Des déclarations audacieuses en couleur : les scènes urbaines de Lawren Harris

Lawren S. Harris, Panneau d'affichage (Jazz), 1921, huile sur toile, 107.2 x 127.5 cm. Don de Imperial Oil Limited, Calgary, 2016. Musée des beaux-arts du Canada, Ottawa © Famille de Lawren S. Harris Photo: MBAC

 

Plusieurs des premiers tableaux de Lawren Harris exposés à Toronto en 1911 décrivent des scènes de rues et de maisons de The Ward, un quartier surtout peuplé d’immigrants situé à l’ouest de l’hôtel de ville de Toronto. Les scènes urbaines de ce peintre mieux connu pour ses paysages du nord de l’Ontario, des Rocheuses, de l’Arctique et, plus tard, pour ses abstractions, ont joué un rôle essentiel dans son étude du rôle que l’art pourrait avoir dans les transformations de la société canadienne. Toutefois la critique n’a pas toujours été tendre à l’égard de ses œuvres.

« Libération d’un culte pour un art insolite » – c'était le titre de la critique d’Augustus Bridle, parue en 1921 dans le Toronto Daily Star, de l’exposition du Groupe des Sept à Art Gallery of Toronto. Bien que l’exposition réunissait 48 toiles de différents artistes, tous les critiques se sont précipités sur les nouvelles toiles de « cabanes » d'Harris, des maisons construites dans les zones les plus pauvres ou dans les banlieues les moins bien desservies et les moins assurables de Toronto – un thème pourtant récurrent depuis près de dix ans dans l’œuvre de l’artiste. Une de ses toiles, Jazz (plus tard renommée Panneau d’affichage), attire notamment l’attention. Bridle écrit : « Ce qu’il appelle une cabane est en fait un grand jaillissement de couleurs brutales qui traduit une certaine émotion propre à la pauvreté …. Le panneau avec ses deux petits poseurs d’affiches et son décor de cabanes a été choisi pour ses couleurs et pour ses dimensions bizarres ». Fred Jacob en rajoute dans The Mail and Empire : « Lawren Harris touche un peu à tout. Il n’est jamais aussi bon que dans ce mélange de réalisme et d’exagération avec lequel il traite la vie urbaine canadienne. … Jazz, une œuvre pour laquelle le peintre a choisi un titre qui est en même temps une critique, fait exception. »

Dans la mesure où le jazz était associé à la vie urbaine moderne et, dans le Toronto puritain de l’époque, à la décadence et à l’immoralité, Jazz était évidemment un titre provocateur. Pourtant, les rythmes syncopés du jazz expriment efficacement l’agressivité du pinceau et les textes fracturés de la peinture. En dépit de la présence de travailleurs à l’avant-plan et de la disparition de la rangée de maisons recouvertes de stuc à l’arrière-plan, le sujet principal de l’œuvre est le panneau presque abstrait couvert d’affiches déchirées aux couleurs éclatantes. Tout en haut à droite, la progression rapide des nuages entraîne les rythmes au-dessus et au-delà des cabanes.

Lawren S. Harris, Dégel de janvier aux limites de la ville, 1921, huile sur toile, 107 x 127.2 cm. Don de l'artiste, Vancouver, 1960. Musée des beaux-arts du Canada, Ottawa © Famille de Lawren S. Harris Photo: MBAC

Harris a présenté dans cette même exposition collective de mai 1921 un tableau daté de  1921 intitulé The Fringe of the City (aujourd’hui Dégel de janvier aux limites de la ville). Pour Jacob, la toile était un manifeste social : « L’une des œuvres les plus saisissantes de l’exposition est The Fringe of the City de Lawren Harris. Entrez par les cours arrière des maisons dans n’importe quel quartier misérable de Toronto par une chaude journée de mars et vous ressentirez un peu le sentiment que transmet M. Harris dans cette toile. La neige souillée, la terre gorgée d’eau, incapable d’absorber la moindre goutte supplémentaire, et les maisons miteuses lorgnant dans leur grisaille celui qui a dit “on n’est jamais aussi bien chez soi ” – tout cela est fidèlement représenté. On pourrait presque dire que M. Harris atteint le comble du réalisme en peignant une flaque de boue. L’œuvre est audacieuse, vraie, mais on reste horrifié à l’idée que des gens puissent vivre de cette façon. » M. O. Hammond, du quotidien The Globe approuve : « Sa [peinture] qui exprime le relâchement de l’étau de l’hiver saisit la morne laideur que l’homme a créé avec des briques et du bois au bord de l’eau et la condamne au mépris. » Et l’auteur d’un article satirique publié dans l’édition dominicale du Star renchérit : « … ses nouveaux tableaux donnent à penser que les maisons au nord de Danforth pourraient disparaître dans la boue du printemps avant d’être rejointes par les pavés. Elles manquent cruellement d’optimisme …. Nous avons décidé de ne pas être d’accord avec M. Harris à propos de Toronto. »

Lawren S. Harris, L'impasse Black, à Halifax, 1921, huile sur toile, 97.1 x 112 cm. Don de l'artiste, Vancouver, 1960. Musée des beaux-arts du Canada, Ottawa © Famille de Lawren S. Harris Photo: MBAC

Ce même printemps, Harris se rend en Nouvelle-Écosse où il peint deux toiles représentant des logements modestes situés juste au sud des chantiers navals d’Halifax. Comme en témoignent les traces de neige au sol de la cour arrière non pavée, L’impasse Black, à Halifax a été peinte à l’automne de 1921. Le déplacement dynamique des nuages rappelle le pinceau de Jazz, mais les teintes dominantes de brun-vert et le ciel couvert reflètent un sentiment de misère et d’étouffement. « Cette toile décourageante ne possède qu’une seule touche d’humanité, soit que personne ne devrait jamais vivre dans un endroit pareil », ajoute Bridle.

Harris a publié son unique recueil de poèmes, Contrasts: a Book of Verse, en 1922. Dans l’un de ceux-ci, « A Note of Colour », il décrit effectivement les contrastes qu’il trouve dans le monde contemporain:

« Dans un secteur de la ville constamment enveloppé d’une fumée couleur suie se cache parmi d’âpres et immenses bâtiments une maison lugubre en crépi gris cassé semblable à un péché souffreteux dans une âme insensible, 
Cernée par des flots de fils électriques gémissant dans le vent lugubre.
Deux marronniers noirs, rompus, à peine vivants, chancellent à l’avant de la maison, opprimés par un poteau de téléphone nu et rigide.
Des fenêtres crasseuses obscurcissent la vue, des tapons de guenilles immondes bouchent les carreaux brisés
Des stores déchirés d’un vert traître et froid découragent le peu de lumière qui transperce l’air enfumé.
Comme des danseurs soudainement arrêtés dans un mouvement sans but, des volets sales s’affaissent.
Mais la porte qui donne sur la rue sourit, rit même lorsqu’elle est frappée par un rayon de soleil vaporeux –
quelqu’un l’a peinte d’un rouge vif et gai. » [Trad.]

Contrairement à Dégel de janvier aux limites de la ville et à L’impasse Black, Panneau d’affichage (Jazz) évoque cette porte rouge vif et déploie une énergie, une couleur et une lumière stimulantes au beau milieu des taudis de Toronto.

 

Panneau d’affichage (Jazz), Dégel de janvier aux limites de la ville et Elevator Court, Halifax sont exposées dans la salle A109 des salles d’art canadien et autochtone​ du Musée des beaux-arts du CanadaSi vous désirez communiquer cet article, cliquez sur la flèche en haut à droite de la page.

 

Exposition