Le réalisme maîtrisé. L’œuvre de la peintre canadienne Charlotte Schreiber

Charlotte Schreiber, Springfield-sur-la-Credit (Harrie, Edith et Weymouth de Lisle Schreiber), v. 1875 Huile sur toile, 21.9 x 27.5 cm. Don de James R.G. Leach, Hamilton, 2005. Musée des beaux-arts du Canada, Ottawa Photo: MBAC

Artiste professionnelle canadienne, Charlotte Mount Brock Schreiber (1834–1922) peint dans la région de Toronto entre 1876 et 1898. Elle est l’un des premiers peintres à faire connaître le mouvement réaliste au Canada, et ses toiles se retrouvent maintenant dans nombre de collections au pays, notamment celles de l’Art Gallery of Hamilton, du Glenbow Museum et du Musée des beaux-arts du Canada. Son travail a été reconnu par quelques-unes des plus importantes institutions artistiques ontariennes, et ce, à une époque où l’art professionnel est un monde d’hommes qui n’entendent pas l’ouvrir aux femmes.

Photographie sépia de Charlotte Schreiber dans son studio, date inconnue. Inscription au verso : « Charlotte Schreiber et sa palette » avec le logo de la société en filigrane, 10,2 cm x 12,7 cm. Archives de la University of Toronto, à Mississauga. LA12.

Charlotte Schreiber naît en 1834, en Angleterre, dans l’Essex, du pasteur anglican Robert Price Morrell et de Mary Mount Brock. Elle est la cousine au troisième degré du major général sir Isaac Brock qui a commandé et administré le Haut-Canada jusqu’à sa mort au champ d’honneur lors de la guerre de 1812. Encouragée par son père, Schreiber reçoit une éducation artistique poussée à la Mr. Carey’s School of Art de Londres. Elle est aussi guidée et formée entre 1850 et 1855 par John Rogers Herbert, membre de la Royal Academy of Art, un peintre qui s’était auparavant signalé comme une référence et un mentor pour les membres de la confrérie préraphaélite au cours des années 1840. Cet environnement artistique marque considérablement le travail de Schreiber et on peut déceler l’influence de Herbert dans la production de l’artiste antérieure à son émigration au Canada.

Herbert et les préraphaélites s’attachent alors à représenter dans le style réaliste des sujets romantiques, médiévaux, religieux ou issus de la littérature britannique. Schreiber adhère totalement à cette école dans son illustration de sujets littéraires au cours des quinze années qui suivirent, marquées par un succès rapide et des expositions. Elle illustre l’édition de 1871 de The Legend of the Knight of the Red Crosse (premier volume du poème épique The Faerie Queene d’Edmund Spencer), ainsi que l’édition de 1873 d’un livre d’Elizabeth Barrett Browning, The Rhyme of the Duchess May. Ces travaux sont exposés dans des institutions d’importance, dont la Royal Academy de Londres et le Salon de Paris. Le Musée possède neuf dessins pour la série The Legend of the Knight of the Red Crosse. Une erreur commune a souvent conduit à considérer ces dessins comme des illustrations du roi Arthur.

Charlotte Schreiber, Une belle dame le menait à ses côtés, / Sur une modeste mule plus blanche que neige montée, 1871. Plume, pinceau et encre noire, avec rehauts de blanc sur papier vélin, 20 x 29.9 cm. Don de James R.G. Leach, Hamilton, 1987. Musée des beaux-arts du Canada, Ottawa Photo: MBAC; Charlotte Schreiber, La belle vierge, pour libérer son bien-aimé, / Amène Arthur à combattre, 1871. Plume, pinceau et encre noire, avec rehauts de blanc sur papier vélin, 21.6 x 30.4 cm. Don de Mme A.D. Browne, Ancaster (Ontario), 1987. Musée des beaux-arts du Canada, Ottawa Photo: MBAC

En 1875, à 41 ans, Schreiber émigre au Canada avec son nouvel époux (et cousin au second degré) Weymouth Schreiber et les trois enfants de celui-ci. Elle vit et travaille comme artiste professionnelle dans le quartier Deer Park de Toronto, dans l’édifice Bradwell Lodge de l’avenue St. Clair, où la famille réside pendant dix ans. En 1884, le groupe emménage à Mount Woodham, une des trois résidences construites sur leur propriété de Springfield-on-the-Credit (Mississauga). Schreiber y installe un studio où elle peint et enseigne. En 1899, après la mort de ses belles-filles en 1893 et 1897 et de son mari en 1898, elle rentre en Angleterre l’année suivante et à s’installe dans le Devon, à Paignton, jusqu’à la fin de sa vie en 1922.

Charlotte Schreiber, Une tête ronde (La confession d'un patriote irlandais), 1879. Huile sur toile, 91.6 x 76.2 cm. Morceau de réception à l'Académie royale des arts du Canada, déposé par l'artiste, Toronto, 1880. Musée des beaux-arts du Canada, Ottawa Photo: MBAC

Bien que Schreiber ait peint des sujets historiques au début de sa période canadienne (laquelle couvre la plus grande partie de sa carrière professionnelle), elle tend par la suite à s’éloigner du passé britannique ou des sujets littéraires. Sa toile canadienne la plus célèbre s’intitule Une tête ronde (La confession d’un patriote irlandais); c’est une œuvre importante au sein de la collection du Musée. Schreiber la montre à l’exposition annuelle de 1879 de l’Ontario Society of Artists (OSA), et c’est encore cette toile qu’elle sélectionne à titre de travail de réception pour la première exposition tenue par l’Académie royale des arts du Canada (ARC), à Ottawa, en 1880. Elle est élue membre de l’Académie l’année même et, comme les quatre autres artistes distingués, fait don de son œuvre à l’Académie (un usage inspiré de la tradition à la Royal Academy, en Grande-Bretagne). Les cinq travaux de réception formeront l’embryon de ce qui deviendra la collection du Musée des beaux-arts du Canada.

Une chanson irlandaise éponyme inspire Une tête ronde, dont le titre anglais, The Croppy Boy, s’inspire d’une chanson écrite en 1845 par Carroll Malone [William B. McBurney] qui rappelle la rébellion de 1798 en Irlande. La toile pose un jugement moral (lire à ce sujet l’article connexe de Julie Nash). Schreiber réalisera plusieurs autres toiles moralistes à cette époque, dont The Happiest Land (1875 – « Le pays le plus heureux ») qui se trouve maintenant au Glenbow Museum de Calgary. Une tête ronde est considérée comme l’œuvre la plus réussie de Schreiber, notamment pour le rendu réaliste des formes humaines.

Plus tard, les toiles canadiennes de Schreiber abordent des thèmes plus modestes, par exemple des scènes de genre illustrant sa vie dans le sud de l’Ontario : des portraits de sa famille et de ses amis, des animaux domestiques et de ferme, des paysages et des natures mortes. Pendant toute sa carrière, Schreiber persévère dans le style réaliste qu’elle a mis au point en Angleterre. Elle estime qu’un sujet doit être montré tel qu’il existe au naturel et se pose en critique des mouvements modernes en peinture, tel l’impressionnisme français qui remet en cause les canons de la peinture victorienne. Commentant son travail dans un entretien tenu en 1895, l’artiste déclare alors : « La main humaine, l’ongle d’un doigt, le pied, chaque partie d’un être vivant, celles d’une fleur, sont divinement beaux […] C’est une joie de les peindre tels qu’ils sont réellement. »

Charlotte Mount Brock Schreiber, Mme Graham, date inconnue. Huile sur toile. Localisation inconnue, récupérée depuis la collection de diapositives de Bibliothèque et archives du Musée des beaux-arts du Canada. La technologie numérique nous permet de recouvrer des peintures comme celle-ciqui sont perdues à cause d’un manque d’intérêt ou de la valeur perçue de l’œuvre d’un artiste.

La maîtrise du réalisme de Schreiber apparaît dans des portraits sensibles et sans idéalisation, comme le Portrait de Mme Graham, une toile maintenant perdue, mais récupérée numériquement depuis une diapositive de la collection de Bibliothèque et Archives du Musée. Vilaine fille (1890) offre un autre exemple de portrait réaliste par Schreiber. On y voit Ottilie et Violet Grahame, deux sœurs apparentées à la belle-famille de la peintre. Schreiber a souvent recours à sa famille, à ses amis ou à ses étudiants en guise de modèles, s’attachant à les représenter fidèlement, sans les embellir. Elle continuera à peindre après son retour en Angleterre, mais on ne connaît pour le moment que peu de choses de cette partie de son œuvre.

Charlotte Schreiber, Vilaine fille (Ottilie et Vio Grahame), v. 1890. Huile sur l'épreuve à l'albumine argentique, collé sur carton, 27.3 x 32 cm. Don de Mme O. Marion Browne, Toronto et de M. James R.G. Leach, Hamilton, 2004. Musée des beaux-arts du Canada, Ottawa Photo: MBAC

Schreiber a beaucoup contribué aux associations d’artistes professionnels du Canada et elle a fait progresser d’autant le monde de l’art canadien, ce qui était sans précédent pour une femme, à cette époque. Elle est la seconde femme à avoir été élue à l’OSA, mais la première à être autorisée à prendre part aux réunions. Elle a participé aux expositions annuelles de l’OSA de 1876 à 1890. Elle fut la première femme à enseigner à l’Ontario School of Art (maintenant l’ÉADO), et la seule à siéger au conseil de l’institution. Là, elle a formé et influencé d’autres artistes, notamment Ernest Thompson Seton, Beatrice Mary Walker et George Agnew Reid. En 1878, elle est appelée à diriger le conseil et à prendre les rênes de l’institution en compagnie de l'artiste et l'architecte James Smith (1832–1918) et du célèbre paysagiste canadien Lucius O’Brien. Deux ans plus tard, en 1880, elle devient membre fondatrice de l’Académie royale des arts du Canada, première et seule femme à y siéger comme académicienne; il faudra attendre 1933 et l’élection de Marion Long (1882–1970) pour en voir une autre.

Malgré la présence marquante de Schreiber dans le monde des arts du XIXe siècle, son travail n’a pas beaucoup attiré l’attention des historiens de l’art et des institutions du Canada depuis 35 ans. La Women’s Art Association of Canada et l’Erin College (University of Toronto) lui ont bien consacré une petite exposition individuelle en 1967, et une rétrospective plus vaste a été tenue en 1985 à l’Erindale Campus Art Gallery (maintenant la Blackwood Gallery), mais il s’agit d’exceptions. Objet de trop peu d’intérêt ces dernières années, son œuvre n’en tient pas moins une place importante dans l’histoire de l’art canadien et devrait y conserver la reconnaissance qu’elle mérite.

 

Pour voir la liste des œuvres de Charlotte Schreiber dans la collection du Musée des beaux-arts du Canada, consultez la collection en ligne. Partagez cet article et abonnez-vous à nos infolettres pour demeurer au courant des derniers articles, expositions, nouvelles et événements du Musée, et en apprendre plus sur l’art au Canada.

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