Le jeu d’échecs. Représentations artistiques

Artiste unconnu (Britannique, mi-XIXe siècle), Portrait double d'un jouer d'échecs, 1866. Épreuve à l'albumine argentique, 8.6 x 5.7 cm. Don de la succession de Frank C.C. Lynch, Ottawa, 1967. Musée des beaux-arts du Canada, Ottawa. Photo : MBAC 

Il est ironique, mais peut-être pas surprenant que, dans le monde masculin des échecs, la pièce la plus puissante soit féminine. Le roi demeure le plus important, puisque sa capture signifie la fin de la partie, mais sa plus grande protectrice est la dame. La liberté de déplacement de celle-ci est formidable, qui joint les lignes droites de la tour et les diagonales du fou.

Pourtant, les mouvements nommés pour la dame sont souvent décrits par des termes masculins. Un site Web sur les échecs explique comment le « gambit dame », le mouvement qui a donné son titre anglais à la plus récente série à succès de Netflix, implique le côté blanc de l’échiquier qui sacrifie « son » pion de l’aile dame pour donner plus de puissance à « son » pion du roi. Pas son pion « à elle » ou « leur » pion, ou même, de façon plus appropriée, puisque le côté est un objet et non une personne, « le » pion, au sens neutre.

The Queen's Gambit, de gauche à droite, Marcin Dorocinski (Vasily Borgov) et Anya Taylor-Joy (Beth Harmon) dans l'episode 107 de The Queen's Gambit. Cr. Phil Bray/NETFLIX © 2020

Basée sur le roman de Walter Tevis, de 1983, la série Le jeu de la dame porte sur Beth Harmon, une jeune fille qui est déterminée à conquérir le monde des échecs, dominé par les hommes, et à devenir grande maîtresse. Le succès de l’émission a engendré un engouement pour un jeu qui existe depuis au moins 1500 ans. Cette longue histoire peut aussi se lire dans l’art. Si les femmes sont rarement représentées, elles apparaissent dans des manuscrits médiévaux, l’art de la Renaissance et des peintures du XIXe siècle. Des images du jeu d’échecs figurent également dans la collection du Musée des beaux-arts du Canada.

William James Topley, Mme. Grace Ritchie [comme jeu d'échecs], 1876. William James Topley / Bibliothèque et Archives Canada / PA-138390, e011091689

La photographie de Mme Grace Ritchie en costume, mars 1876, actuellement prêtée par Bibliothèque et Archives Canada, est un souvenir ludique et formidable des bals costumés qui avaient la cote auprès de l’élite victorienne au Canada à cette époque. Dans la photo, le motif de la robe à traîne de Mme Ritchie rappelle un échiquier aux cases noires et blanches, tout comme les longs poignets qui ressortent des manches de son manteau foncé. Elle est coiffée d’une couronne faite de pièces d’échecs. Elle a tout l’air de la dame dominante, même si elle se présente plus comme le jeu que comme une joueuse. Ça démontre la popularité jamais démentie du passe-temps, dont le plateau, les pièces et même le cri de victoire classique – échec et mat! – sont universellement reconnaissables.

Comment expliquer cette popularité? Est-il élémentaire, ce mélange envoûtant de l’immédiat et de l’infini? On peut apprendre les échecs en quelques minutes, à savoir quelles pièces se déplacent où, puis passer sa vie à mal jouer. Les mouvements possibles sont si nombreux qu’ils sont pratiquement incompréhensibles, tout comme l’échelle de l’univers lui-même.

Muriel C.W. Boulton, Le problème d'échecs, 1906. Huile sur toile, 80.8 x 65 cm. Musée des beaux-arts du Canada, Ottawa. Photo : MBAC

La quête infinie du bon mouvement est illustrée dans Le problème d’échecs, l’huile de 1906 de Muriel C.W. Boulton, native de l’Île-du-Prince-Édouard. Un homme tend la main pour déplacer une pièce, alors que l’autre, sur laquelle repose sa tête, illustre la durée et la profondeur de la pensée qui a présidé à son choix. On peut presque entendre le tic-tac d’une vieille horloge, alors que le monde quotidien disparaît derrière l’attention de l’homme portée sur l’impénétrable champ de bataille de 64 carrés.

Marcel Dzama, Une partie d'échecs, 2011. Vidéo numérique, 14 min 2 s, avec diorama (mallette en bois contenant des maquettes en papier et des dessins), installation aux dimensions variables. Musée des beaux-arts du Canada, Ottawa. © Marcel Dzama, avec l’autorisation de l’artiste et David Zwirner. Photo : MBAC

La métaphore de la vie par le jeu d’échecs est présentée de manière vivante et violente dans l’austère vidéo A Game of Chess, créée en 2011 par le Winnipégois Marcel Dzama. En arrière-plan, des instruments à cordes reprenant la musique originale que Prokofiev a écrite pour le film de 1938, Alexandre Nevski, sont joués avec une sombre urgence, alors que des scènes de deux hommes à un échiquier dans une friche industrielle sont intercalées avec des danseurs en costumes noirs et blancs sur une scène de style boîte noire. Les scènes défilent : les danseurs se battent, une femme arme un fusil-mitrailleur, des visages masqués regardent bouche bée, terrorisés, une danseuse prend une balle dans la poitrine. Ici, les échecs sont la guerre, et la guerre est la vie.

Artiste inconnu (France, début du XXe siècle), La partie d'échecs, v. 1914–18. Diapositive à la gélatine argentique sur verre, 5.2 x 12.2 cm. Musée des beaux-arts du Canada, Ottawa. Photo : MBAC

La guerre était la toile de fond dans La partie d’échecs, un diptyque photographique français réalisé entre 1914 et 1918. Trois simples soldats (des infirmiers qui portent des brassards de la Croix-Rouge) se trouvent dans une pièce banale dominée par un âtre noirci de suie et un papier peint usé. À une table aux pattes éhontément éraflées, deux hommes assis étudient l’échiquier; le troisième, debout sur le côté, est tout autant absorbé. Rien ne semble pouvoir les distraire des exigences tyranniques de la victoire aux échecs, pas même ce qui était alors la pire guerre de l’histoire de l’humanité, qui faisait sans doute rage tout près.

La fascination pour les échecs est presque aussi ancienne que le jeu lui-même. « Nous ne sommes que des pions du jeu d’échecs, avides d’actions. Aux ordres du grand joueur. Il nous mène de çà, de là, sur l’échiquier de la vie », a écrit le poète perse Omar Khayyam au XIIe siècle. Les échecs sont une lutte sur plusieurs fronts et Le jeu de la dame nous rappelle que celui de l’égalité des sexes reste encore à franchir. La plupart des grands maîtres sont des hommes, et seule une femme, la Hongroise Juldit Polgar, a déjà réussi à se hisser parmi les dix premiers au classement mondial. Polgar n’a jamais été championne du monde, mais elle a défait de nombreux hommes qui l’ont été, dont Magnus Carlsen, l’actuel numéro un.

D’autres femmes sont des joueuses de niveau international, notamment les sœurs de Polgar, Susan et Sofia. Beth Harmon est un avatar pour elles et pour d’autres femmes qui ont participé ou qui participeront à des tournois d’échecs. Le film et le livre sont des œuvres de fiction – nous ne révélerons rien à propos de la fin – mais il semble que ce ne soit qu’une question de temps avant qu’une femme ne devienne championne d’échecs dans le monde réel.

 

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