Des expériences universelles et le sens du beau : les images de Donald Buchanan

Donald W. Buchanan. Sans titre. v. 1950–1966, épreuve á la gélatine argentique. Don de la Succession Philip Pocock. Musée des beaux-arts, Ottawa Photo: MBAC

 

Donald W. Buchanan (1908-1966) pourrait bien être l’une des personnalités marquantes les plus sous-évaluées de la culture canadienne. Fils du sénateur William Buchanan, il a excellé dans toutes sortes de carrières. Non seulement a-t-il fondé en 1935 la National Film Society of Canada (aujourd’hui l’Institut canadien du film) et travaillé pour la Canadian Radio Commission (aujourd’hui la Société Radio-Canada) avant d’occuper le poste de superviseur des circuits ruraux à l’Office national du film (ONF) pendant la Seconde guerre mondiale, mais il a en même temps conçu un programme complet de présentations itinérantes pour la Commission d’information en temps de guerre (aujourd’hui le Service d’information canadien) et pour l’ONF. Présentées dans les bureaux canadiens du Canada et d’autres pays, ces mini-expositions pouvaient porter sur des thèmes économiques ou industriels tandis que d’autres étaient consacrées à la photographie. Rédacteur en chef de la revue Canadian Art de 1944 à 1959, Buchanan publie de nombreux articles sur le design et l’art canadiens. En 1934, il entre pour la première fois en contact avec le Musée des beaux-arts du Canada après avoir obtenu une bourse de la Carnegie Corporation pour travailler avec le directeur du Musée, Eric Brown. Participant au plan de reconstruction de l’après-guerre, il organise une exposition de design industriel qui l’incitera plus tard à fonder un comité national de design industriel au Musée des beaux-arts du Canada. Il sera directeur adjoint du Musée de 1955 jusqu’à sa retraite, en 1960.

Donald W. Buchanan. Sans titre. v. 1950–1966, épreuve á la gélatine argentique. Don de la Succession Philip Pocock. Musée des beaux-arts, Ottawa Photo: MBAC

 

En tant que figure culturelle, Buchanan a représenté un lien essentiel entre les institutions fédérales que sont la Commission d’information en temps de guerre, l’Office national du film et le Musée des beaux-arts du Canada car il a su saisir et, parfois, adopter leurs façons de combiner leurs différentes approches en matière d’art, d’esthétique, de photographie, d’exposition et d’éducation. À la fin des années 1950, Alan Jarvis (alors directeur du Musée des beaux-arts du Canada et également photographe) et lui-même soutiennent avec une ferveur particulière la photographie qu’ils appréhendent de la même manière. Le procédé correspond aux idées sur l’art plus libérales et plus humanistes de l’époque qui mettent l’accent sur l’épanouissement spirituel, moral et  intellectuel de la personne humaine. Jarvis et Buchanan considèrent tous les deux que la photographie est un moyen d’intégrer l’art à la vie car elle a le pouvoir d’éduquer le sens du beau. Dans les ouvrages qu’il publie, Buchanan associe photos et textes pour ancrer l’expérience, renforcer la mémoire et présenter un récit ordonné des impressions, des observations et des émotions ressenties. L’auteur est aussi conscient que la photographie a la capacité d’offrir des représentations visuelles dynamiques du monde. Les images de ce photographe de talent présentent une tendance marquée pour la forme. En maximisant la profondeur de champ, mettant ainsi l’accent sur les détails et la composition de la photo, et en optant pour un cadrage serré, Buchanan attire l’attention sur l’interaction des formes plutôt que sur l’objet lui-même placé dans son contexte. Pour lui comme pour Jarvis, l’appareil photo est un moyen de cadrer le monde, et la lentille donne au réel une dimension nette et précise.

Donald W. Buchanan. Sans titre. v. 1950–1966, épreuve á la gélatine argentique. Don de la Succession Philip Pocock. Musée des beaux-arts, Ottawa Photo: MBAC

 

Les 27 albums photo et les 59 tirages à la gélatine argentique récemment acquis par le Musée des beaux-arts du Canada nous permettent de voir comment Buchanan utilisait la technique pour communiquer son idée d’une existence avisée, d’une vie consacrée aux voyages, à des rencontres avec des gens cultivés, à la découverte de différentes cultures et à l’appréciation de l’art et de l’architecture. Autobiographiques, intelligents et spirituels, ces témoignages des difficultés et des infortunes du voyage n’en démontrent pas moins la foi de Buchanan dans le potentiel de la photographie de modeler l’expérience du moderne et du nouveau et de fusionner passé et présent. Comme il le note dans le catalogue de son exposition de 1959, A Not Always Reverent Journey, l’appareil est un outil qui permet « d’élargir la vision, qui peut augmenter non seulement l’intérêt des objets du passé, mais aussi le caractère plus quotidien des activités du présent. »

Donald W. Buchanan. Sans titre. v. 1950–1966, épreuve á la gélatine argentique. Don de la Succession Philip Pocock. Musée des beaux-arts, Ottawa Photo: MBAC

 

Prises comme un tout, les images de Buchanan offrent des aperçus critiques sur des enjeux liés à la photographie au milieu du XXe siècle au Canada. Plus particulièrement, elles illustrent l’influence des grandes tendances sociales et culturelles sur les établissements culturels canadiens, dont le Musée des beaux-arts du Canada, qui s’entendent pour intégrer l’art à la vie. Compte tenu de la bonne santé de l’économie de l’après-guerre, le marché est inondé d’une foule de nouveaux objets qui ne sont pas toujours bien pensés ou fabriqués. Toutefois, le sentiment qui prévaut est que si le grand public a les moyens d’agir pour améliorer son sort, il est dépassé par l’abondance du choix qui s’offre à lui. Les figures culturelles jouent un rôle appréciable en aidant les gens à adopter ce nouveau mode de consommation, notamment en encourageant des choix de qualité pour la maison. À l’époque, le rôle de la culture est également défini par la menace que représente pour les institutions artistiques dites nobles la culture de masse ou la culture populaire, entre autres la présence grandissante de la radio et de la télévision. Là encore, le gouvernement et les personnalités marquantes de la culture sont censés jouer un rôle déterminant pour détourner la population de ce genre de « distractions » et faire en sorte que celle-ci se concentre sur le regard culturel plus « raffiné » des musées et autres établissements culturels.

Donald W. Buchanan. Sans titre. v. 1950–1966, épreuve á la gélatine argentique. Don de la Succession Philip Pocock. Musée des beaux-arts, Ottawa Photo: MBAC

 

Buchanan estimait que la photographie pouvait, sous réserve de concentration et d’efforts, expliquer l’organisation harmonieuse des fragments de la vie moderne dans le quotidien. Les images de Buchanan expriment une vision du monde qui englobe les voyages et la découverte d’autres pays et d’autres cultures. Lui-même pensait que l’art avait un rôle important à jouer pour aider les gens à donner un sens à ces expériences d’un nouveau genre. En tant que carnets de voyage et de récits personnels, ces photos traduisent les idéaux démocratiques de dignité, d’égalité et de respect mutuel pour toutes les cultures répandus à l’époque. Ces valeurs ont notamment été reprises dans Family of Man [La grande famille des hommes], une exposition de photos présentée pour la première fois en 1955 au Museum of Modern Art de New York dont une version a été présentée au Musée des beaux-arts du Canada en 1957. Fondée sur le thème de l’universalité du genre humain, l’exposition démontrait que tous les groupes de populations et de nations, quelles que soient leurs différences, partageaient les mêmes expériences et les mêmes sentiments. Pour avoir parcouru le monde en érudit, Buchanan a pu intégrer directement ces sentiments à ses photos et ses albums. Pour lui et pour d’autres à ce stade, l’art avait un rôle salutaire et unificateur. Cité dans le Montreal Star en 1958, il précise : « Parce que l’art est une partie de nous tous. C’est une activité naturelle de la race humaine. »

 

Les œuvres sont présentées dans la collection en ligne du Musée des beaux-arts du Canada. Voir aussi la photographie contemporaine dans L’espace d’un instant. Cinquante ans de collectionnement de photographies organisée par l’Institut canadien de photographie  du Musée des beaux-arts du Canada à l’affiche jusqu’au 16 septembre 2018. Pour partager cet article, veuillez cliquer sur la flèche en haut à droite de la page.

 

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