L’expression de la neige dans le regard de deux artistes canadiens

Lawren S. Harris. Matin d'hiver, 1914  huile sur toile

Lawren S. Harris. Matin d'hiver, 1914, huile sur toile, 103 x 115.1 cm. Acheté en 1914. Musée des beaux-arts du Canada, Ottawa.  © Famille de Lawren S. Harris  Photo : MBAC 


Avec l’arrivée de l’hiver et la neige qui recouvre le sol dans la plupart des régions du pays, on peut se surprendre à regarder par la fenêtre ces jours-ci et à goûter la beauté austère du paysage gelé (ou peut-être à se languir de températures plus chaudes). Les mois d’hiver peuvent parfois sembler interminables au Canada – certains jours maussades et gris, d’autres scintillants et exaltants. Nous sommes attirés par l’hibernation et le confort, profitant des journées plus courtes pour nous reposer et nous ressourcer. D’autres fois, nous sommes poussés dehors par un ciel lumineux, une neige blanche étincelante et la promesse d’un air frais et froid dans nos poumons, alors que nous nous enfonçons dans une forêt ou que nous chaussons une paire de skis.

L’hiver apporte avec lui toute une gamme d’expériences sensorielles, et les artistes canadiens sont depuis longtemps portés par l’exploration des qualités esthétiques uniques du frimas et ses effets variés sur les sens. L’histoire de l’art canadien ne manque pas d’images hivernales – des scènes mémorables de Cornelius Krieghoff illustrant des facettes de la vie au Canada au XIXe siècle aux peintures de rues et de villes enneigées du début du XXe, en passant par les paysages dynamiques du Groupe des Sept, qui a repoussé les limites de la technique et de la couleur dans la représentation de la nature. Les membres de ce collectif ont souvent imprégné leurs paysages d’hiver d’une variété surprenante de couleurs vives. Ce faisant, ils ont exprimé la vitalité de l’expérience du froid en plein air.

Présenté dans les salles d’art autochtone et canadien, Matin d’hiver (1914) de Lawren S. Harris compte un nombre étonnant de couleurs. Les arbres de la forêt à l’arrière-plan sont peints dans de sombres teintes de violet, sur fond de jaune doré plus prononcé à l’horizon, où le soleil commence à se lever. Le ciel se disperse alors dans des nuances richement texturées de jaune, rose et bleu pâles. La lumière multicolore est subtilement réfléchie sur la neige au sol – des touches de bleu et de rose clairs mêlées de blanc. En remontant le long des branches de chaque arbre fusiforme, le regard découvre des taches peintes de bleu vert, de mauve, d’orange et de rose pâle liées les unes aux autres.

Dans la composition, c’est presque comme si le peintre avait laissé une ouverture subtile au centre, au pied des arbres qui sont plus courts, où les spectateurs sont invités à s’installer. En l’absence d’objets au premier plan, on peut s’imaginer dans cette forêt – calmes, paisibles, debout dans la neige, respirant l’odeur des arbres, profitant du silence, réchauffés par la lueur du soleil naissant. La basse ligne d’horizon ajoute au sentiment de majesté en mettant l’accent sur la hauteur des végétaux.

Dans une exposition de 1978, Lawren S. Harris: Urban Scenes and Wilderness Landscapes, 1906–1930, le conservateur Jeremy Adamson affirmait que « le degré de réalisme de [Matin d’hiver] indique que le tableau a été peint en réaction directe à un vécu réel de régions sauvages », le comparant à une autre toile, réalisée en atelier et qui semble plus idéalisée et moins « vraie ». Harris a certainement évoqué une impression fidèle d’un froid matin d’hiver. L’œuvre constitue un exemple frappant de la façon dont les artistes peuvent nous inviter à réfléchir à notre propre expérience incarnée du monde.

 L.L. FitzGerald,Vue depuis une fenêtre à l'étage, en hiver, v. 1950-1951, huile sur toile

L.L. FitzGerald,Vue depuis une fenêtre à l'étage, en hiver, v. 1950-1951, huile sur toile, 61 x 45.7 cm. Acheté en 1951. Musée des beaux-arts du Canada, Ottawa. Photo : MBAC 

Plus petit en taille et discret dans ses couleurs que le paysage de Harris, D’une fenêtre d’en haut, l’hiver (v. 1950–1951), de L.L. FitzGerald, est, pour sa part, une vue depuis l’intérieur vers l’extérieur. L’important artiste canadien originaire du Manitoba a dépeint une perspective tout à fait différente, mais non moins familière, de l’hiver au pays.

À la différence de l’ouverture dans la peinture de Harris, l’espace pictural de l’image de FitzGerald est comprimé. Le spectateur est placé dans une scène étroite – très près du rebord de fenêtre à l’avant-plan, avec les arbres et les maisons à l’extérieur qui apparaissent également à proximité. Les entrelacs des branches font penser à une clôture ou un filet, ajoutant à l’impression d’enfermement. En fonction du point de vue du regardeur, cette vue intérieure donne une impression de « réclusion » ou au contraire de « refuge » agréable en hiver.

Lawren S. Harris. Matin d'hiver (détail), 1914 et  L.L. FitzGerald, Vue depuis une fenêtre à l'étage, en hiver (détail), v. 1950-1951

Lawren S. Harris. Matin d'hiver (détail)1914,  et L.L. FitzGerald, Vue depuis une fenêtre à l'étage, en hiver (détail), v. 1950-1951. © Famille de Lawren S. Harris  Photo : MBAC 

Les œuvres de Harris et de FitzGerald ont en commun leur appréciation esthétique des arbres en pleine saison froide. Chaque artiste a pris soin de faire ressortir leur qualité unique en cette période de l’année. Ayant perdu leurs feuilles, ces formes naturelles se prêtent parfaitement à l’expérimentation des lignes, qu’il s’agisse de superpositions de branches aux formes irrégulières ou de bandes verticales de troncs colorés s’étalant sur le plan de l’image.

L’usage du trait constitue un élément formel clé dans l’image de FitzGerald. De nombreuses droites sont utilisées pour construire le cadre de fenêtre, occupant une portion importante de l’espace intérieur. La lourde forme arrondie de la cruche ancre la composition à l’intersection de ces lignes. Le crayon, placé à un angle unique et raccourci dans l’espace, attire l’attention du spectateur, l’invitant à le saisir.

La couleur, la façon dont elle est employée, est l’autre composante dominante de cette peinture. L’ensemble de la toile est notamment composé de différentes nuances de tons neutres. Alors que la variété audacieuse des couleurs du tableau de Harris évoque l’énergie de l’expérience extérieure, les couleurs sourdes utilisées ici expriment une ambiance différente. Les teintes de brun, blanc et gris traduisent-elles la chaleur et le calme de cet espace intérieur, protégé de l’air froid de l’hiver? Ou suggèrent-elles la désolation et les rigueurs de cette saison? La réponse dépend inévitablement de chaque personne.

Dans la peinture de FitzGerald, la gamme de couleurs réunit aussi l’intérieur et l’extérieur. Les deux environnements se fondent l’un dans l’autre au lieu d’être séparés, créant ainsi un sentiment d’harmonie et d’intégration. Il en va de même pour l’expérience humaine : on peut parfois se sentir partie prenante du paysage hivernal simplement en l’observant depuis une fenêtre.

Que nous admirions un décor d’hiver de l’intérieur, au grand air ou dans un tableau, il existe de nombreuses façons de vivre et d’apprécier cette saison unique.

 

Le tableau Matin d’hiver de Lawren S. Harris est présenté dans la salle A105a et D’une fenêtre d’en haut, l’hiver de L.L. FitzGerald dans la salle A109 du Musée des beaux-arts du Canada. Partagez cet article et inscrivez-vous à nos infolettres pour recevoir les derniers articles, pour rester au courant des expositions, des nouvelles et des activités du MBAC et pour tout savoir de l’art au Canada.

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