Gino Severini, Le chat noir (détail), 1911. Huile sur toile, 54.4 x 73 cm. Acheté en 1956. Musée des beaux-arts du Canada, Ottawa © Succession Gino Severini / SOCAN (2020) Photo: MBAC

L’histoire d’un chat : Gino Severini et la collection de Nell Walden

En tant que conservateur responsable de la recherche de provenance, notre objectif est de combler les lacunes dans la chaîne de propriété d’une œuvre d’art. C’est particulièrement important pour des pièces qui ont peut-être été pillées, confisquées ou vendues sous la contrainte durant la période critique de 1933 à 1945 en Europe – avant et pendant la Seconde Guerre mondiale. Il est par conséquent essentiel de suivre le trajet de chaque œuvre : depuis l’atelier de l’artiste, puis chez tous les propriétaires, collectionneurs et institutions subséquents. Il arrive que ces trajets nous permettent de découvrir des chapitres fascinants de l’histoire et de tomber sur des individus intéressants qui ont possédé l’œuvre à un moment donné. Ce fut le cas avec ma recherche de provenance concernant Le chat noir, peint par Gino Severini autour de 1910–1911 et acquis par le Musée des beaux-arts du Canada en 1956.

Nell et Herwarth Walden, 1915, reproduit dans Nell Walden, Herwarth Walden: ein Lebensbild, Berlin et Mainz, 1963. Image: commons.wikimedia.org

La première propriétaire de la toile était Nell Walden, artiste et écrivaine progressiste, collectionneuse passionnée et protectrice pionnière de l’art moderne. Née en 1887 à Landskrona, en Suède, Nell a épousé le musicien, auteur et éditeur allemand Herwarth Walden en 1912. Elle est devenue partie prenante de Der Sturm, l’entreprise derrière le magazine artistique et littéraire fondé par son mari en 1910 et de son développement conséquent, qui allait comprendre un théâtre, une école d’art, une librairie et une galerie d’art très influente.

Der Sturm cherchait à soutenir les artistes qui travaillaient hors de l’académisme et des institutions, et à leur fournir un réseau. Il représentait, entre autres, des artistes importants comme Alexander Archipenko, Marc Chagall, Vassily Kandinsky, Paul Klee, Oskar Kokoschka, Fernand Léger, Gabriele Münter et Gino Severini. Avec l’œil attentif et l’engagement inébranlable envers les arts de Nell et Herwarth Walden, Der Sturm a pu donner une large plateforme aux artistes alors pour la plupart inconnus, progressistes et parfois considérés comme radicaux.

Page couverture de Gino Severini pour la revue Der Sturm, no. 192–93, publié en 1914. © 2012–20 Marquand Library of Art and Archaeology, Princeton University. Photo: Marquand Library of Art and Archaeology, Princeton University

Outre son aide dans l’organisation de quelque 130 expositions de Der Sturm entre 1912 et 1924, Nell Walden était elle-même une peintre reconnue, ses compositions principalement abstraites étant présentées régulièrement en Allemagne et ailleurs en Europe. Elle était aussi une poète dont les textes étaient publiés. Au cours de la Première Guerre mondiale, Nell a travaillé comme correspondante et traductrice. Son emploi a assuré un revenu qui a permis à Der Sturm de continuer ses activités durant cette période difficile. Il a aussi donné aux Walden les moyens de commencer à collectionner des œuvres des artistes représentés dans les expositions, remplissant rapidement les murs de leur appartement, situé à Berlin, juste au-dessus de la galerie et des bureaux d’édition. Nell et son mari, qui avaient construit une collection de 400 pièces, accueillaient des visiteurs certains soirs chez eux pour admirer l’ensemble des œuvres.

Le chat noir de Gino Severini a été l’une des premières acquisitions de Nell et il est entré en sa possession en 1912, acquis probablement quand la galerie a présenté une exposition d’art futuriste cette année-là. Les futuristes, groupe d’artistes italiens progressistes, voulaient moderniser et repousser les limites de l’art académique, rejetant toutes les valeurs esthétiques jusqu’alors acceptées. Alors qu’ils étaient connus principalement pour leurs représentations de la vitesse et du dynamisme de la vie moderne à travers une imagerie inspirée par la machine, les premiers futuristes ont expérimenté divers styles et techniques picturaux, dont le cubisme et le divisionnisme, avec leur application caractéristique de coups de pinceau verticaux courts et sans suite. Ces deux influences sont évidentes dans Le chat noir et révèlent l’attention apportée par Severini à l’illustration du mouvement énergique, non pas à travers l’imagerie reliée à la machine, mais plutôt par le biais de couleurs kaléidoscopiques, de formes rythmiques, ainsi que d’un synchronisme spatial et temporel. 

Gino Severini, Le chat noir, 1911. Huile sur toile, 54.4 x 73 cm. Acheté en 1956. Musée des beaux-arts du Canada, Ottawa © Succession Gino Severini / SOCAN (2020) Photo: MBAC

Pour le catalogue d’exposition de 1912, Severini a précisé que l’inspiration de sa composition provenait d’une source littéraire : la nouvelle éponyme d’Edgar Allen Poe, publiée en 1843. Severini avait l’intention d’illustrer « l’impression d’oppression morbide ressentie après avoir lu le récit », qui traite des effets de l’alcoolisme et des sentiments de culpabilité. Dans le texte de Poe, le narrateur décrit comment sa maladie altère progressivement son humeur et sa personnalité, allant jusqu’à affecter irrémédiablement sa relation avec son bien-aimé chat Pluto.

Mettant l’accent sur l’intensité de l’expérience du narrateur, Severini suspend dans sa toile la structure traditionnelle de l’espace-temps. Il isole les éléments les plus déterminants et dramatiques de l’histoire – le verre de vin et le regard perçant des deux chats – et dispose les composantes narratives disparates simultanément dans le plan pictural. Abandonnant toute perspective rationnelle, Severini crée une mosaïque kaléidoscopique de traits de pinceau autonomes qui fusionnent visuellement en une multitude de formes géométriques. Peinte sur une toile nue et non préparée, cette configuration des formes abstraites souligne davantage le sentiment particulier d’immédiateté. 

Theophile Alexandre Steinlen, L'affiche Tournée du Chat Noir, 1896. Lithographie en rouge et noir, 134.30 x 93.02 cm. Don de Kurt J. Wagner, M.D. et C. Kathleen Wagner. Los Angeles: Los Angeles County Museum of Art. Domaine publique, image avec l'autorisation www.lacma.org

Le titre de la peinture la lie au cabaret de Rodolphe Salis à Montmartre, Le Chat Noir, commémoré dans la célèbre affiche de Théophile Alexandre Steinlen, Tournée du Chat Noir, de 1896. Le félin réapparaît dans une autre œuvre de Severini, Danseuse obsédante (collection particulière), peinte à la même époque que Le chat noir. Avec un lien explicite ici, il fait référence à l’importance particulière du chat noir dans la culture populaire et bohème de Montmartre, que Severini fréquentait régulièrement après son aménagement à Paris en 1906. 

L’engagement de Nell Walden s’est interrompu en 1924 avec le divorce du couple, et l’ensemble des activités de Der Sturm  a été gravement affecté par l’hostilité croissante envers l’art moderne en Allemagne. Dans le contexte de la montée au pouvoir d’Hitler, Walden et son deuxième mari, le médecin juif Hans Heimann, ont forgé un plan pour fuir ce régime oppressant. Si Walden a pu trouver refuge en Suisse en 1933 et y mettre sa collection en sécurité, Heimann a été déporté et exécuté par les nazis en 1942.

Walden a continué à organiser des expositions artistiques et à y participer en Suisse pendant et après la Seconde Guerre mondiale. À partir de 1954, elle a commencé à morceler sa collection substantielle en vendant des pièces et en en donnant certaines à des institutions publiques en Suisse et en Suède. Elle a conservé le tableau de Severini jusqu’en 1955, année où il a été exposé à Londres à la Marlborough Fine Art Gallery. Il a alors été vendu à la Saidenberg Gallery de New York et acquis par le Musée des beaux-arts du Canada l’année suivante.

Dos de la toile de Gino Severini, Le chat noir, 1911. © Succession Gino Severini / SOCAN (2020) Photo: MBAC

La recherche et la reconstitution de l’historique d’exposition ont confirmé la propriété ininterrompue de Nell Walden jusqu’en 1955. Le verso de la toile comprend des indices intéressants qui ont permis de retracer le trajet du Chat noir avant son entrée dans la collection du Musée : les nombreuses étiquettes et inscriptions attestent les multiples lieux où l’œuvre a été présentée. Des recherches approfondies dans les archives et la littérature historique ont permis d’identifier des arrêts supplémentaires dans les localisations du tableau.

Ainsi, en 1927, Alfred Flechtheim, le prolifique collectionneur, marchand d’art et éditeur, a présenté dans sa galerie de Berlin Le chat noir avec plus de cinquante peintures personnelles de Nell et d’autres éléments de son importante collection. Dans un article publié dans son journal Der Querschnitt la même année, Flechtheim annonce l’exposition et rend hommage à sa collègue et amie estimée. Il lui attribue expressément le succès international de Der Sturm et reconnaît son rôle dans le lancement de la carrière d’un grand nombre des artistes de l’avant-garde mis de l’avant par cette même revue.

Ce témoignage direct souligne l’intervention essentielle de Nell Walden dans la défense et la sauvegarde de l’art moderne. Elle a été une pionnière que Flechtheim a décrite comme « une collectionneuse d’un calibre dont peu de personnes dans le monde peuvent se targuer ».

 

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