Les dessins envoûtants et hyperréalistes d’Evelyn De Morgan

Evelyn Pickering De Morgan, Femme nue penchée, se serrant la tête, v. 1906. Craies de couleur sur papier vélin, 36.8 x 23.7 cm. Don de la Collection Douglas E. Schoenherr, Ottawa, 2019. Musée des beaux-arts du Canada, Ottawa Photo: MBAC

Quand Evelyn De Morgan (1855–1919) dessine une tête seule, un bras démembré ou un buste sans jambes dans les premières années du XXe siècle, l’intention n’est pas de créer des images fantomatiques ou surnaturelles. En fait, il est peu probable qu’elle se soit attendue à ce que quelqu’un voit un jour ses esquisses. L’artiste anglaise, qui s’est taillé la réputation d’être la femme peintre la plus accomplie de la fin de la période préraphaélite, travaille adroitement sur papier pour préparer ses tableaux plus connus. Plus de 100 ans plus tard, toutefois, ces études hyperréalistes, qui font partie intégrante de la méthode de travail de De Morgan, prennent un air envoûtant; elles témoignent du talent indéniable de l’artiste pour le dessin, ainsi que de sa capacité à évoquer avec délicatesse l’émotion, la vulnérabilité et la force du corps féminin.

De Morgan naît Mary Evelyn Pickering dans une famille de la classe moyenne supérieure à Londres, en Angleterre. Les liens étroits que cultivent son oncle John Roddam Spencer Stanhope avec des artistes reconnus, dont George Frederic Watts, éveillent chez elle un intérêt pour l’art dès le plus jeune âge. À 15 ans, elle s’inscrit à des cours de dessin et en 1872, elle rentre au Royal College of Art (anciennement la South Kensington National Art Training School). Lorsque la Slade School of Art commence à accepter les femmes l’année suivante, De Morgan la rejoint et se met véritablement à forger sa propre démarche artistique. En plus de lui valoir une bourse complète, le talent de De Morgan est reconnu par de nombreuses récompenses, notamment plusieurs prix et médailles pour ses dessins et compositions. À 21 ans, elle a déjà vendu et exposé ses premières œuvres.

Evelyn Pickering De Morgan, Deux nues agenouillées (Études pour « Les Captives »), v. 1910. Pierre noire, craie blanche et chamois sur papier vélin brun foncé, 41 x 62 cm. Don de la collection Dennis T. Lanigan, 2006. Musée des beaux-arts du Canada, Ottawa Photo: MBAC

Au cours des 40 années qui suivent, ce sont les toiles de De Morgan qui vont la définir comme artiste. Celles-ci connaissent un tel succès que quand elle se marie avec le céramiste William De Morgan en 1887, leur vente assurera la sécurité financière du couple pendant presque 20 ans, jusqu’à ce que William publie son premier roman, Joseph Vance, en 1906. Si cette situation est quelque peu hors-norme à une époque où règne le patriarcat, l’indépendance de l’artiste est à l’image de ses valeurs et convictions. Elle s'oppose fermement aux attentes de la société envers les femmes et défend avec passion leurs droits, appuyant le mouvement des suffragettes et peuplant ses peintures de personnages féminins forts et de récits féministes. « La vaste majorité de ses images ont des femmes pour protagonistes, souvent sous forme de personnifications allégoriques, mais avec toute une palette inhabituelle de caractéristiques », écrit Elise Lawton Smith dans un essai de 1997 sur De Morgan. « Elle peignait des femmes évoluant dans une civilisation construite et restrictive, qui expriment parfois une sorte de résignation lasse, mais elle représentait aussi des femmes incarnant des éléments naturels puissants, parfaitement en contrôle de leur destin. » De Morgan est également fermement opposée à la Première Guerre mondiale et passionnée de spiritisme, deux thèmes qui vont trouver leur place dans sa production artistique.

Evelyn Pickering De Morgan, Étude d’une épaule et d’un bras, v. 1914. Pierre noire, craie blanche et sanguine sur papier vélin brun", 36.7 x 23.5 cm. Don de la Collection Douglas E. Schoenherr, Ottawa, 2019. Musée des beaux-arts du Canada, Ottawa Photo: MBAC

Si les tableaux de De Morgan sont vifs, colorés et dynamiques, ses esquisses préparatoires à ses œuvres peintes sont moins voyantes et exécutées avec beaucoup de minutie. À travers elles, De Morgan explore les subtilités du corps féminin, des détails des membres et de la peau, aux expressions et aux émotions. Dans Étude d’une épaule et d’un bras, l’un des quatre dessins donnés aux Musée des beaux-arts du Canada, le bras droit du modèle émerge subtilement du papier brun. L’esquisse de sa clavicule apparaît avec l’application de craies pales et foncées, alors que son épaule, ses doigts, ses ongles et ses articulations sont définis avec précision. « Avec trois couleurs seulement – le blanc, le noir et le rouge – De Morgan pouvait donner vie à un corps », explique Sonia Del Re, conservatrice principale des dessins et estampes au Musée. « Si ses études nous semblent inachevées, elles auraient suffit à De Morgan pour décider de la posture du personnage dans sa peinture ».

Dessinée quelque huit ans plus tôt, l’étude Femme nue penchée, se serrant la tête de De Morgan est comparable par son style et son approche. Le corps robuste est d’une grande expressivité, racontant une histoire par sa silhouette et ses formes. « Le visage n'est pas entièrement défini et il n'est pas nécessaire qu'il le soit, dit Del Re. Le corps extériorise toute la souffrance et toute l'angoisse du personnage. La capacité de De Morgan à exprimer l'émotion humaine dans ses croquis est simplement remarquable. »

Evelyn De Morgan, Daughters of the Mist [Filles de la brume], 1900–19. Huile sur toile, 119.4 x 101 cm. © De Morgan Collection. Avec l'authorisation de la De Morgan Foundation

Cette sensibilité à l'émoi n'imprègne pas autant ses peintures. Comparons, par exemple, l'une des trois nouvelles esquisses du Musée, Étude d'une tête de femme (v. 1908), à la toile qui lui correspond, Filles de la brume (1900–19), actuellement dans la De Morgan Collection. Cette scène colorée inspirée du conte La petite sirène, publié par Hans Christian Anderson en 1837, montre quatre figures angéliques flottant au-dessus des nuages et d’un arc-en-ciel, symbolisant un passage entre la vie et la mort. Si ce tableau matérialise sans conteste l’intérêt de De Morgan pour l’allégorie et le spiritisme, il offre un contraste saisissant avec l'esquisse du Musée.

Evelyn Pickering De Morgan, Étude d’une tête de femme pour « Filles de la brume », v. 1908. Pastel sur papier vélin brune, 35.1 x 25.2 cm. Don de la collection Dennis T. Lanigan, 2019. Musée des beaux-arts du CAnada, Ottawa Photo: MBAC

Dans ce pastel, une tête de femme se détache du papier brun. Les traits de son visage sont fins et doux, son expression, mélancolique. « Elle est fantomatique et réaliste à la fois, commente Del Re. On a l’impression qu’elle ressent une émotion, non qu'elle observe avec détachement. Il est intéressant de constater à quel point un nombre limité de couleurs pastel peut véhiculer plus de sentiments que la palette entière d'une peinture. »

Jusqu’à récemment, les talents de De Morgan dessinatrice étaient largement ignorés. En fait, lorsque ce dessin est apparu dans une vente aux enchères en 1966, il était à tort attribué à l’artiste préraphaélite Edward Burne-Jones. La recherche savante récente, cependant, s’est penchée avec plus d’attention sur les études de De Morgan, mettant en lumière sa démarche de travail méticuleuse et ses convictions et intérêts personnels. « À l’image des personnages de ses dessins et tableaux, De Morgan était une femme à la fois forte et sensible. Elle subvenait aux besoins de sa famille, militait pour les droits des femmes et dénonçait la guerre », ajoute Del Re. De toute évidence, De Morgan mérite d’être saluée pour sa conscience sociale, tout comme ses dessins méritent qu’on s’y attarde.

 

Les quatre dessins d’Evelyn De Morgan ont été donnés au département des dessins et estampes du Musée des beaux-arts du Canada par Dennis T. Lanigan de Saskatoon et Douglas E. Schoenherr d'Ottawa. Pour en savoir plus sur l’artiste et son œuvre, visitez la collection en ligne du Musée et le site Web de la De Morgan Foundation. Partagez cet article et n’oubliez pas de vous abonner à nos infolettres pour connaître les dernières informations et en savoir davantage sur l’art au Canada.​

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