L’inaltérable solitude humaine de Jean Paul Lemieux

Jean Paul Lemieux, La Visite, 1967. Huile sur toile, 170 x 107,3 cm. Acheté en 1967. Musée des beaux-arts du Canada, Ottawa © Succession Jean Paul Lemieux Photo: MBAC

La visite, un saisissant tableau de Jean Paul Lemieux mettant en scène un père, une mère et une enfant emmitouflés dans leurs vêtements d’hiver, nous incite à nous demander comment les membres individuels de cette famille anticipent leur prochaine activité sociale : la sortie est-elle pour eux une diversion bienvenue à leur isolement hivernal ou une redoutable obligation ?

Les yeux qui éclairent les visages neutres nous interpellent. La mère est-elle inquiète ? Le père, résigné ? La fillette perdue dans un rêve ? Malgré la proximité des personnages, chacun semble seul, replié sur soi.

La scène en demi-teintes, typique de la manière de l’artiste, évoque les sentiments intimes, souvent ambigus, que la plupart d’entre nous ressentent face aux nombreuses festivités qui marquent généralement l’arrivée d’une nouvelle année. « Notre pays est un pays de lignes horizontales, de grands espaces », a publiquement dit Lemieux peu de temps après avoir terminé son tableau. « Nous sommes tous seuls dans cet espace, même quand nous sommes en compagnie. Si je mets plusieurs figures dans un tableau, chacune d’elle, en fait, est seule. »

Jean Paul Lemieux est né à Québec en 1904 et est mort dans la même ville en 1990. Artiste du temps, de l’espace et de la solitude, il est reconnu pour avoir représenté l’« état d’âme » des Québécois. La Visite coïncide avec une étape déterminante de sa carrière. Acheté par le Musée des beaux-arts du Canada quelque mois après son exécution en 1967, l’œuvre a été la plus récente de Lemieux à avoir été présentée la même année à sa rétrospective de 50 ans de carrière organisée par le Musée des beaux-arts de Montréal. L’exposition prendra ensuite l’affiche à Québec et à Ottawa.

Jean Paul Lemieux, Paysage d'hiver, 1956. Huile sur toile, 57,2 x 104,4 cm. Transfert de Transports Canada, Ottawa, 2009. Musée des beaux-arts du Canada, Ottawa © Succession Jean Paul Lemieux Photo: MBAC

Ce moment marque l’apogée de ce qui est aujourd’hui la période dite « classique » de Lemieux, caractérisée par de grands paysages dépouillés. Si le peintre privilégie par-dessus tout le blanc, il aime ses ciels gris et supprime entièrement le bleu de sa palette. Pour le conservateur du Musée des beaux-arts de Montréal de l’époque, Luc d'Iberville-Moreau, ce tableau de Lemieux correspond à « une ambiance, un état d’esprit ».

Austérité ne signifie cependant pas insensibilité, et les vues horizontales de Lemieux contiennent toujours au moins une pointe d’humanité : un train brumeux, une structure rendue floue par la neige, une clôture. Au moins un critique lui a attribué le mérite d’avoir réintroduit la figure dans le paysage canadien. Comme le note l’historienne d’art Michèle Grandbois, « un échange particulier sur la condition humaine » s’instaure entre le spectateur et les figures de Lemieux.

Le procédé du gros plan cinématographique utilisé pour La visite efface le paysage, cédant toute la place à la présence humaine. Dans une chanson inspirée par Lemieux et ses tableaux, 1910 Remembered, l’auteur-compositeur et interprète québécois Jean Lapointe écrit : « Dans un grand pays de neige / On les a vus ce matin / Former le plus beau cortège ».

Imaginez ouvrir votre porte à l’arrivée de ce sombre trio invité pour dîner. Les teintes du manteau de fourrure du père se superposent aux gris et aux bruns du ciel et la mère, sculpturale, semble gelée — peut-être à cause des vents violents qui fouettent l’étendue de neige qui s’étire à l’arrière-plan et dont la présence s’impose malgré tout. L’extraordinaire bancheur du manteau et du manchon de la fillette, largement ponctuée de nuances et d’ombres, suggère des textures et des épaisseurs diverses. Au final, le vêtement associe à la fillette l’image d’un champ protégé par un manteau de neige cristallisée. La famille s’est provisoirement soudée dans un environnement inhospitalier tout en conservant intacte la solitude de chacun de ses membres. Elle est venue chercher de la compagnie, du soutien et de la chaleur. Accueillez-la, soulagez-la, même temporairement, du froid.

 

La Visite de Jean Paul Lemieux est présenté en salle A112b du Musée des beaux-arts du Canada. Partagez cet article et n’oubliez pas de vous abonner à nos infolettres pour connaître les dernières informations et en savoir davantage sur l’art au Canada.

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