Avec ou sans plan : jeu et peintures d’Elizabeth McIntosh

Elizabeth McIntosh, Corsage, 2017. Huile sur toile, 175.5 x 145 x 3 cm. Acheté en 2018. Musée des beaux-arts du Canada, Ottawa. © Elizabeth McIntosh, Copyright Visual Arts CARCC, 2019 Photo: MBAC

Pendant longtemps, Elizabeth McIntosh a commencé ses tableaux sans idée préconçue. En fait, elle était contre les plans. Pour amorcer une toile, elle pouvait peindre toute la surface en bleuet ou en gris d’étain ou encore en rose flamant; peut-être allait-elle diviser le panneau en sections ou imaginer une autre structure de composition; ensuite ajouterait-elle quelques marques par-dessus. À partir de là, « c'était appel et réponse », explique-t-elle. Un trait, un geste, une forme pouvaient l’amener à faire ressortir un élément ou en recouvrir un autre, ou encore ajouter quelque chose de nouveau. Chaque mouvement était une réplique au précédent et, dans cette optique, la peinture était une « longue conversation », dit-elle, enregistrée sur la toile.

Vers 2011, après avoir travaillé de cette façon pendant près de dix ans, la peintre vancouvéroise s’est mise à jongler avec des références plus directes. Elle pouvait par exemple partir des rayures de la chemise d’un personnage d’un tableau de Picasso, ou encore d’un détail d’une œuvre de Matisse qu’elle trouvait intéressant. Elle a ainsi découvert qu’elle pouvait se servir de ces extraits pour faire avancer son propre tableau. Quelques années auparavant, en 2007, elle avait découvert une série de livres d’autocollants d’« art moderniste », qu’elle avait achetés pour ses enfants dans des boutiques de musées. Ces albums décomposaient des peintures célèbres en petits fragments qu’il fallait recombiner. Le meilleur, d’après elle, est encore le premier dont elle ait fait l’acquisition, celui sur Paul Klee. Il lui a fallu des années pour réaliser que cette nouvelle approche dans sa pratique artistique et les livres d’autocollants répondaient à des logiques assez semblables.

Elizabeth McIntosh. Photo: Avec l'autorisation de l'artiste

En s’engageant dans cette nouvelle direction, McIntosh a vu ses références devenir de plus en plus précises et visibles. En 2014, elle a présenté une exposition à la Diaz Contemporary à Toronto intitulée Fairy Bread. Près de la moitié du matériel consistait en ces emprunts retravaillés et remodelés aux haut-modernistes, alors que l’autre moitié était composée de petits panneaux gestuels créés selon sa méthode habituelle. Cela l’a troublée, avoue-t-elle. « J’ai pensé : "Que se passe-t-il? Vais-je être maintenant une sorte d’artiste différente?" ». La nouvelle démarche nécessitait élaboration et travail préparatoire – un plan –, contrastant avec l’éthique exploratoire et d’improvisation prévalant jusqu’alors dans son art.

S’en sont suivi une résidence et une exposition à New York, et elle a commencé à passer d’un mode à l’autre. Elle a appris qu’un processus faisant à la fois appel à la planification et à l’improvisation était non seulement possible, mais productif. C’est ainsi qu’elle travaille aujourd’hui. Les compositions commencent dans Photoshop, où des éléments – notamment des passages de l’histoire de l’art qu’elle a archivés, ses propres dessins et griffonnages – sont assemblés. C’est là qu’une partie de la conversation se déroule aujourd’hui. Même lorsqu’elle traduit le plat fichier numérique en peinture sur la toile, sa surprise reste entière. Il y a toujours des milliers de choix à faire : devrait-elle utiliser un fond opaque ou translucide? Ses traits de pinceau devraient-ils être affirmés ou estompés? Peut-être devrait-elle laisser telle partie sécher d’abord, ou alors gratter cette autre tant qu’elle est encore humide. Il y a tellement de façons de peindre une image, selon elle.

Elizabeth McIntosh, Sans titre (Avec pieds arrondis), 2005. Huile sur toile, 190.5 x 228.6 cm. Acheté en 2007 avec le Fonds Joy Thomson pour l’acquisition d’oeuvres d’art de jeunes artistes canadiens, Fondation du Musée des beaux-arts du Canada. Musée des beaux-arts du Canada, Ottawa. © Elizabeth McIntosh, Copyright Visual Arts CARCC, 2019 Photo: MBAC

Le Musée des beaux-arts du Canada possède deux tableaux d’Elizabeth McIntosh. Son Sans titre (Avec pieds arrondis), de 2005, est un champ de triangles conjoints, comme l’un des dômes géodésiques de Buckminster Fuller qui serait quelque peu malformé, rendu dans des tons essentiellement gris bleutés. À la base, l’illusion est interrompue par une barre noire pleine qui surmonte quatre boutons circulaires. Elle imagine ces pieds arrondis peut-être comme ceux d’un meuble, ou possiblement comme ses propres pieds pointant de dessous une toile qu’elle transporte (une lecture qui complexifie le bien-fondé abstrait de la toile tout en mettant de l’avant le sens de l’humour qu’elle projette dans son œuvre). C’est aussi un bon exemple de sa méthode initiale.

Corsage (2017), acquise l’an dernier et exposée actuellement, est plus représentative de son processus créatif actuel. Sur un fond jaune beurre, les ramifications d’une branche rouge sur une surface laiteuse rappellent le réseau de veines délicates dans un œil injecté de sang ou un écoulement de lave à flanc de pente, des choses soit minuscules, soit énormes. Elle-même compare cette pièce à un développement de lichen sur un rocher ou à une masse terrestre en vue aérienne. Le motif a été emprunté à une peinture d’un artiste français très connu du début au milieu du XXe siècle. Elle préfère ne pas divulguer ses sources exactes parce que cette information pourrait susciter des perceptions biaisées, le public se préoccupant alors exagérément de ce qu’elle essaie de véhiculer en évoquant telle ou telle toile. « Ce n’est pas une œuvre d’appropriation », précise-t-elle; c’est juste une « forme étrange » jugée intéressante.

Le critique Mitch Speed a dit que pour McIntosh, peindre c’est penser. L’auteure et commissaire Monika Szewczyk l’a comparée à une musicienne improvisant (qui est un terme que McIntosh elle-même emploie pour expliquer ce qu’elle fait). Une autre interprétation de la pratique artistique de McIntosh pourrait être la suivante : la peinture est un jeu. « Si tel n’est pas le cas, je ne voudrais pas m’en préoccuper, ajoute l’artiste. Il y a des moments vraiment plaisants quand on est tout à sa peinture et que l’on laisse en quelque sorte filer ses pensées, qu’on se retrouve emportée, voyant comment on peut atteindre une certaine finesse. »

Le genre de jeu que pratique McIntosh est une exploration exubérante des possibilités. Elle veut visualiser les différentes façons d’assembler le jeu de construction et elle ajoute sans cesse de nouveaux éléments : géométrie, gestuelle, fragments d’histoire de l’art. Au cours de ces dernières années, des éléments figuratifs ont pris une place importante. C’est une sensibilité qu’elle partage avec les haut-modernistes autant qu’avec l’enfant plongé dans son livre d’autocollants. « Il faut qu’il y ait une surprise, affirme McIntosh, une part d’inconnu, de découverte qui me sort des aspects ordinaires de la vie quotidienne. »

Le jeu dont elle parle possède une force de transformation, presque subversive. Et elle joue de cette façon depuis une vingtaine d’années, avec ou sans plan.

 

L'œuvre Corsage d'Elizabeth McIntosh's est à l'affiche dans la Galerie Rennie, salle B204, du Musée des beaux-arts du CanadaPartagez cet article et abonnez-vous à nos infolettres pour connaître les dernières informations et en savoir davantage sur l’art au Canada.

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