Au-delà du pittoresque : la Vendeuse de mocassins de Cornelius Krieghoff

Cornelius Krieghoff, Vendeuse de mocassins traversant le Saint-Laurent devant Québec, v. 1853–63 Huile sur toile, 27.2 x 22.3 cm. Don de David Ker, Dundas (Ontario), 1998. Musée des beaux-arts du Canada, Ottawa Photo: MBAC

Agrippant la couverture en laine qui enveloppe son corps, la Vendeuse de mocassins de Cornelius Krieghoff, peinte entre 1853 et 1863, progresse dans un paysage hostile et glacé une paire de raquettes aux pieds. Derrière elle, les blocs gelés acérés de l’hiver font écho aux clochers d’une ville au loin. La fumée de sa pipe fait des volutes dans l’air froid et l’on comprend qu’elle n’est qu’au début d’un voyage ardu vers la ville, alourdie par les marchandises qu’elle transporte. C’est un sujet que le peintre canadien d’origine néerlandaise revisitera souvent tout au long de sa carrière prolifique, celui d’une femme autochtone en chemin pour vendre des mocassins, des paniers ou des ouvrages de perles aux touristes et habitants des villes du Québec alors en plein essor en ce XIXe siècle.

Artiste Wendat, Québec, Mocassins, 1760–1840. Peau de cerf, crin d'orignal, soie et fil textile, 21.6 x 8.2 x 7 cm. Collection du Bata Shoe Museum, P98.0024.AB. Photo © 2019 Bata Shoe Museum, Toronto

Si les visiteurs et colons européens ont depuis toujours acheté des articles aux peuples autochtones, le XIXe siècle va voir une explosion de la consommation et de la production de différents objets artisanaux. La perception qu’ont les Européens des Premières Nations passe de l’image du « bon sauvage » (une construction philosophique idéalisée) au XVIIe et au XVIIIe siècles à celle de producteurs escomptés de biens d’usage pratique. Plus que jamais auparavant, comme le souligne l’historienne de l’art Ruth Phillips dans son ouvrage de 1998 Trading Identities, les souvenirs de l’époque victorienne ont vocation à servir plutôt qu’à être simplement admirés. Le tableau de Krieghoff, dans la collection du Musée des beaux-arts du Canada, saisit cette nouvelle image de travail productif, représentant non pas un portrait individualisé, mais plutôt une typologie. Son œuvre au sens plus large comporte d’autres types génériques semblables du paysage social québécois avec, par exemple, le « chasseur autochtone », le « bûcheron » et le « colporteur rural ».

Cornelius Krieghoff, Chasseur en hiver, v. 1855–65. Huile sur toile, 28 x 23.6 cm. Don de Mel Dobrin, Montréal, 1970. Musée des beaux-arts du Canada, Ottawa Photo: MBAC

Ce genre d’observation des types sociaux a des précédents dans les séries européennes, comme c’est le cas avec Edmé Bouchardon et Les Cris de Paris (v. 1737–46), un ensemble de dessins représentant les petits métiers qui foisonnent dans les rues de la capitale française, ou encore dans les figures sociales variées que l’on trouve dans la peinture de genre hollandaise au XVIIe siècle. À l’instar des femmes autochtones vendant des déclinaisons d’une sorte de mocassins ou de paniers, Krieghoff travaille selon un modèle économique semblable. Ceci explique sa production d’images presque impossibles à distinguer de vendeuses de mocassins, de chasseurs et d’« habitants », qu’il réutilise fréquemment pour peupler ses scènes de genre plus vastes.

Cornelius Krieghoff, détail of Vendeuse de mocassins traversant le Saint-Laurent devant Québec, v. 1853–63. Photo: MBAC

La représentation que fait Krieghoff de la Vendeuse de mocassins est générique par nature, mais elle incarne les innombrables femmes en chair et en os dont le travail artistique minutieux survit dans les collections de musées à travers le monde et l’existence aujourd’hui encore de cet artisanat chez les artistes contemporains. Les mocassins font partie des articles les plus populaires chez les consommateurs de l’ère victorienne. Leur aspect pratique ingénieux pour les paysages hivernaux tels que celui peint par Krieghoff explique leur succès chez les premiers colons, mais au milieu du XIXe siècle ils se transforment en pantoufles d’intérieur à la mode.

Si les chaussures dans la Vendeuse de mocassins semblent relativement peu décorées, l’influence victorienne va favoriser l’avènement de styles nouveaux avec motifs floraux, intégration de broderies et de rubans en soie, comme le souligne Phillips. Une paire de mocassins innus de la fin du XIXe siècle, avec le bout délicatement plissé, l’empeigne aux motifs de fleurs bordée de soutache (galon plat décoratif) et les boucles de soie rose pâle, est un bon exemple de l’intégration des matériaux et styles esthétiques européens au lexique autochtone existant.

Artiste Innu or Naskapi, Mocassins, 1880–1900. Peau de phoque, écorce d'aulne, verre, soie et laine, 22 x 11 x 6.5 cm. Collection du Bata Shoe Museum, P94.0059.AB. Photo © 2019 Bata Shoe Museum, Toronto

Les trois paires inclus dans cet article sont à l'affiche dans les salles d’art canadien et autochtone du Musée des beaux-arts du Canada, prêtées par le Musée de la chaussure Bata. Ces mocassins, qu’ils soient destinés à une utilisation dans ou à l’extérieur de la communauté, occupent une place importante comme chefs-d’œuvre artistiques à part entière. Dans son essai de Restoring the Balance: First Nations Women, Community, and Culture (2009), l’artiste et historienne de l’art métisse Sherry Farrell Racette constate que les voix des femmes autochtones sont souvent « clairement absentes des documents historiques », mais que l’on peut trouver leur « remarquable legs intellectuel, technique et artistique » dans chaque pli, point et perle représentés dans les collections de la culture matérielle autochtone.

D'après Cornelius Krieghoff imprimé par Andreas Borum, "Wigwam indien au Bas-Canada", 1848. Lithographie avec aquarelle sur papier vélin, 43.7 x 57.5 cm; image: 35.5 x 49.5 cm. Don de Donald Maclaren, Ottawa, 1990. Musée des beaux-arts du Canada, Ottawa Photo: MBAC; Artiste Haudenosaunee, Mocassins, c.1890–1910. Cuir, laine, verre, cuivre allié, coton, soie et papier, 23.5 x 9.6 x 6.8 cm. Collection du Bata Shoe Museum, S81.0035.AB. Photo © 2019 Bata Shoe Museum, Toronto

Cependant, la Vendeuse de mocassins de Krieghoff ne peut être dissociée des bouleversements économiques et sociaux radicaux entraînés par le colonialisme. Sa présence répétée dans l’œuvre de l’artiste, en revanche, n’est pas sans signification. L’activité de commerce avec les touristes va s’avérer une stratégie économique viable pour les femmes de nombreuses communautés qui cherchent à subvenir aux besoins de leur familles dans un contexte nouveau. Comme le soutient Phillips, les femmes qui participent à la production de souvenirs font un choix plus délibéré que de simplement prendre acte d’une conjoncture économique. Pour Phillips, remplacer les fourrures et autres produits par l’artisanat et les souvenirs va permettre à certaines communautés autochtones de conserver des versions modifiées des styles de vie traditionnels basés sur les déplacements et le commerce saisonniers.

Voir la Vendeuse de mocassins de Krieghoff en corrélation avec les productions artistiques des femmes qu’elle incarne et qui ont en quelque sorte cousu la tradition dans chaque chaussure qu’elles vendaient nous invite à réfléchir au-delà du cadre idéalisé dans lequel l’artiste l’a placée. Et si elle, tout comme de nombreuses femmes du XIXe siècle dont la production artistique est exposée au Musée des beaux-arts du Canada, est certes anonyme, elle est fière, réaliste et opiniâtre, bien au-delà du pittoresque.

 

Des œuvres de Cornelius Krieghoff sont à l'affiche dans les salles d'art canadien et autochtone du Musée des beaux-arts du Canada; une sélection des mocassins, prêtés par le Bata Shoe Museum à Toronto, sont présenté dans la salle A109 jusqu'en février 2020. Partagez cet article et abonnez-vous à nos infolettres pour connaître les dernières informations et en savoir davantage sur l’art au Canada.

Partager cet article: 

À propos de l'auteur