Les intérieurs de Mary Hiester Reid: Expressions du soi

William James, Mary Hiester Reid dans son studio, v. 1911. Bibliotèque et Archives, Musée des beaux-arts du Canada, Ottawa Photo : MBAC Bibliotèque et Archives

Alors que nous continuons à passer plus de temps que de coutume à la maison en raison de la pandémie de COVID-19, nous sommes sans doute plus conscients que jamais de la manière dont nos espaces intérieurs sont un reflet de nous-mêmes. Ils sont pleins de signifiants de ce que nous sommes et de ce que nous faisons, habituellement sous la forme d’objets, de livres, de photographies et de mobilier dont nous nous entourons. De la même façon, les artistes, par leurs tableaux d’intérieurs domestiques, nous renvoient à l’occasion une image de leur personnalité et de leur identité.

En 2015, l’exposition L’artiste elle-même : autoportraits de femmes artistes au Canada, organisée par Alicia Boutilier et Tobi Bruce à l’Agnes Etherington Art Centre et l’Art Gallery of Hamilton, explorait une telle conception élargie de l’autoportrait en art. Si l’on décompose l’idée même d’autoportrait en composantes – statut, identité, contextes sociaux et culturels, autopromotion, affirmation de sa valeur et autobiographie – le genre peut aller bien au-delà de la seule représentation physique de l’artiste. En prenant en considération plus de formes alternatives de l’expression du soi, notre compréhension de cet univers peut s’enrichir pour aborder le travail d’artistes femmes et autochtones historiques dont les pratiques ne cadrent pas nécessairement avec les constructions traditionnelles de l’histoire de l’art.

George A. Reid, Portrait de Mary Hiester Reid, 1885. Huile sur toile, 76.7 x 64.3 cm. Don de Mary Wrinch Reid, Toronto, 1965. Musée des beaux-arts du Canada, Ottawa Photo : MBAC

Mary Hiester Reid (1854–1921) fait partie des nombreux artistes canadiens dont l’œuvre a été abordée sous cet aspect. Née à Reading, en Pennsylvanie, elle étudie à la Pennsylvania Academy auprès du peintre réaliste américain Thomas Eakins. Au cours de sa formation, elle fait la connaissance de George A. Reid, étudiant lui aussi, avec qui elle se marie en 1885. Ensemble, les Reid deviennent des artistes à succès : ils voyagent beaucoup, enseignent à Toronto et à Tannersville (État de New York), et travaillent dans leurs ateliers familiaux tout au long de leur vie.

Mary Hiester Reid, Chrysanthèmes, 1891. Huile sur toile, 52.9 x 76.2 cm. Don de l'Académie royale des arts du Canada, 1893. Musée des beaux-arts du Canada, Ottawa Photo : MBAC

En 1913, année où elle crée la scène d’intérieur Matin ensoleillé, dans la collection du Musée des beaux-arts du Canada, Hiester Reid a les faveurs de la critique pour ses natures mortes et est fréquemment saluée comme la peintre de fleurs la plus en vue au Canada. Ses tableaux floraux, comme Chrysanthèmes, également au Musée, témoignent de la qualité de sa formation, de son sens méticuleux du détail et du soin qu'elle accorde à la précision du rendu, une qualité typique du style réaliste rappelant les planches scientifiques botaniques. Son style va évoluer au fil des années pour intégrer des éléments de tonalisme, selon les principes définis par James Abbott McNeill Whistler, et des dimensions d’ambiance et de poésie propres à l’esthétisme. Sa connaissance de ces mouvements et la manière dont elle en nourrit son propre style démontrent qu’elle est bien au fait de la scène artistique contemporaine.

Mary Hiester Reid, Matin ensoleillé, 1913. Huile sur toile, 63.5 x 76.4 cm. Musée des beaux-arts du Canada, Ottawa Photo : MBAC

Matin ensoleillé est un exemple important de scène domestique pouvant être interprétée comme un autoportrait. On y voit la salle à manger de la résidence des Reid de Wychwood Park, à Toronto. La pièce est voisine de l’atelier de Mary, qu’elle a représenté l’année précédente dans A Fireside [Le coin du feu] (Musée des beaux-arts de l’Ontario). Si tout semble calme dans la salle à manger, la présence de l’artiste se fait sentir dans les objets choisis pour aménager la pièce.

La lanterne chinoise accrochée au plafond évoque les voyages des Reid et leurs rencontres avec l’orientalisme en Europe, tandis que les appuis de fenêtre et le plateau de table garnis de fleurs coupées et de plantes rappellent la pratique artistique d’Hiester Reid. Les fleurs deviennent le substitut des pinceaux, palettes et toiles que l’on trouve dans les images de l’espace de travail d’un ou d’une artiste, ou dans ses autoportraits. On remarquera également que ces objets brillent par leur absence dans A Fireside, œuvre où Hiester Reid marque plutôt sa présence en mettant en relief des ouvrages imprimés et des objets collectionnés qui façonnent sa toile.

Mary Hiester Reid, Le coin du feu [A Fireside], 1912. Huile sur toile, 61.2 x 46 cm. Art Gallery of Ontario. Achat, 1987. 87/174. Photo : © Art Gallery of Ontario

D’après la définition de Bruce et Boutilier, Matin ensoleillé comporte de nombreux éléments d’autoportrait : l’œuvre indique un statut, suggère la place d’Hiester Reid dans les cadres sociaux et culturels et la relation qu’elle entretient avec eux, affirme la valeur de l’artiste et possède une dimension autobiographique. Fait à noter, ce mode d’expression personnelle permet à Hiester Reid de se présenter comme une artiste professionnelle accomplie sans pour autant transgresser le principe des sphères de la vie privée (femme) et publique (homme) qui régissent l’époque victorienne.

Hiester Reid sera consciente tout au long de sa carrière des obstacles auxquels font face les femmes artistes, tout en connaissant le succès malgré les limites qui accompagnent sa condition. Elle s’impose parmi les artistes professionnels en exposant régulièrement à l’Académie royale des arts du Canada et à l’Ontario Society of Artists, dont elle devient membre du comité directeur en 1907. Elle siège également au comité de direction de l’Arts and Crafts Society of Canada, fondée en 1903 (et qui deviendra la Canadian Society of Applied Arts). Pour autant, elle se conforme aux mœurs et normes de bienséance des femmes victoriennes. Cela s’exprime sans doute le mieux dans ses choix de sujets et dans le fait qu’elle évite généralement de parler en public de son art, demeurant ainsi « modeste » et « féminine » aux yeux de ses critiques. En 1913, pourtant, quand elle expose Matin ensoleillé, sa réputation de peintre de fleurs est bien assise et lui assure un succès tant critique que commercial. C’est dans ce contexte que l’on peut mieux comprendre toute la force de la présence des fleurs dans Matin ensoleillé comme marque de son identité professionnelle d’artiste.

En regardant au-delà de l’autoportrait traditionnel et en s’invitant dans ses tableaux de façon moins conventionnelle, Mary Hiester Reid négocie stratégiquement féminité et professionnalisme de manière à assurer son succès artistique. Son œuvre nous rappelle que l’acte d’autoreprésentation peut prendre les formes les plus variées.

 

Chrysanthèmes de Mary Hiester Reid est présenté dans la salle A106 au Musée des beaux-arts du Canada. Pour l'information sur ses œuvres dans la collection, consultez la collection enligne. Partagez cet article et abonnez-vous à nos infolettres pour demeurer au courant des derniers articles, expositions, nouvelles et événements du Musée, et en apprendre plus sur l’art au Canada.

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