L’identité canadienne repensée. Influence du style scandinave


Niels Bendtsen (né en 1943); Bensen, Vancouver, C.-B., fabricant, Fauteuil et repose-pieds Park, 2011, mousse moulée, acier, rembourrage. Avec l’autorisation de Nancy et Niels Bendtsen. Photographie : Eydís Einarsdóttir

Pour quiconque a déjà ferraillé avec une clé Allen et des produits aux noms imprononçables comme Grönadal, Äpplarö et Poäng, le design scandinave n’est pas une découverte. Mais son influence remonte à bien plus loin que les 40 ans de la populaire enseigne de mobilier en kit. Dans l’exposition Nordique. L’influence du design scandinave au Canada, présentée au Gardiner Museum, ce pouvoir d’attraction, qui se décline des meubles à la céramique, en passant par les textiles et les couvre-théières, est abordé dans les moindres détails.

L’arrivée des premiers groupes de colons scandinaves au Canada remonte aux années 1870, dans le cadre des grandes vagues d’immigrants de la fin du XIXe siècle et du début du XXe. Établissant des communautés principalement au Manitoba et en Alberta, Finlandais, Suédois, Norvégiens, Danois et Islandais avaient un certain penchant autarcique, créant des œuvres décoratives pour eux-mêmes, mais les vendant rarement à l’extérieur.


Katherine Morley (née en 1973), Arctic Bookends [Appui-livres arctiques], 2013, barbotine de porcelaine coulée. Avec l’autorisation de Katherine Morley. Photographie : Toni Hafkenscheid

Quand le design scandinave s’est finalement inscrit dans le portrait canadien, son impact a été majeur. Selon les commissaires de l’exposition, il a été adopté par les canadiens, alors à la recherche d’une identité propre en la matière. Même si « nombre de pratiques artisanales (canadiennes) sont avant tout régionales, qu’on pense par exemple aux Ukrainiens du Manitoba ou aux Québécois », explique Rachel Gotlieb, l’une des commissaires, dans une entrevue avec Magazine MBAC, les Scandinaves ont pesé « d’une manière qui a contribué à créer notre style national ».

L’histoire de Nordique, de cette fusion entre identités scandinave et canadienne, commence avec les années 1930 et la venue d’émigrés comme l’artiste en textile danois Thor Hansen. Concepteur graphiste pour la British American Oil Company à Toronto, Hansen a participé à « la formation d’un nouveau genre d’identité artisanale, marquée par une sensibilité plus moderniste », explique Gotlieb. Il a secoué les habitudes canadiennes un peu ternes avec des œuvres comme les deux pièces textiles lumineuses, stylisées et résolument nordiques présentées dans l’exposition.


Thor Hansen (1903–1976), concepteur; A. B. Caya Ltd., Kitchener, ON, fabricant. Tundra [toundra], 1956, sérigraphie manuelle, 120 x 194 cm. Don de Libby Toews, collection du Textile Museum of Canada, T2012.26.1. Photo : Maciek Linowski

Caractérisé par des couleurs vives et gaies, des motifs simples et une esthétique relativement dépouillée, le design moderne scandinave est depuis longtemps réputé pour ses lignes épurées et sa construction sobre. Et, s’il a exercé une influence certaine partout dans le monde, au Canada, de l’avis des commissaires de Nordique, on s’est montré particulièrement réceptif à ses idéaux, et le style scandinave a eu ici un profond écho depuis les années 1960.

« Le Canada a été particulièrement sensible à la manière scandinave, à cause de ce désir de trouver une expression appropriée à la nature et à la qualité de la vie dans ce pays », précise le commissaire Michael Prokopow à Magazine MBAC. « Plutôt que de n’être qu’un style parmi d’autres, il a connu un véritable ancrage culturel et idéologique. »

Gotlieb souligne que Nordique présente seulement des œuvres créées en sol canadien, parfois par des immigrants de pays du Nord, mais aussi par des Canadiens ayant étudié auprès d’artistes qui en étaient originaires, ou simplement captivés par le style scandinave. L’idée de l’exposition est née il y a huit ans, dit-elle, après que « Michael et moi avons réalisé à quel point était forte et généralisée cette influence du design scandinave au Canada, que ce soit dans l’utilisation de matériaux ou dans l’esthétique ».



Esa Niemi Design, Etobicoke, ON, Textile imprimé, v. 1975, coton, polyester, collection particulière. Photographie : Toni Hafkenscheid

L’exposition présente le travail de 85 artisans au travers d’œuvres provenant de collections particulières, muséales et prêtées par les familles des artistes. L’une des pièces les plus inattendues de l’exposition est un « rideau remarquable » d’Esa Niemi, qui a fait surface inopinément dans un magasin communautaire de la banlieue torontoise d’Etobicoke, à proximité de l’ancien atelier de l’artiste.

Harold Stacey, autre chef de file parmi les premiers artisans inspirés par la Scandinavie, était un fervent émule de l’artiste du métal suédois Hokan Rudolph Renzius et il a étudié auprès de Baron Erik Fleming, orfèvre à la cour du roi de Suède Gustav V. Si Stacey – dont le magnifique Service à café (1950) est prêté par le Musée des beaux-arts du Canada (MBAC) – était, selon Gotlieb, « un orfèvre important, considéré comme un véritable maître dans son domaine », il a connu beaucoup de difficultés en tant qu’artisan au Canada. L’argenterie qu’il avait conçue pour le ministère des Affaires extérieures n’a jamais été mise en production, et ses projets de commercialisation ne se sont jamais concrétisés.


Harold Gordon Stacey, Service à café, 1950, argent et palissandre, dimensions variable. MBAC

Ces difficultés sont symptomatiques du malaise canadien de l’époque. « Le Canada avait une envergure modeste », ajoute Prokopow, et si quelques riches mécènes commandaient des œuvres auprès de maîtres artisans, le marché des biens de luxe était limité, particulièrement dans les périodes difficiles. Les Canadiens ont eu aussi le réflexe d’acheter des importations européennes quand ils se sont tournés vers le modernisme, plutôt que de passer commande aux artisans d’ici. Et pour empirer les choses, le style scandinave a perdu pour un temps la faveur du public.

Il revient toutefois au goût du jour dans les années 1960, à la faveur de changements politiques et d’une philosophie de la contre-culture en harmonie avec la notion d’égalitarisme intrinsèque au style scandinave. L’explosion de la banlieue et la montée d’idées « utopiques » sous-tendues par une distribution plus démocratique du confort matériel marquent un nouvel intérêt pour « un modernisme scandinave moins formel, moins rigide, moins anxiogène », poursuit Prokopow.

« Les anciens styles de mobilier comme le Chippendale véhiculaient l’idée d’un certain raffinement chez le propriétaire, ajoute-t-il. Mais l’esthétique scandinave était progressiste et informelle. L’accent était mis sur le confort, et non sur la mise en scène de la bienséance. Cela épousait une évolution de mentalité dans la société. » Les chaises danoises élancées ont pris la place des canapés de style « provincial français » surchargés, et les papiers peints et textiles débordant de fleurs et papillons pastel ont progressivement disparu au profit de motifs graphiques audacieux aux couleurs primaires éclatantes.


Doha Chebib Lindskoog (née en 1981), conceptrice; Loyal Loot Collective, Calgary, AB, fabricant, Sans titre (bols en rondin), 2004, rondins récupérés, acrylique, apprêt verre à base d’eau. Avec l’autorisation de MADE Design. Photographie : Toni Hafkenscheid

Les artisans eux-mêmes personnifiaient un charme bohème en phase avec l’air du temps. « Quand ils apparaissaient dans les revues d’art de vivre, on les présentait comme des artisans européens, béret sur la tête », s’amuse Gotlieb. Mais si certains ont atteint une certaine célébrité, vivre de sa production est demeuré un véritable défi.

« J’ai interrogé nombre de ces créateurs, et ils ne nageaient pas dans l’opulence, constate Gotlieb. C’était toujours une existence au jour le jour. Et j’ai parlé avec leurs enfants, qui disaient : “Mes parents travaillaient tout le temps”. Il fallait vraiment y croire pour choisir cette voie, et il n’existait aucune garantie. »

Prokopow croit que la qualité la plus remarquable de Nordique est son envergure. « Nous nous sommes efforcés de considérer les objets produits dans toute l’étendue de la hiérarchie de classes, dit-il. Le service à café de Stacey est une pièce remarquable : rare, chère, nécessitant un travail considérable. Nous avons également un couvre-théière d’Esa Niema, qui est aussi un objet très évocateur, dans une gamme de prix toutefois inférieure. Mais si vous placez ces deux types d’objets l’un à côté de l’autre, toutefois, vous réalisez qu’ils véhiculent une vision commune. »

Nordique. L’influence du design scandinave au Canada est à l’affiche au Gardiner Museum à Toronto jusqu’au 8 janvier 2017. L’exposition sera également présentée au Musée du Nouveau-Brunswick à Saint John du 3 mars au 5 septembre 2017, ainsi qu’à la Vancouver Art Gallery, du 21 octobre 2017 au 21 janvier 2018.

Partager cet article: 

À propos de l'auteur