Donald Judd, sans titre, 1973. Plywood, 182.9 x 256.5 x 182.9 cm chaque parallélépipèd. Musée des beaux-arts du Canada, Ottawa. © 2019 Judd Foundation / Artists Rights Society (ARS), New York / SOCAN Photo: MBAC

Donald Judd et le Musée des beaux-arts du Canada : une relation durable

Figure dominante de la sculpture de l’après-guerre, Donald Judd (1928–94) occupe une place à part dans l’histoire du Musée des beaux-arts du Canada. Sans titre de 1973, une sculpture monumentale composée de six parallélépipèdes en contreplaqué achetée par le Musée en 1973 à la galerie Leo Castelli de New York, est la première œuvre de l’artiste américain à entrer dans la collection nationale. À l’époque Brydon Smith, conservateur visionnaire d’art moderne du Musée, et Judd s’étaient entendus sur une retrospective de mi-carrière à Ottawa (la plus grande en-dehors des États-Unis) et sur un catalogue raisonné, le premier de l’histoire du Musée.

Au début des années 1970, Judd est un artiste de renommée internationale. Qualifié de « sculpteur le plus influent de sa génération » par le magazine Time en mai 1971, il a rédigé de nombreuses critiques importantes dont un essai en 1965, « Specific Objects » [Objets spécifiques], dans lequel il théorise sur de nouvelles formes d’art qui ne relèvent ni de la peinture, ni de la sculpture. Malgré tout, le Musée fait preuve d’audace en misant autant sur un plasticien contemporain qui produit des formes compactes, sérielles et dénuées de toute dimension expressive avec des matériaux industriels.

Harry Shunk, Portrait de Donald Judd, Spring Street Studio, New York, 31 mai 1976, Harry Shunk & Shunk-Kender Photographs, Getty Research Institute, Los Angeles (2014.R.20). Harry Shunk © J. Paul Getty Trust

Judd évitait d’intituler ses créations car il pensait que l’absence de titres pouvait libérer le dialogue entre l’observateur et l’art. Pour son catalogue raisonné, le Musée a donc dû adopter un système de numérotation et il a ajouté aux œuvres le préfixe DSS – soit les initiales des noms de famille des trois principaux contributeurs de la publication : Dudley Del Balso, Roberta Smith et Brydon Smith. Notons que ce procédé de classification a toujours cours aujourd’hui. D’une façon générale, les historiens d’art ont réparti les sculptures de Judd en trois groupes : les empilements, les progressions et les gradins. Cette sculpture de 1973 classée DSS 280 peut soit être associée aux progressions, le plus complexe de ces trois groupes, soit vue comme une forme d’empilement horizontal. L’œuvre est un exemple parfait d’Art minimal même si Judd a toujours rejeté cette étiquette, la jugeant péjorative et trompeuse.

Judd voyait ses objets spécifiques comme des liens entre la peinture et la sculpture. Sans titre (DSS 280) interagit à la fois avec le sol (à la façon d’une sculpture) et avec le mur (comme une peinture). Sans renforts intérieurs, les boîtes peuvent paraître instables, mais chacune est soigneusement alignée et fixée au mur. Plutôt épaisses (2,5 cm), les feuilles habilement biseautées créent des angles droits parfaits. Par ailleurs, l’œuvre évoque l’architecture par son échelle et par sa répétition d’espaces vides. À l’époque, Judd avait commencé à acheter des propriétés autour de Marfa, au Texas, où il vécut les dernières décennies de sa vie en installant ses propres œuvres et celles de quelques autres artistes, les intégrant soigneusement à l’architecture environnante et aux espaces naturels.

Donald Judd, sans titre, 1973. Plywood, 182.9 x 256.5 x 182.9 cm chaque parallélépipèd. Musée des beaux-arts du Canada, Ottawa. © 2019 Judd Foundation / Artists Rights Society (ARS), New York / SOCAN Photo: MBAC

Les six unités de DSS 280 ont chacune quatre côtés en bois : un dessus et un plafond rhomboïdes et deux côtés rectangulaires réguliers. À cela s’ajoutent le mur du Musée auxquels elles sont adossées et l’ouverture à l’avant qui forment des carrés de 183 cm. L’observateur qui prend le temps de regarder l’œuvre sous différents angles voit graduellement apparaître des formes et des espaces inhabituels, notamment une fréquence de triangles dont la base va en diminuant et des ombres triangulaires à l’intérieur des parois latérales. À moins de se placer pile au centre, il remarque aussi que les boîtes forment deux ensembles inégaux selon l’angle de vision. Sur son dessin, l’artiste a placé ces volumes identiques à intervalles de 30,48 cm et calculé leur même alignement par rapport au mur. Cette œuvre à première vue simplissime devient en fait de plus en plus complexe à mesure que l’on s’y attarde.

À l’origine, la construction se composait de cinq boîtes. Toutefois, Judd en a ajouté une sixième pour l’exposition d’Ottawa pour qu’elle habite un côté de la salle tout en faisant face à sans titre (DSS 279), une rangée de boîtes en contreplaqué carrées. Judd accordait une grande importance à la disposition de ses œuvres : « L’installation de mes propres œuvres par exemple, de même que celles d’autres artistes, est contemporaine de leur création et l’espace qui les entoure est vital. Il m’arrive souvent de réfléchir autant au positionnement d’une œuvre qu’à l’œuvre en soi. »

Donald Judd, sans titre, 1973. Plywood, 182.9 x 256.5 x 182.9 cm chaque parallélépipèd. Musée des beaux-arts du Canada, Ottawa. © 2019 Judd Foundation / Artists Rights Society (ARS), New York / SOCAN Photo: MBAC

Le matériau de base de sans titre (DSS 280) est du pin de Douglas par la suite industriellement transformé en contreplaqué. Judd privilégiait autant les matériaux locaux qu’il était attiré par des philosophes américains, dont Charles Sanders Peirce. (Il fut doublement furieux quand il découvrit qu’une galerie commerciale avait copié ses œuvres sans son autorisation et en utilisant du peuplier européen.) Le contreplaqué avait l’avantage de ne pas coûter cher, de garder sa forme sans  gauchir et de supporter des découpes précises.  De plus, il était exempt de toute association historico-artistique. Judd avait travaillé avec du contreplaqué peint dans les années 1960, entre autres pour ses sculptures rouges posées à même le sol, mais il avait commencé à créer des œuvres en simple contreplaqué de plus grandes dimensions au début des années 1970. L’œuvre du Musée est la troisième de cette nouvelle veine. Judd expérimentera toutes sortes de matériaux industriels (aluminium anodisé, acier Corten, Plexiglas) après 1975, enrichissant ainsi le vocabulaire de la sculpture moderne. Les grandes éditions uniques en contreplaqué non peint sont extrêmement rares. Celle-ci a été construite d’après les dessins de Judd par son menuisier favori de New York, Peter Ballantine, qui a d’ailleurs été invité à construire un simple cercueil en contreplaqué pour l’enterrement de l’artiste en 1994.

En 1975, sans tire (DSS 280) était présenté en face de sans titre (DSS 279). Bibliothèque et Archives, Musée des beaux-arts du Canada, Ottawa. © 2019 Judd Foundation / Artists Rights Society (ARS), New York / SOCAN Photo: MBAC

Brydon Smith a offert à Donald Judd le rare privilège de travailler avec lui au choix des œuvres, à l’agencement général et à la documentation de l’exposition. Celle-ci terminée, Judd écrivit à la directrice du Musée, Jean Boggs : « … Je n’ai jamais participé à une entreprise aussi sérieuse et aussi bien faite et je ne m’attends pas à ce que cela se reproduise. Je me sens plutôt utilisé la plupart du temps mais rien de tel cette fois-ci. J’avais de grandes chances de faire de nouvelles œuvres. … C’était une belle exposition et rien n’a été démoli. Merci pour le livre et pour l’exposition. Je suis content de tout. Don Judd. » L’animosité de Judd à l’égard des musées n’était un secret pour personne et cette lettre non publiée représente effectivement un rare éloge de sa part. 

Sans titre (DSS 280) est aujourd’hui exposé avec d’œuvres d’expressionnistes abstraits américains tel Barnett Newman, un artiste que Judd admirait. Cette association a déjà eu un précédent : lors de l’inauguration du Musée en 1988, le conservateur Brydon Smith et l’artiste canadien Ron Martin avaient choisi ensemble les œuvres répondant aux notions de totalité qui devaient être exposées dans cette salle d’art américain aux hauts plafonds. Ron Martin avait écrit que Smith et lui-même pensaient que DSS 280 et d’autres, dont Voix de feu de Newman, seraient « en parfaite harmonie avec l’idée qu’une forme peut être réduite à un énoncé simple et clair. »

Donald Judd, sans titre, 1963, reconstruit en 1975. Huile rouge de cadmium clair sur bois et laque pourpre sur aluminium, 122 x 210.8 x 122 cm. Musée des beaux‑arts du Canada, Ottawa. © 2019 Judd Foundation / Artists Rights Society (ARS), New York / SOCAN Photo: MBAC

Le Musée des beaux-arts du Canada abritait cinq œuvres de Judd avant l’exposition de 1975, soit autant que le Museum of Modern Art. Il a depuis constitué un groupe significatif comprenant 14 sculptures, 2 tableaux, 30 dessins et estampes et un exemple de mobilier, soit un ensemble extrêmement souhaitable qu’il serait impossible de créer aujourd’hui. Les visiteurs de Musée auront le rare privilège de pouvoir admirer les créations faisant appel à toutes sortes de matériaux et de formes qui ont jalonné les diverses étapes de la trajectoire de cet artiste de premier plan. 

 

Sans titre (1973) de Donald Judd est actuellement exposé dans la salle C214 du Musée des beaux-arts du Canada. D’autres sculptures et un tableau sont présentés dans la salle B206. Partagez cet article et abonnez-vous à nos infolettres pour connaître les dernières informations et  en savoir davantage sur l’art au Canada.

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