Jean-Jacques de Boissieu, Le Moulin sur la Rivière (détail); d'après un tableau de Ruisdaël, 1774. Eau-forte sur papier vélin crème, 31.4 x 41.4 cm. Don de Gilbert L. Gignac, Ottawa, 2016. Musée des beaux-arts du Canada, Ottawa Photo: MBAC

« Le Rembrandt français » : L'aquafortiste Jean-Jacques de Boissieu

Surnommé « le Rembrandt français », le Lyonnais Jean-Jacques de Boissieu (1736–1810) est une personnalité fascinante  de l’art français du XVIIIe siècle, un artiste qui n’adhèrera jamais aux styles rococo et néoclassique de son époque. Il se tourne plutôt vers Rembrandt et la tradition hollandaise de l’eau-forte du XVIIe siècle à une période où la technique a perdu de son attrait au profit, d’abord, de la gravure commerciale et, à la fin des années 1790, de la lithographie naissante.

Jean-Jacques de Boissieu, Vieillard au front chauve, vu de profil, 1770. Eau-forte sur papier vergé beige, 33.4 x 26.1 cm; La Boudeuse, 1770. Eau-forte sur papier vergé beige, 34.9 x 26.8 cm; et Buste d'homme vu de trois quarts, 1770. Eau-forte sur papier vélin crème, 30.4 x 24.3 cm. Dons de Gilbert L. Gignac, Ottawa, 2016. Musée des beaux-arts du Canada, Ottawa Photo: MBAC

L’artiste, en grande partie autodidacte, se prend de passion pour l’eau-forte au début de sa vingtaine et publie ses premières estampes à l’âge de 22 ans. Issu d’une famille noble de laquelle il reçoit une éducation choyée, Boissieu est nonobstant attiré par la représentation de la vie champêtre. Encore et encore, il reprendra ce sujet tout au long de sa carrière d’un demi-siècle, raffinant sans cesse sa manière délicate et sensible dont ses têtes d’expression en sont les exemples ultimes. Grâce à elles, il deviendra un modèle important pour des artistes du XIXe siècle à travers l’Europe, dont le célèbre réaliste Adolph von Menzel (1815–1905).

Bien que Boissieu passe la majeure partie de sa vie à Lyon, il vit à Paris entre 1761 et 1764, et y fréquente des artistes et collectionneurs influents, comme Jean-Baptiste Greuze (1725–1805) et Pierre-Jean Mariette (1694–1774). En compagnie de Claude-Henri Watelet (1718–1786), légendaire collectionneur d’eaux-fortes et de cuivres de Rembrandt, Boissieu visite souvent la campagne pour y dessiner en plein air et, en 1764–1765, il accompagne le duc Louis-Alexandre de La Rochefoucauld (1743–1792) lors de son Grand Tour d’Italie. Ces expériences formatrices éveillent chez lui une inclinaison pour le paysage, qui durera toute sa vie, comme l’atteste sans équivoque son chef-d’œuvre du genre, La grande forêt, de 1798.

Jean-Jacques de Boissieu, La grande forêt, 1798. Eau-forte sur papier vergé, 46.3 x 59.5 cm. Acheté en 2000 grâce à l'appui des Amis du Cabinet des estampes du Musée des beaux- arts du Canada. Musée des beaux-arts du Canada, Ottawa Photo: MBAC

Sitôt revenu à son Lyon natal, l’aquafortiste connaît le succès professionnel et artistique sur les marchés locaux et étrangers. Très prisées bien au-delà des frontières de la France, ses œuvres sont abondamment collectionnées de son vivant, notamment par l’écrivain allemand Johann Wolfgang von Goethe (1749–1832) et son compatriote le banquier Johann Friedrich Städel (1728–1816), fondateur du musée éponyme à Francfort.  Même longtemps après sa mort, survenue en 1810, Boissieu continue de fasciner les collectionneurs tels le roi Louis Ier de Bavière (1786–1868), propriétaire d’une série complète de ses eaux-fortes, et le baron Edmond de Rothschild (1845–1934), dont la collection de plus de 1200 feuilles de l’artiste sera léguée au Louvre en 1935.

Même si la Révolution française (1789–1799) privera Boissieu de sa fortune et de sa charge de trésorier de France, qu’il occupait depuis 1771, ses cuivres sont placés « sous la protection de la loi », de sorte que son activité d’aquafortiste peut se poursuivre. Son célèbre Autoportrait, de 1796, date de cette période tourmentée. Se représentant lui-même dans une eau-forte pour la première (et dernière) fois, à l’âge de soixante ans, il donne à voir un artiste confiant, accompli, vêtu avec élégance d’une redingote, d’une cravate et d’un chapeau conique à large bord. Différents objets disposés sur la table indiquent sa profession et sa formation artistiques. Le plus notable est une reproduction en plâtre de la tête d’Antiphante, l’un des deux fils du prêtre troyen Laocoon, tel qu’on le voit dans la sculpture classique Le groupe du Laocoon, aujourd’hui dans la collection du Vatican. En se détachant de la pénombre qui l’entoure, ce buste illustre l’importance que l’artiste attache à son séjour en Italie.

Jean-Jacques de Boissieu, Autoportrait de l’artiste tenant un portrait de son épouse, 1796. Eau-forte avec pointe sèche et roulette sur papier vergé gris-bleu, 39 x 29.9 cm. Musée des beaux-arts du Canada, Ottawa Photo: MBAC; Jean-Jacques de Boissieu, Autoportrait de l’artiste tenant un paysage avec deux vaches, 1796 eau-forte sur papier vélin crème, 34.3 x 26.6 cm. Dons de Gilbert L. Gignac, Ottawa, 2019. Musée des beaux-arts du Canada, Ottawa Photo: MBAC

Comme on peut le voir dans un rare quatrième état de huit de l’Autoportrait de l’artiste, à l’origine, Boissieu tenait dans ses mains un portrait en taille-douce de sa femme, Anne Roch de Valous (1754–1834), qu’il épousa vers 1772/1773. Cette impression, d’une netteté exceptionnelle, est réalisée sur papier vergé gris-bleu, matériau dont on sait que Boissieu se sert à l’occasion, peut-être lorsqu’il cherche à obtenir une estampe particulièrement raffinée. Dans des états ultérieurs de l’œuvre, le profil en buste d’Anne est remplacé par un paysage avec deux vaches, sujet certes moins noble, mais bien plus représentatif de l’œuvre de l’aquafortiste. La comparaison d’états nous permet, d’une part, d’évaluer les choix créatifs de l’artiste, et d’autre part, d’observer l’usure croissante de la matrice de cuivre.

Jean-Jacques de Boissieu, La grande forêt, 1798. Eau-forte sur papier vergé, 46.3 x 59.5 cm. Acheté en 2000 grâce à l'appui des Amis du Cabinet des estampes du Musée des beaux- arts du Canada. Musée des beaux-arts du Canada, Ottawa Photo: MBAC

Jusqu’à récemment, le Musée des beaux-arts du Canada ne possédait que cinq estampes de Boissieu, la première d’entre elles, La soirée villageoise (1800), ayant été acquise en 1976. Puis, il s’est enrichi, grâce à un généreux don, d’un ensemble de plus de 80 feuilles couvrant la carrière de l’artiste et la moitié de son œuvre imprimé, qui compte quelques 140 eaux-fortes. Boissieu est aujourd’hui représenté dans les grandes collections d'Europe et des États-Unis, notamment à Amsterdam, Francfort, Paris, Philadelphie et New York. Le don récent au Musée des beaux-arts du Canada fait de celui-ci le plus important détenteur d’œuvres de Boissieu au Canada et l'une des collections publiques sur cet artiste parmi les plus étoffées en Amérique du Nord.

 

Pour consulter la liste des œuvres de Jean-Jacques de Boissieu dans la collection du Musée des beaux-arts du Canada, visitez la collection en ligne. Partagez cet article et abonnez-vous à nos infolettres pour demeurer au courant des derniers articles, expositions, nouvelles et événements du Musée, et en apprendre plus sur l’art au Canada.

Partager cet article: 

À propos de l'auteur