Le voyeurisme dans l’œuvre de Karel Funk


Karel Funk, Sans titre no 3, 2003, 34,3 x 34,3 cm. Collection d’Annie et de Matthew Aberle. Karel Funk, tous droits réservés, avec la permission de 303 Gallery, New York

Qualifiés d’« exceptionnels » par le New York Times qui les juge « empreints d’une spiritualité inattendue », plusieurs tableaux de Karel Funk ont été achetés par le Guggenheim, le Whitney, le Musée des beaux-arts de l’Ontario, le Musée des beaux-arts du Canada et d’autres grands musées. À l’affiche jusqu’au 2 octobre, l’exposition Karel Funk, organisée par le Musée des beaux-arts de Winnipeg (WAG), est le premier survol important de la carrière de cet artiste à Winnipeg, une ville où il vit et travaille toujours.

La présentation suit le parcours de Karel Funk depuis une maîtrise en arts obtenue à l’Université Columbia, au début des années 2000. Comme le note celui-ci dans une entrevue avec Magazine MBAC réalisée au printemps : « Elle met en évidence toutes les trames narratives sur lesquelles j’ai travaillé. En fait, je termine même une nouvelle peinture maintenant. »

Connu pour ses portraits hyperréalistes de jeunes hommes au visage détourné et au regard introspectif, Karel Funk met en images sa propre expérience d’anonymat dans la proximité immédiate d’inconnus du métro de New York. « En vivant au milieu de grandes foules, j’ai eu le sentiment aigu d’une invasion de mon espace personnel. On finit par voir les gens de très près, objectivement, avec un regard dénué de toute sexualité. Cette expérience moderne fait de nous des voyeurs de la vie d’autrui, même si ce n’est que pour une fraction de seconde. »



Karel Funk, Sans titre no 61, 2014, 47 x 50,8 cm. Collection Claridge, Montréal. Karel Funk, tous droits réservés, avec la permission de 303 Gallery, New York

Ses modèles portent généralement des coupe-vent en Gore-Tex ou autre, souvent avec un capuchon. Certains ont le visage enfoncé dans le capuchon et gardent les yeux fermés, d’autres détournent le visage. Dans certaines toiles encore, le capuchon est refermé ou attaché, et aucun visage n’est visible.

Le conservateur de la WAG, Andrew Kear, a conçu la présentation de telle sorte que les œuvres reflètent la tendance de l’artiste à éliminer toute présence humaine. Comme il l’explique à Magazine MBAC : « Plus il avance dans la décennie, plus il distend et déforme ses figures, ce qui semble aller dans le sens d’un dénigrement de la personne. Petit à petit, l’exposition bloque tout accès aux personnes. »

Karel Funk s’est intéressé à la pratique artistique en 2003 lorsqu’il a cherché un lien entre la vie contemporaine et la peinture d’histoire, notamment le portrait. À cette époque, il a décidé que le lien idéal était le capuchon. « Mon travail renvoie autant aux vestes synthétiques modernes que nous portons aujourd’hui qu’aux capuchons des portraits anciens. » Parlant de Sans titre no 3, une œuvre qui représente un jeune homme de profil, il explique qu’il s’agit à la fois d’une référence particulièrement réussie à la peinture d’histoire et d’un clin d’œil au milieu contemporain. Quelques portraits exposés à la WAG n’ont pas de capuchons. « Ces œuvres dénotent un regard plus urbain », dit-il.


Karel Funk, Sans titre no 10, 2004, 40,6 x 40,6 cm. Musée des beaux-arts du Canada. Karel Funk, tous droits réservés, avec la permission de 303 Gallery, New York

L’exposition de la WAG regroupe vingt-quatre œuvres venant de collections canadiennes et américaines. Elle met entre autres en vedette Sans titre no 10 (2004), un portrait d’un jeune homme au visage penché et aux yeux apparemment clos prêté par le MBAC. Pour Andrew Kear, la toile est un bel exemple de la première période de l’artiste, celle « où le capuchon commence à recouvrir le visage ». Karel Funk explique que lorsqu’il a peint ce portrait, il s’est concentré sur le rendu des imperfections et des détails de la peau du modèle : « J’ai tenté quelque chose de parfait. Je me souviens aussi d’avoir pas mal travaillé l’ombre qui barre le front du personnage. »

Karel Funk est depuis toujours un peintre réaliste convaincu, particulièrement attiré par le travail de maîtres tels que Chuck Close. Son père, architecte, a travaillé à une époque où tout était très précisément dessiné à la main. « J’ai toujours voulu donner un aspect réel aux choses », dit-il. En même temps, il rejette l’idée de produire une œuvre photoréaliste. « Quand on est devant le tableau, on voit tout de suite que c’est une peinture, pas une photo. »


Karel Funk, Sans titre no 58, 2013, 49,5 x 43,8 cm. Avec la permission de l’artiste, 303 Gallery, New York et Galerie Division, Montréal. Metropolitan Museum of Art, tous droits réservés, New York

L’exposition regroupe aussi une production récente de natures mortes qui font allusion aux vanités flamandes des XVIe et XVIIe siècles et évoquent la précarité de la vie humaine grâce à des objets tels que des crânes, de la nourriture en décomposition, des lièvres morts et des fleurs fanées. Dans une variante des symboles des vanités, Karel Funk incorpore des objets en plastique qui suggèrent, à la différence des motifs périssables des vanités classiques, que ceux-ci survivront à l’humanité car ils sont faits à partir de produits pétroliers. « Ils seront dans des décharges bien après notre disparition », conclut-il. 

Karel Funk est à l’affiche jusqu’au 2 octobre 2016 au Musée des beaux-arts de Winnipeg

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