Hadley+Maxwell, 1+1-1, 2007–2009, installation aux dimensions variables installation d’objets et de matériaux divers

Hadley+Maxwell, 1+1-1, 2007–2009, installation aux dimensions variables installation d’objets et de matériaux divers. Musée des beaux-arts du Canada, Ottawa. © Hadley+Maxwell Photo : MBAC

L’essence d’une époque : représentation, réinvention et style

Temps Syncopés, nouvel accrochage au Musée des beaux-arts du Canada, présente des œuvres qui explorent différents lieux et collectivités en Amérique du Nord et au Royaume-Uni où créativité et expérimentation musicale ont été à l’honneur entre les années 1950 et 1970. Ces réalisations accompagnent la vidéo Luanda-Kinshasa de l’artiste vancouvérois Stan Douglas, que l’on peut voir dans la salle voisine. Ensemble, elles nous invitent à réfléchir sur la façon dont les mouvements culturels et les identités politiques prennent forme à travers les initiatives créatives, que ce soit dans les domaines du cinéma, de l’édition, du design, de la musique ou de la mode. Elles mettent aussi en relief l’influence exercée sur ces phénomènes par la co-création d’espaces où les gens peuvent se retrouver. Derrière nombre de ces œuvres s’étend une toile de fond d’effervescence sociale et politique, rappelant l’importance de l’expression artistique pour aider à donner un sens à une époque difficile.

Stan Douglas, Luanda-Kinshasa, 2013. Vidéo haute définition

Stan Douglas, Luanda-Kinshasa, 2013. Vidéo haute définition, 6 h 1 min. Musée des beaux-arts du Canada, Ottawa. © Stan Douglas. Avec l’autorisation de l’artiste, Victoria Miro et de David Zwirner.

La vidéo de six heures Luanda-Kinshasa, créée par Douglas en 2013, conjugue un éventail des multiples intérêts de l’artiste : utopies imaginaires et déçues, reconstitution d’événements passés pour comprendre le présent, utilisation de boucles vidéo et rôle joué par la musique dans le bouillonnement culturel des années 1960 et 1970. La vidéo présente une séance d’improvisation fictive et apparemment sans fin au célèbre Columbia 30th Street Studio à New York au cours des années 1970, où ont été enregistrés des albums emblématiques par des musiciens tels Leonard Bernstein, Glenn Gould, Bob Dylan et Miles Davis.

Douglas a minutieusement répliqué le studio d’une seule pièce et engagé des musiciens pour jouer des rythmes afro-jazz-funk inspirés de Miles Davis. La séance imaginaire combine une série de solos où chaque interprète a une importance égale, avec en arrière-plan techniciens et groupies. Le titre fait référence à deux villes africaines, les capitales de l’Angola et de Zaïre (la République démocratique du Congo), à cette période des centres culturels florissants qui ont influencé plusieurs courants musicaux et sociaux en Amérique du Nord. Douglas entrecoupe cette triade de références historiques pour sonder les promesses non tenues d’égalité raciale et culturelle des années 1970, tout en évoquant ce à quoi un contexte social véritablement harmonieux pourrait ressembler.

Hadley+Maxwell, 1+1+1, 2007–09. Installation view

Hadley+Maxwell, 1+1-1 (détail), 2007–2009, installation. © Hadley+Maxwell Photo : MBAC

Avec son installation 1+1-1 (2007–2009), le duo d’artistes Hadley+Maxwell transforme l’espace d’exposition en un studio d’enregistrement entièrement équipé avec écrans acoustiques, éclairages, haut-parleurs et moniteur, faisant penser à un lieu propice à l’émancipation de la créativité et du processus. L’installation s’accompagne d’une série de dessins représentant les éléments propres au studio d’enregistrement : amplificateurs, instruments de musique, lumières, microphones, cordons et fils de raccordement, dans un agencement qui leur confère une impression d’animation quasi anthropomorphique. Ces pièces font allusion au film de Jean-Luc Godard 1 + 1 (sorti aussi sous le titre alternatif Sympathy for the Devil), de 1968, dans lequel le réalisateur franco-suisse mélange séquences documentaires des Rolling Stones enregistrant leur chanson du même nom et mises en scène traitant des problèmes politiques les plus brûlants de l’heure : questions raciales, guerre et menaces perçues à la liberté et à la démocratie en raison de son antithèse, le fascisme.

Hadley+Maxwell décortiquent le film de Godard et y réagissent, faisant écho à sa structure non linéaire et employant des stratégies semblables de déconstruction, d’interruption, de répétition et de juxtaposition. Le réalisateur avait souhaité son film ouvert, se concentrant sur les intermittences de la séance d’enregistrement de 1968, mais les producteurs ont insisté pour inclure la chanson terminée dans le montage final. Hadley+Maxwell tentent de « ne pas finir » le film, isolant et recréant ses composantes sous forme d’installation en plusieurs parties.

Hadley+Maxwell, 1+1-1 (détail), 2007–2009

Hadley+Maxwell, 1+1-1 (détail), 2007–2009. © Hadley+Maxwell Photo : MBAC

Placée discrètement dans un coin et pourtant sans doute la pièce la plus controversée de l’installation, la vidéo Freudemocracy 6 présente une transcription en continu du film dans un style karaoké sur un téléviseur. Le texte en blanc vire au noir, s’inscrivant sur fond rouge. Il passe des prises de vue des Rolling Stones en studio de Godard à ses séquences de fiction, offrant une expérience alternative du processus d’enregistrement du groupe et de l’agitation politique de l’époque. Le texte inversé ne peut être lu que dans la réflexion, ce qui demande un effort supplémentaire au spectateur. Une telle présentation de la transcription sort le dialogue de son contexte d’origine, le public ne sachant pas qui parle ou de quelle scène il s’agit.

Hadley+Maxwell homogénéisent l’arrière-plan, les accessoires et le groupe pour détourner l’attention de la personnalité culte. Les peintures abstraites Mick, Olympic Studios, 1968 et Brian, Keith, Charlie, Bill, Marianne, Jimmy et Anita, Olympic Studios, 1968 sont des portraits des membres du groupe et d’autres chanteurs : ici, ces derniers deviennent des bandes de couleur verticales des vêtements qu’ils portaient, mélangées aux tonalités du décor et des accessoires environnants. Dérivés de la projection du film d’origine, les tableaux sont des « démocratisations », traitant sur un pied d’égalité les musiciens et la toile de fond du studio d’enregistrement. Les artistes se servent de l’habillement ou des instruments pour évoquer la personnalité des membres du groupe, faisant penser au caractère rebelle de la culture des jeunes ainsi qu’à l’influence de la musique et de la mode sur l’identité. Pour « Colour Field » pour Charlie, une caisse claire et un métronome d’époque ont été personnalisés avec de la peinture automobile rouge pour créer un portrait atypique du batteur Charlie Watts. Présentée à proximité d’une configuration d’écrans acoustiques colorés, la sculpture fait allusion au cadre de l’Olympic Sound Studio à Londres, où l’enregistrement de 1968 a eu lieu.

Lisette Model, Percy Heath et Gerry Mulligan, Music Inn, Lenox, v. 1957 et Robert Frank, Exile on Main Street – proposition, 1971. Épreuves à la gélatine argentique

Lisette Model, Percy Heath et Gerry Mulligan, Music Inn, Lenox, v. 1957. Épreuve à la gélatine argentique, 34,9 × 27,3 cm. Don de la succession de Lisette Model, 1990, sous la direction de Joseph G. Blum (New York), par l’entremise des American Friends of Canada. Musée des beaux-arts du Canada, Ottawa. © Succession Lisette Model Photo : MBAC; Robert Frank, Exile on Main Street – proposition, 1971. Épreuve à la gélatine argentique, 35,4 × 28,1 cm. Musée des beaux-arts du Canada, Ottawa. © The Andrea Frank Foundation Photo : MBAC

Les œuvres de cinq autres artistes participent à cette exploration des formes d’expression et styles musicaux de l’époque, y compris par la photographie et l’estampe. La photographe américaine d’origine autrichienne Lisette Model avait un attrait particulier pour l’énergie de la vie et des moments inhabituels. Ses photographies d’Ella Fitzgerald et de Dizzy Gillespie, ainsi que de Bud Powell et Percy Heath lors du New York Jazz Festival au Downing Stadium sur Randall’s Island autour de 1956–1958, traduisent sa vision rafraîchissante et le dynamisme de son œuvre. La proximité de l’action et les faibles angles de prise de vue donnent aux sujets une présence plus grande que nature.

Robert Frank, l’artiste d’origine suisse qui, à partir de 1971, a partagé sa vie entre la Nouvelle-Écosse et New York, s’était concentré sur le cinéma à partir de 1959. En 1970, il est revenu à la photographie, mariant souvent images avec photos de film et texte. Sa relation avec les Rolling Stones passait par le chanteur Mick Jagger, lequel l’a invité en 1971 à réaliser un film documentaire sur le groupe. La photographie de Frank les montrant marchant sur Main Street à Los Angeles a servi pour la couverture de leur album Exile on Main St. Le photographe a intégré l’image dans son ouvrage Les Américains, publié initialement à Paris en 1958 et aux États-Unis l’année suivante.

Sam Tata, Trevor Payne, musicien, Montréal (Québec), 1974. tirage de 1987, épreuve à la gélatine argentique

Sam Tata, Trevor Payne, musicien, Montréal (Québec), 1974. tirage de 1987. Épreuve à la gélatine argentique, 35,4 × 27,8 cm. Musée des beaux-arts du Canada, Ottawa. © Sam Tata Photo : MBAC

Lorsqu’il a immigré au Canada en 1956, Sam Tata s’est immergé dans la vie culturelle de Montréal, réalisant des portraits de personnalités connues du monde littéraire et artistique. Sa photographie de 1974 du musicien Trevor Payne témoigne des talents de pictorialiste qu’il déploie dans ses œuvres de maturité : les sujets sont présentés avec respect, dans une attitude de réflexion, mis en contexte dans un décor chargé d’une signification personnelle.

Ningiukulu Teevee, Yesterday, 2008, imprimé par Qavavau Manumie. Lithographie

Ningiukulu Teevee, Yesterday, 2008, imprimé par Qavavau Manumie. Lithographie sur papier vélin, 43,4 × 33,2 cm. Musée des beaux-arts du Canada. © Ningiukulu Teevee, avec l’autorisation de Dorset Fine Arts Photo : MBAC

Ningiukulu Teevee fait partie de la génération actuelle d’artistes qui donnent un nouvel élan aux traditions orales inuites par leurs représentations graphiques. Si elle puise largement dans les grandes légendes, elle explore également des thèmes contemporains avec une franchise et un cran inattendus. Évoquant ses sources d’inspiration et sa démarche, elle explique : « Je dessine parfois ce que je vois : la vie dans la communauté et mes propres pensées sur la façon dont les choses ont évolué. Je vois beaucoup de changements, et je sais que les gens plus âgés que moi en ont vu plus encore […] Je me perçois comme une artiste, mais il m’arrive de sentir l’urgence de trouver des idées et de nouveaux récits. »

Son rendu d’un tourne-disque et d’un album des Beatles peut sembler inusité pour certains, mais le rock and roll s’est taillé une place dans l’histoire musicale inuite, laquelle remonte à des centaines d’années. Avec son titre en forme de clin d’œil Yesterday, explique notre colleague conservatrice Christine Lalonde, Teevee réfère tout autant à la célèbre chanson des Beatles qu’à la nostalgie de l’époque du rock and roll des années 1950, 1960 et 1970. Plus particulièrement, elle se penche sur ses propres souvenirs du tourne-disque portatif de son oncle; l'image, sous cet angle, est un hommage à un membre de la famille bien-aimé.

David Hartt, Salle des prix du siège social de la Johnson Publishing Company, Chicago (Illinois), 2011. Épreuve au jet d’encre

David Hartt, Salle des prix du siège social de la Johnson Publishing Company, Chicago (Illinois), 2011. Épreuve au jet d’encre, 118 × 159 cm (approx.). Musée des beaux-arts du Canada, Ottawa. © David Hartt Photo : MBAC

Le photographe David Hartt entraîne le public dans les coulisses à la rencontre des thèmes de la mode et du design. Sa série Stray Light (2011) de photographies (et d’une vidéo) présente l’emblématique tour à bureaux moderniste de Chicago conçue en 1971 et accueillant le siège social de la Johnson Publishing Company (JPC). Éditeur des revues Ebony et Jet, cette entreprise a eu une influence fondamentale et en constante évolution sur la culture, la politique et l’identité afro-américaines. L’artiste a consacré plusieurs semaines à en photographier et filmer l’intérieur, constatant à quel point le décor et l’ambiance « cristallisent une idée alors dominante du goût noir ». Prises ensemble, ces photographies proposent une méditation visuelle sur le style et la culture du milieu de travail particulier de JPC.

L’essence de l’époque, du moment, de la représentation et de la musique résonne à travers toutes ces œuvres. Temps Syncopés peut aussi être vue comme une forme de « séance d’improvisation » au cours de laquelle différentes approches au commissariat ont convergé, d’abord avec le choix des œuvres, puis avec leur réagencement dans ce contexte et ce dialogue bien précis. L’installation qui en résulte n’est qu’une version parmi une myriade de possibilités.

 

Temps Syncopés et le vidéo Luanda-Kinshasa de Stan Douglas sont à l’affiche dans les salles B103 et B103a au Musée des beaux-arts du Canada, jusqu'au décembre 2021. Partagez cet article et abonnez-vous à nos infolettres pour demeurer au courant des derniers articles, expositions, nouvelles et événements du Musée, et en apprendre plus sur l’art au Canada.

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