H. Mabel May, Neige fondante (détail), v.1925. Huile sur toile, 91.8 x 101.8 cm. Musée des beaux-arts du Canada, Ottawa © Succession H. Mabel May Photo: MBAC

Mabel May et l’instabilité de notre nouvel hiver

Neige fondante d’Henrietta Mabel May est du nombre des attachantes scènes d’hiver peintes par les contemporains de l’artiste et membres du célèbre Groupe de Beaver Hall de Montréal, dont A. Y. Jackson et Ethel Seath, qu’abrite la collection du Musée des beaux-arts du Canada. Parmi ces œuvres exquises, Neige fondante, une scène dont le rendu fluide donne presque à voir les pourtours en voie d’affaissement des monticules de vieille neige s’infiltrant dans la boue, est celle qui illustre le plus crûment une réalité hivernale de plus en plus courante à une période de l’année où les températures glaciales étaient autrefois la norme : une longue succession de gels, dégels et regels.

Née à Montréal en 1877, May est une célèbre artiste d’une quarantaine d’années lorsqu’elle entreprend Neige fondante, sans doute lors d’une excursion d’hiver en compagnie de Jackson et de Randolph Hewton dans la région de Baie-Saint-Paul, au Québec. Les préoccupations qui devaient être les siennes en exécutant cette scène lumineuse pourtant portée par des teintes amorties (à mille lieues de l’angoisse moderne devant les changements climatiques) devaient plutôt se focaliser sur son travail et sur l’orientation qu’elle souhaitait lui voir prendre. Largement exposée du vivant et après la mort de l’artiste, en 1971, le tableau est souvent cité pour illustrer son adoption graduelle d’un style associé au Groupe des Sept : des descriptions lyriques de paysages marquées par de grandes plages de couleurs audacieuses et par des formes simplifiées. Toutefois, comme le relève la spécialiste de l’art Kathryn Kollar, la technique de May est plus raffinée, moins nationaliste et n’éclipse jamais son sujet.

H. Mabel May, Scène de rue à Montréal, date inconnu. Huile sur toile, 60.7 x 73.4 cm. Musée des beaux-arts du Canada, Ottawa © Succession H. Mabel May Photo: MBAC

Les œuvres de Mabel May (autrefois surnommée « l’Emily Carr de Montréal ») ont toujours inspiré à ses critiques et collègues des adjectifs tels que « joyeuses » et « énergiques ». Élève de William Brymner à l’Art Association of Montreal, l’artiste a séjourné à Paris avec la peintre Emily Coonan et s’est fait connaître pour ses scènes industrielles et portuaires de début de carrière. Par la suite, elle a documenté pour le Fonds de souvenirs de guerre canadiens le travail des Canadiennes sur le front intérieur, créant des chefs-d’œuvre tels que Femmes fabriquant des obus (1919). Elle est aussi reconnue pour sa contribution à l’essor de l’Impressionnisme au Canada. Un critique a déjà écrit qu’elle affichait « un sentiment intense pour la scène canadienne et une solide assurance dans son traitement ».

Membre fondatrice en 1920 du Groupe de Beaver Hall, premier groupe d’artistes canadiens professionnels dominé par des femmes, May a toute sa vie entretenu des amitiés et des relations de travail avec des membres de ce collectif, notamment Lilias Torrance Newton, Anne Savage et Sarah Roberston. Toutes les quatre seront d’ailleurs membres fondatrices du Groupe des peintres canadiens en 1933. À partir de 1938, May enseignera pendant dix ans au Musée des beaux-arts du Canada un programme apprécié des enfants, la « Happy Art Class », et donnera des conférences sur la valeur de l’éducation artistique « parce que la fabrication d’images développe l’imagination et la perception. »

Le Montreal Star a déjà félicité May pour une qualité « que la plupart des peintres canadiens de sa génération ont négligée », soit son « plaisir des autres ». Et il est exact que Neige fondante respire l’humanité malgré son absence de personnages. Cette sensibilité transparaît dans le chemin à peine praticable et dans la clôture penchée qui surplombe les courbes et les ornières.

H. Mabel May, Neige fondante, v.1925. Huile sur toile, 91.8 x 101.8 cm. Musée des beaux-arts du Canada, Ottawa © Succession H. Mabel May Photo: MBAC

La scène saisit tout le purgatoire d’un printemps précoce. La mince bande de neige qui brille au pied des collines exhale une fraîcheur persistante tandis que les découpes pointues de bleu laissent augurer un temps imprévisible. Pour autant, les gros nuages semblent être en harmonie avec les monticules enneigés qui s’amenuisent au sol. Le paysage est strié de rayons de soleil chauds et généreux et le chatoiement des subtiles touches de rose, de violet, voire de vert, annonce très timidement le réveil de la nature.

Nous ne connaissons que trop toutes ces combinaisons de messages, ces collisions entre les ténèbres et la lumière, le chaud et le froid. Les observer rendus de la main sûre de May est un véritable baume.

 

Les œuvres de H. Mabel May sont préséntés dans les salles A105, A105a et A108a des salles d’art canadien et autochtone du Musée des beaux-arts du Canada. Partagez cet article et abonnez-vous à nos infolettres pour demeurer au courant des derniers articles, expositions, nouvelles et événements du Musée, et en apprendre plus sur l’art au Canada.​

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