Les frères Lumière : le monde en couleurs

Atelier des Frères Lumière, Nature morte avec homard, v. 1907. Autochrome sur plaque de verre avec du ruban de papier d'étanchéité, 12.9 x 17.8 cm. Acheté en 2016. Musée des beaux-arts du Canada, Ottawa. © Institut Lumière Photo : MBAC

L’émergence de la photographie comme moyen réaliste et relativement rapide de composer et d’obtenir des représentations va révolutionner la création d’images. Le public adopte ce produit né de la technologie et de la chimie avec grand enthousiasme, mais, comme c’est le cas pour notre société mondialisée actuelle, exposée à un flux aussi volumineux que permanent d’images, la société du XIXe siècle ne va pas tarder à être envahie par ces clichés d’origine tout autant mécanique qu’en apparence magique. Ces reproductions sont-elles réalité ou fiction? Art ou science?

Dès les débuts, les photographes et les praticiens amateurs toujours plus nombreux réclament et inspirent des inventions permettant d’accélérer le processus de prise d’images. Ainsi, les photographes, qui ont appris les techniques – et leurs limites – de leurs prédécesseurs, définissent les besoins pour de nouveaux procédés qui seraient plus rapides, offriraient de meilleurs standards de définition et capacités de reproductibilité, et s’adapteraient mieux d’un point de vue formel à des esthétiques évolutives. Et pour produire des photos qui soient plus réalistes, ils doivent faire la conquête de la couleur.

Des décennies vont se passer entre la pratique des daguerréotypes et épreuves sur papier peints à la main et l’arrivée du procédé autochrome, première technique couleur viable commercialement. En parallèle, l’évolution du concept de photographie d’un miroir du monde vers une mise en scène est une innovation qui non seulement permet aux photographes du XIXe siècle de s’inviter dans les genres picturaux dominants, mais aussi de se prévaloir d’un statut artistique plus enviable. Ces premières œuvres vont de modestes réarrangements à des tableaux à forte teneur dramatique.

À compter des années 1890, les frères Lumière se lancent dans des recherches sur la photographie couleur et, en 1903–1904, inventent leur plaque autochrome. Brevetée comme plaque Autochrome Lumière, elle est acceptée comme premier procédé photographique couleur commercial. Les frères sont les seuls fabricants de ces plaques, dont la méthode de production implique plusieurs étapes complexes qui empêchent le simple photographe de préparer ses propres plaques.

Nés à Besançon, en France, les frères Lumière Auguste Marie Nicolas (1862–1954) et Louis Jean (1864–1948) sont dans un environnement favorable pour apporter les contributions qui font, aujourd’hui encore, leur célébrité. Après avoir étudié à la plus grande école technique de Lyon, La Martinière, ils mettent à profit leurs immenses talents pour sauver de la faillite l’usine de production de plaques photographiques de leur père en automatisant la fabrication. Ils vont poursuivre avec la création de nouvelles plaques concluantes, appelées « étiquettes bleues », et, en 1895, réalisent ce que l’on présume être les premières images animées.

Jan Davidsz. de Heem, Nature morte aux fruits et papillons, 1652. Huile sur chêne, 32.8 x 48.8 cm. Acheté en 1982. Musée des beaux-arts du Canada, Ottawa. Photo : MBAC

Leur autochrome de 1907 environ atteint une vivacité de couleurs et une résolution exceptionnelles, œuvre exemplaire sur laquelle ils s’appuient pour vanter à des clients potentiels le haut niveau de fidélité de leur procédé. Cette image, aux allures de photographie d’une nature morte hollandaise du XVIIe siècle dans le style d’artistes comme Jan Davidsz. de Heem (qui prenait fréquemment des homards comme sujets) et Willem Kalf, a vraisemblablement été faite par les frères pour tester jusqu’à quel point leurs plaques autochromes pouvaient produire un rendu de couleur rivalisant avec la palette du peintre et servir de méthode pour la reproduction d’œuvres d’art.

Heinrich Kühn, Hans, Mary Warner et Lotte, 1907. Autochrome sur plaque de verre avec du ruban de papier d'étanchéité, 18 x 24 cm. Acheté en 2016. Musée des beaux-arts du Canada, Ottawa. Photo : MBAC

L’Autrichien Heinrich Kühn, contemporain des deux frères, va s’intéresser au procédé autochrome pour l’éventail des nuances qu’il offre. Photographe qui exploite au maximum les propriétés picturales de l’harmonie tonale et qui ajoute déjà des pigments au procédé photosensible de base, Kühn voit dans le fait de travailler avec un procédé photographique couleur intégral tel que l’autochrome une étape naturelle dans son évolution en tant qu’artiste photographe.

Les frères Lumière vont fabriquer des plaques autochromes jusque vers 1940. Ils sont sans doute plus connus pour une autre invention, le cinématographe, et les films de 50 secondes qu’ils réalisent avec cette technique entre 1895 et 1905. Ayant affirmé, fait célèbre, que le cinéma était sans avenir, ils semblent s’être intéressés beaucoup plus à l’expérimentation des perspectives ouvertes par la pellicule couleur.

 

Cet article est une version editée du catalogue L’espace d’un instant du Musée des beaux-arts du Canadaet en vente dans la Boutique MBAC. Share this article and subscribe to our newsletters to stay up-to-date on the latest articles, Gallery exhibitions, news and events, and to learn more about art in Canada.​

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