A.Y. Jackson, détail de Cyprès, Assise, 1912. Huile sur toile, 63.5 x 81 cm. Legs de Naomi Galena Forster, Saskatoon, 2016. Musée des beaux-arts du Canada, Ottawa © Succession A.Y. Jackson / SOCAN (2019) Photo: MBAC

A. Y. Jackson en Europe : Dialogue avec l’impressionnisme

L’art canadien au tournant du XXe siècle est marqué par les pèlerinages des jeunes peintres désireux de fréquenter les vénérables écoles d’art européennes. Associés à leurs nombreux déplacements, les séjours de ces artistes en herbe sont une étape incontournable de leur future reconnaissance en tant que professionnels établis. Leurs périples coïncident avec l’essor et avec la propagation de l’impressionnisme en France et ailleurs qui incitent les artistes à se focaliser sur leurs propres expériences et sur leur environnement immédiat. De 1905 à 1913, le peintre montréalais  A. Y. Jackson (1882–1974) s’est rendu à trois reprises en Europe pour témoigner directement de ce courant artistique.

A.Y. Jackson dans un atelier à Assise, décembre 1912. Naomi Jackson Groves Fonds, Bibliothèque et Archives Canada. © Succession A.Y. Jackson / SOCAN (2019)

Jackson met pied en Europe pour la première fois après ses études auprès de William Brymner à l’Art Association of Montreal. Cette formation, de même que sa découverte des œuvres impressionnistes des peintres canadiens de la génération précédente dont Maurice Cullen, Marc-Aurèle de Foy Suzor-Coté et James Wilson Morrice, confortent son désir de partir à l’étranger. L’été de 1905, il travaille donc sur un bateau de transport de bétail pour payer son voyage en Europe. Après de brèves escales à Londres, à Paris et à l’Exposition internationale de Liège, il repart pour le Canada décidé à revenir le plus tôt possible en Europe.

A.Y. Jackson, L'atelier à Étaples, 1912. Huile sur toile, 64.8 x 80.7 cm. Musée des beaux-arts du Canada, Ottawa © Succession A.Y. Jackson / SOCAN (2019) Photo: MBAC

Son deuxième séjour, de 1907 à 1909, participe du rite de passage obligatoire de tout artiste débutant, quel que soit son pays d’origine : acquérir une formation professionnelle dans l’un des nombreux ateliers privés parisiens. Sa volonté d’étudier à Paris date de 1905, année où il a visité l’appartement de Montparnasse de Clarence Gagnon, W.H. Clapp et Henri Hébert, trois artistes canadiens qui étaient étudiants à l’Académie Julian, et il ne fait guère de doute qu’il a aussi été encouragé par Brymner. Bien qu’inscrit à l’Académie en septembre 1907, Jackson repousse la suite de ses études après un seul semestre pour effectuer un ambitieux tour d’Europe comprenant des étapes en France, en Italie, en Belgique et aux Pays-Bas. Il passera cependant le plus clair de son temps à Étaples afin de maîtriser l’approche impressionniste du traitement des effets changeants de la lumière. Un de ses tableaux sera également accepté au Salon de Paris – un indice prestigieux de statut et de succès pour n’importe quel artiste.

De retour chez lui à l’automne 1909, Jackson choisit d’éclairer ses scènes canadiennes au moyen de techniques impressionnistes. S’il travaille comme concepteur graphique pour financer son prochain voyage en Europe, il fait aussi des excursions au Québec et peint des tableaux qui conjuguent principes impressionnistes et thèmes uniquement canadiens. Il dira de son expérience québécoise : « Après la douceur de l’atmosphère française, j’ai été envoûté par les ombres tranchantes et par la clarté et la netteté de l’air de mon pays natal au printemps. » 

A.Y. Jackson, Le Grand Canal, Venise, 1912. Huile sur bois, 21.6 x 27.1 cm. Musée des beaux-arts du Canada, Ottawa © Succession A.Y. Jackson / SOCAN (2019) Photo: MBAC

Deux ans plus tard, le voilà de retour en Europe. Après avoir sillonné la France et l’Italie pendant plus d’un an, il arrive le 25 octobre 1912 à Assise où il consacre plusieurs semaines à des esquisses de la ville ancienne et de ses collines environnantes. Il peindra d’ailleurs pas moins de huit scènes monumentales d’Assise – la plus grande série de ses voyages en Europe à être parvenue jusqu’à nous. Il écrira plus tard dans ses mémoires : « Cette vieille ville sur la colline, avec son célèbre monastère … est un endroit merveilleux pour peindre. Mes amis britanniques avaient loué une maison avec un atelier où je travaillais. Je peignais toute la journée, mais aussi au clair de lune. » Le pinceau robuste et les palettes de couleurs saturées de ses grands tableaux d’Assise ont été en partie influencés par l’impressionnisme français.

A.Y. Jackson, Cyprès, Assise, 1912. Huile sur toile, 63.5 x 81 cm. Legs de Naomi Galena Forster, Saskatoon, 2016 Musée des beaux-arts du Canada, Ottawa © Succession A.Y. Jackson / SOCAN (2019) Photo: MBAC

Jackson retourne à Montréal au début de 1913. Sa découverte de l’avant-garde, de même que l’aboutissement de sa formation et de ses voyages en Europe, laissent présager une carrière fructueuse, mais le marché de l’art montréalais favorise alors les sombres paysages hollandais au détriment des toiles impressionnistes, françaises ou autres. Il note: « J’ai repris la mer avec plein de tableaux dont personne n’a voulu … peu de gens ont aimé mes peintures européennes. Elles témoignaient d’une influence de l’impressionnisme français alors vu comme une forme de modernisme extrême. »

Jackson a beaucoup exposé ses descriptions d’Assise au cours des années suivantes, notamment Cyprès, Assise et Autumn en Assise à l’exposition annuelle de l’Ontario Society of Artists en 1914. L’artiste a même proposé d’échanger une de ses œuvres appartenant à la collection du Musée des beaux-arts du Canada contre un tableau d’Assise qui avait déjà fait « bouillir » le critique Samuel Morgan-Powell, une offre qui atteste sa difficile prise de conscience des limites de l’art moderne canadien. De façon paradoxale, l’impressionnisme faisait alors partie des courants dominants de la peinture française sans avoir encore été intégré au canon esthétique canadien. Des œuvres acceptables selon les normes parisiennes, telles les tableaux d’Assise de Jackson, étaient largement dénigrées au Canada. 

A.Y. Jackson, Le monastère, Assise, 1912. Remai Modern. © Succession A.Y. Jackson / SOCAN (2019) Photo: Remai Modern

 

Pendant des années, les tableaux impressionnistes peints par Jackson au Canada et à l'étranger et les tableaux de ces premiers artistes canadiens à avoir attisé son désir de voyager hors du Canada seront souvent exposés côte à côte. Tous ces peintres finiront par exprimer un historique divergent.  D’un côté les plus âgés, qui composent la première génération d’artistes à être restés fidèles aux principes de l’impressionnisme français non sans les adapter aux caractéristiques uniques du Canada ; de l’autre les plus jeunes, dont fait partie Jackson, qui ont utilisé l’impressionnisme comme un tremplin vers leur plein épanouissement artistique.  Leurs études et leurs voyages en Europe, ainsi que leur découverte de nouvelles idées et de nouveaux mouvements, ont été à l’origine de leur désir de créer un style pictural moderne, unique et propre au Canada.

 

Les tableaux de cette période d’A. Y. Jackson sont exposés dans les salles A105 et A106 du Musée des beaux-arts du Canada. L’exposition Le Canada et l’impressionnisme. Nouveaux horizons, qui retrace les voyages de Jackson et de ses compatriotes sera présentée jusqu’au 17 novembre au Kunsthalle Munich et prendra l’affiche à l’automne 2020 au MBAC. Partagez cet article et n’oubliez pas de vous abonner à nos infolettres pour connaître les dernières informations et en savoir davantage sur l’art au Canada.

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