Ces femmes qui regardent depuis la toile. Les peintures de Prudence Heward

Prudence Heward, Femme sur une colline, 1928. Huile sur toile, 101.8 x 94.6 cm. Musée des beaux-arts du Canada, Ottawa Photo: MBAC

Prudence Heward était une artiste remplie de contradictions. L’historienne de l’art Christine Boyanoski, dans son livre de 1989 sur l’art au Canada entre les deux guerres, qualifie Heward de conservatrice « réfractaire aux courants les plus progressistes du temps », mais ses nus ont cependant causé la controverse lors de leurs expositions dans les années 1930. À une époque où les rôles des Canadiennes dans la vie publique et les emplois étaient limités, Heward était instruite et sa notoriété était nationale. Plus radicale que son statut de peintre professionnelle, toutefois, était la manière dont elle figurait les femmes dans ses œuvres. Ses toiles illustraient le plus souvent des femmes qu’elle représentait comme autonomes, avec parfois même un air de défi et dont les regards plongeaient directement dans celui du spectateur.

Dans Femme sur une colline (1928), la femme assise est monumentale – d’une échelle héroïque – au sein des limites de la toile. Les cheveux courts et le corps athlétique du personnage, inspiré de la Montréalaise Louise McLea, danseuse moderne bien connue, de même que sa robe ample et ses membres nus, transmettent un nouvel idéal de liberté pour les femmes des années 1920. La profession de danseuse est contemporaine et urbaine, alors que l’arrière-plan illustre la campagne. Le tableau présente une friction entre un espace rural, traditionnel, et la femme indépendante, progressiste, qui l’habite. Femme sur une colline a remporté le premier prix au concours artistique du gouverneur général Willingdon de 1929, organisé par la Galerie nationale du Canada (l’actuel Musée des beaux-arts du Canada) et le tableau a marqué l’entrée de Heward dans l’art canadien.

Heward a œuvré pendant l’entre-deux-guerres quand les artistes canadiens, en particulier le Groupe des Sept, formulaient un nouveau canon national. Elle a exposé avec ces derniers, mais son travail contrastait avec leurs peintures du paysage nordique immaculé. Ses tableaux défendaient la nécessité de la figure. Sa vision du Canada se composait de Canadiennes et le paysage servait de fond.

Prudence Heward, Rollande, 1929. Huile sur toile, 139.9 x 101.7 cm. Musée des beaux-arts du Canada, Ottawa Photo: MBAC

Alors que certains critiques ont insisté sur la manière européenne de la peinture de Heward, y compris son collègue John Lyman, qui a qualifié son Girl under a Tree de 1931 (collection d'Art Gallery of Hamilton) de « nu de Bouguereau sur un arrière-plan de Cézanne », d’autres acclament son travail comme étant canadien par essence. « Si l’on cherchait à trouver une définition de la peinture canadienne, aucune œuvre ne présenterait de meilleurs éléments pour nous aider à la formuler que cette “Rollande” », a écrit la critique Jehanne Bietry Salinger en 1930 dans The Canadian Forum. Rollande illustre une fille de ferme québécoise, les mains sur les hanches, vêtue d’un tablier rose acide, et dont l’expression est celle d’une force impassible. Les lignes du tableau sont audacieuses et structurantes, les couleurs brillantes, voire lumineuses, et Salinger observe la virilité du coup de pinceau.

L’éducation artistique de Prudence Heward, née en 1896 dans une famille montréalaise aisée, a commencé à l’âge de 12 ans à l’Art Association of Montreal. Après avoir été bénévole en Angleterre pour la Croix-Rouge pendant la Première Guerre mondiale, elle est retournée en Europe en 1925–26 pour étudier avec Charles Guérin et Bernard Naudin à l’Académie Colarossi de Paris et, en 1929, pour suivre des cours à l’Académie scandinave, dans l’ancien atelier du peintre Jean-Antoine Watteau. Pendant son séjour dans la capitale française, elle a habité un hôtel sur la Rive droite, où vivent les plus nantis, et non sur la Rive gauche, bohème, bien que la rumeur veuille qu’elle fréquentât Le Dôme Café à Montparnasse, lieu de prédilection d’Ernest Hemingway et de F. Scott Fitzgerald.

Prudence Heward, Femme nue assise, v. 1936–40. Pierre noire sur papier vélin ivoire, 48.5 x 32 cm. Musée des beaux-arts du Canada, Ottawa Photo: MBAC

Heward vivait avec les contraintes propres aux femmes nées à l’époque victorienne, mais sa carrière artistique lui permettait parfois de les transgresser. Son atelier était situé à l’étage supérieur de la maison qu’elle partageait avec sa mère, rue Peel. L’été, sa famille et elle passaient du temps à Fernback, leur résidence de villégiature près de Brockville, en Ontario. Pourtant, dans un style plus bohème, ses amis artistes et elle partaient en pique-nique faire des croquis le long du fleuve Saint-Laurent.

Bien que Heward n’ait pas officiellement fait partie du Beaver Hall Group de Montréal, un rassemblement de femmes peintres qui exposaient ensemble et travaillaient dans un espace d’atelier du square du Beaver Hall au début des années 1920, elle connaissait beaucoup d’entre elles et participait à leurs événements. Barbara Meadowcroft, dans son ouvrage de 1999 sur les peintres du Beaver Hall, suggère que Heward bénéficiait de la richesse de ses proches, certes, mais qui ne venait pas sans un coût personnel. « Elle avait une voiture, un atelier et aucune responsabilité domestique », écrit Meadowcroft, mais Heward a souffert de l’autorité sur sa vie sociale du jugement d’une grande famille.

Prudence Heward, Autoportrait, 1925, Carnet de croquis C. Fonds Prudence Heward. Bibliothèque et Archives du Musée des beaux-arts du Canada. Photo: Bibliothèque et Archives MBAC ; Prudence Heward en Angleterre, sans date. Photographie. Fonds Prudence Heward. Bibliothèque et Archives du Musée des beaux-arts du Canada. Photo: Bibliothèque et Archives MBAC 

L’artiste peignait souvent des personnes de son entourage, particulièrement sa famille et ses amis, et des lieux qui lui étaient familiers. Elle racontait des contes de fées pour aider ses nièces à ne pas bouger quand elles posaient pour elle. Elle a voyagé, cependant, par exemple en 1936 avec son amie et consœur peintre Isabel McLaughlin, aux Bermudes, où elle a reproduit des paysages tropicaux et des Noires du pays qui ont été ses modèles.

La chercheuse féministe Natalie Luckyj observe que Heward était « une personne timide et renfermée en public », mais ses toiles, surtout celles des années 1940, ont été décrites comme des autoportraits psychologiques; ses sujets expriment la douleur et la perte avec stoïcisme. L’artiste était gravement asthmatique et, après un accident de voiture en 1939 où elle a été blessée au nez et au bras qu’elle utilisait pour peindre, sa santé a décliné. Faire des tableaux devenait parfois trop exigeant. Dans une lettre datée de 1944, elle a écrit, « Je me demande souvent combien de temps je peux continuer, ça dure le jour et la nuit et je suis complètement épuisée... La peinture me manque terriblement, mais la plupart du temps, je rêve simplement de me reposer et d’être capable de respirer correctement ». En 1946, avec sa mère et une de ses sœurs, Heward s’est rendue essayer un nouveau traitement à l’Hospital of the Good Samaritan de Los Angeles, où elle va décéder le 19 mars à l’âge de 50 ans.

Prudence Heward, Pommier (Étude pour le portrait d'Helen), v. 1935. Huile sur contre-plaqué, 30.4 x 35.5 cm. Don de la famille Heward, Montréal, 1948. Musée des beaux-arts du Canada, Ottawa Photo: MBAC

Deux ans plus tard, le Musée des beaux-arts du Canada organisait une exposition commémorative de son œuvre qui sera présentée dans neuf villes canadiennes en 16 mois. Dans l’allocution d’ouverture, la peintre Anne Savage déclarait : « Aucun Montréalais depuis l’époque de J.W. Morris n’a conféré une telle distinction à sa ville natale, et jamais auparavant une contribution de cette ampleur n’a été faite par une femme. »

Prudence Heward, Anna, v. 1927. Huile sur toile, 91.6 x 66.4 cm. Musée des beaux-arts du Canada, Ottawa Photo: MBAC

Les peintures de femmes de Heward étaient critiquées pour leur soi-disant manque de beauté. L’écrivain sur l’art James D. Campbell affirme que Heward « faisait de la féminité un portrait brut, inhabituellement fidèle et captivant, et souvent sans aucun attrait cosmétique. Ses femmes ... négociaient dans les eaux troubles de son époque. Ce sont de vraies femmes. » Les modèles de Heward ne sont pas décoratifs, mais c’est une force conceptuelle qui a rendu son œuvre pertinente pour les critiques d’art de la fin du XXe siècle, qui ont redécouvert son travail. Son tableau Anna, de 1927, illustre une femme de la campagne en vêtements d’hiver qui regarde le spectateur avec une expression catégorique, imperturbable. Peint près de dix ans plus tard, le sujet du tableau Jeune femme au chandail jaune (1936) arbore aussi une attitude sérieuse, suggérant une vie intérieure inconnaissable.

La puissance émotionnelle des tableaux de Heward repose sur le fait qu’ils obligent le spectateur à réfléchir à propos de la réalité de ses sujets, ces « vraies femmes ». Peindre des femmes comme étant des personnes réelles, non idéalisées, avec leur propre subjectivité, demande au public de tenir compte de leur identité individuelle. Ces femmes ne sont pas l’objet de notre regard; ce sont elles qui nous contemplent. « Ses œuvres clés, écrit Luckyj, exigent, pour avoir leur plein effet, que le spectateur soit d’accord pour reconnaître en lui-même la vulnérabilité de la condition humaine. »

 

Les œuvres de Prudence Heward sont à l'affiche dans le salle A109 au Musée des beaux-arts du Canada; pour le détail de ses autres créations, faites une recherche dans la collection. Partagez cet article et abonnez-vous à nos infolettres pour connaître les dernières informations et en savoir davantage sur l’art au Canada.

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