Comment créer une collection et lui donner forme: démythifier les aliénations

Marc Chagall, La tour Eiffel, 1929. Huile sur toile, 100 x 81.8 cm. Acheté en 1956. Musée des beaux-arts du Canada, Ottawa. © SOCAN et ADAGP 2018, Chagall ®  Photo : MBAC

 

La tour Eiffel de Marc Chagall est actuellement exposée au Musée des beaux-arts du Canada, parmi d’autres œuvres de la collection de tableaux et de sculptures européens et américains. Plus tôt cette année, la presse a abondamment fait écho à l’intention du Musée de la céder pour acquérir Saint Jérôme de Jacques-Louis David, une toile importante qui est au Canada depuis longtemps et connue de bien des visiteurs pour avoir été accrochée au Musée entre 1995 et 2013. Dans le langage de la communauté muséale, le Musée « procédait à l’aliénation » de La tour Eiffel afin de dégager les fonds requis pour une nouvelle acquisition, projet qui n’a pas eu de suite quand il a été avéré que le Saint Jérôme allait demeurer au Canada. 

Céder ainsi des œuvres est une facette importante de la gestion des collections institutionnelles et c’est perçu comme un exercice normal par les professions du milieu, notamment par ceux que regroupent l’Organisation des directeurs des musées d’art canadiens et l’Association of Art Museum Directors. Cela permet aux musées d'améliorer leurs collections, de mieux remplir leur mission ainsi que de satisfaire à leurs obligations éthiques ou légales, comme lorsqu’une œuvre est retournée à son propriétaire légitime. Le Musée des beaux-arts a ainsi aliéné des œuvres depuis des décennies, pratique d’ailleurs nommément prévue par la Loi sur les musées de 1990, telle qu’adoptée il y a près de 30 ans.

James Green, James Arthur Roebuck, 1833. Huile sur toile, 76.9 x 63.4 cm. Legs de William Wallace Jones, Toronto, 1941. Musée des beaux-arts du Canada, aliéné en 2017; don à Bibliothèque et Archives Canada. Photo : MBAC 

 

Ces aliénations peuvent revêtir diverses formes, tels les dons, les ventes ou les échanges; le procédé est soigneusement choisi en fonction de l’œuvre en cause et des responsabilités du Musée. Pour se faire une idée du processus décisionnel, les dons constituent un bon point de départ. Au fil des ans, le Musée a offert des œuvres à des institutions mieux placées pour les mettre en valeur. Ce fut le cas lorsque le Musée a fait don de trois portraits du XIXe siècle à Bibliothèque et Archives Canada, notamment celui de John Arthur Roebuck par James Green. Acquit en 1941, il n’a jamais été exposé au Musée. Green était un artiste peu reconnu et sa toile, du strict point de vue de la peinture, est une œuvre de routine sans ambition particulière. Cependant, Roebuck (1802–79) est quant à lui un sujet d’importance. Né en Inde, il a passé l’essentiel de sa jeunesse en Ontario avant de déménager en Angleterre et d’y devenir député aux Communes. Connu comme un réformateur, il va conserver un attachement durable envers le Canada. La vraie place de son portrait se trouvait donc dans un musée d’histoire et non dans un musée des beaux-arts. La conserver au Musée – où elle n’aurait été considérée que sous l’angle esthétique – aurait donc desservi notre compréhension de l’œuvre. Bibliothèque et Archives Canada détient déjà le fonds d’archives de Roebuck, ce qui en fait le lieu tout désigné pour accueillir la toile.

Arthur Lismer, Pioneering in Canada, v. 1926–30. Huile sur toile, 54.8 × 298.6 cm. Don de Leon Katz, Toronto, 1982. Musée des beaux-arts du Canada, aliéné en  1991 et fait don à  Humberside Collegiate Institute, Toronto à l'occasion des célébrations du centenaire de l'iInstitute. © Succession Arthur Lismer. Photo: MBAC

 

Un autre exemple d’aliénation par le Musée est le cas de  Pioneering in Canada d’Arthur Lismer, partie d’une murale commandée pour le Humberside Collegiate Institute de Toronto. L’œuvre fut séparée de la murale à l’occasion de travaux réalisés à l’école dans les années 1960 et fut donnée au Musée des années plus tard. Quand la murale fut restaurée dans les années 1990, le Musée résolut de rendre l’œuvre pour qu’elle y retrouve sa place, décision d’ailleurs approuvée par le donateur. Le travail de Lismer était déjà bien représenté dans la collection du Musée, qui possède soixante toiles de l’artiste, alors que la réunion des éléments présentait des avantages esthétiques et historiques évidents. 

Aliéner des œuvres pour financer de nouvelles acquisitions est une pratique courante aux États-Unis, notamment pour des institutions comme le Museum of Fine Arts de Boston, l’Art Institute of Chicago, le Metropolitan Museum of Art et le Museum of Modern Art de New York. Au Canada, la vente la plus connue concerne la cession en 2014 par le Musée des beaux-arts de l’Ontario de 48 toiles européennes, opération qui fut approuvée dans la presse. D’autres institutions canadiennes ont aussi fait de même pour obtenir des fonds.

A.Y. Jackson, Terre Sauvage, 1913. Huile sur toile, 128.8 x 154.4 cm. Acquise en 1936. Musée des beaux-arts du Canada, Ottawa. © Succession A.Y. Jackson / SOCAN (2018). Photo : MBAC

 

Jamais le Musée des beaux-arts du Canada n’a vendu une œuvre d’art à l’encan, mais il lui est arrivé d’en « échanger » – pour référer au vocable des professionnels – en utilisant sa valeur pour payer en tout ou en partie une acquisition. Ainsi, en 1936, le musée s’est séparé d’une toile d’A.Y. Jackson (Après-midi d’hiver), acquise 21 ans auparavant, pour l’échanger à l’artiste contre un de ses chefs-d’œuvre, Terre sauvage. Le musée a aussi échangé des gravures de Rembrandt et de Dürer avec des marchands d’art. Par exemple, un tirage de qualité inférieure de Paysage avec une chaumière et un grand arbre de Rembrandt, en possession du Musée depuis des décennies, a été cédé contre un meilleur de la même œuvre. Dans sa collection photographique, lorsque le Musée détenait plusieurs exemplaires d’une même photographie, il est arrivé qu’un « double » soit échangé contre les tirages d’autres photographes. L’objectif est d'améliorer la collection ou d’en repousser les limites.

Rembrandt van Rijn, Paysage avec une chaumière et un grand arbre,  1641. Acheté en 1956. Musée des beaux-arts du Canada, Ottawa. Photo : MBAC

Une aliénation peut encore servir à corriger une injustice du passé. Au Musée, nous vérifions méticuleusement l’origine – l’historique de propriété – des nouvelles acquisitions ainsi que celle des œuvres déjà en notre possession. Notre Projet de recherche sur la provenance des œuvres montre le résultat de cette attention. Ces recherches ont mené au retour de deux œuvres à leurs propriétaires légitimes : Le salon de Madame Aron par Édouard Vuillard, volé durant la Deuxième Guerre mondiale, ainsi qu’une sculpture datant de la dynastie Tang, pillée des grottes de Longmen en Chine.

Dans le monde muséal nord-américain, les aliénations sont perçues comme une activité courante, voire incontournable. L’exercice s’appuie sur l’érudition en matière d’histoire de l’art et sur la science de la conservation. Cela suppose une connaissance approfondie de l’œuvre en cause, des forces et des faiblesses de la collection ainsi que de ce qu’on peut faire pour l’enrichir. L’éthique professionnelle, les politiques institutionnelles ainsi que la loi jalonnent les aliénations de vérifications et de garde-fous. La faculté d’aliéner une œuvre – comme celle d’en acquérir une – est un élément majeur de la gouvernance institutionnelle; parce qu’ils sont au service du public, on attend des musées qu’ils prennent les décisions difficiles en se fiant à leur expertise.

Cette affirmation ne vise pas à empêcher le débat public ou à nous permettre d’ignorer les inquiétudes qu’une aliénation peut susciter, qu’il s’agisse de la mission des musées, de ce qu’est l’art, du rôle du marché, du fort attachement des gens à des œuvres données ou aux institutions qui en prennent soin. Il y a tant de valorisations différentes qui se sont greffées à l’art : valeur pour l’histoire de l’art, valeur documentaire, valeur personnelle, valeur populaire ou valeur financière, pour n’en nommer que quelques-unes. Au Musée, la valeur première est l’importance d’une œuvre dans l’histoire de l’art, et c’est cette importance qui prend le pas lorsque survient un conflit avec une autre valorisation.

En tant que musée des beaux-arts et en tant qu’institution nationale, il nous faut répondre à bien des questions. L’importance, la qualité et l’état d’une œuvre donnée lui méritent-ils une place dans la collection? Quel y sera son rôle? S’agit-il de la représentation recherchée au sein d’une collection particulière? Quelles ressources devra-t-on affecter à cette œuvre, pour l’entreposer et la traiter? Y a-t-il un risque qu’une œuvre entre dans les réserves pour n’être que rarement – voire jamais – exposée? Il arrive que le marché de l’art attache à une œuvre un prix qui excède sa valeur pour l'histoire de l'art. Si cette somme peut permettre d’enrichir encore plus la collection, ne devrait-on pas vendre l’œuvre? Il n’y a pas de malice dans ce calcul – nous nous livrons tous à un exercice similaire chaque fois que nous achetons quelque chose, évaluant nos choix en termes de coûts et de bénéfices. Ces questions peuvent donner lieu à polémique, mais nous devons les poser et agir en fonction des réponses.

 

Pour plus d’informations sur un aspect des aliénations, consultez le Projet de recherche sur la provenance des œuvres du Musée des beaux-arts du Canada. Pour partager cet article, veuillez cliquer sur la flèche en haut à droite de la page. N’oubliez pas de vous abonner à nos infolettres pour connaître les dernières informations et  en savoir davantage sur l’art au Canada.

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