Du réalisme nimbé de mystère : la vie et l’œuvre de Christiane Pflug

Christiane Pflug, Porte de cuisine et Esther, 1965, huile sur toile, 159.5 x 193 cm. Musée des beaux-arts du Canada, Ottawa Photo: MBAC

Esther Pflug se souvient très bien du jour où sa mère, l'artiste Christiane Pflug (1936–1972), peignit son portrait dans l’embrasure de la porte de leur domicile, à Toronto. « Je trouvais très vexant d’avoir à demeurer assise là alors que je pouvais entendre mes amis profiter de l’été quelques portes plus loin », a-t-elle raconté en 2015 dans un documentaire de la CBC intitulé Life, Still: The Unbuttoning of Christiane Pflug. « Il n’y avait qu’un moyen pour moi de demeurer assise pendant les heures de pose : lire. »

Dans la toile Porte de cuisine et Esther, la petite de sept ans est assise, tranquille, sur le pas d’une porte donnant sur des arbres luxuriants et un ciel bleu. Le rose de son t-shirt complète la palette de couleurs douces employées pour la cuisine, où l’on remarque une porte d’armoire entrouverte. Impossible de voir ce qu’elle lit, mais Esther s’en souvient : « C’était Hans Christian Andersen », l’auteur danois du XIXe siècle célèbre pour ses contes de fées, ses poèmes et ses pièces. Le vaste cadre de la porte devient celui d’une petite fille aux tresses retombant sur ses épaules. Terminée en 1965, la toile est une des trois œuvres de Christiane qu’on peut contempler dans les salles dévolues à l’art canadien et autochtone du Musée des beaux-arts du Canada. « J’ai toujours trouvé cette œuvre très belle », ajoute Esther.

Christiane et Michael Pflug, les années 1950. Bibliothèque et Archives du Musée des beaux-arts du Canada, Ottawa

 

Sybille Christiane Pflug est née le 20 juin 1936 à Berlin. Sa mère, une conceptrice de mode célibataire, s’appelle Regine Schütt et provient d’une famille de la classe moyenne supérieure. La Seconde Guerre mondiale et l’évacuation des enfants de la capitale allemande en 1940 contraignent Régine à faire héberger sa fille chez différents amis et à ne la voir que sporadiquement, jusqu’à ce qu’elle lui trouve un séjour plus stable auprès d’une veuve autoritaire de Kitzbühel, au Tyrol. Christiane y vivra huit longues années. Dans sa biographie de 1991 sur Pflug (Somewhere waiting), la conservatrice et auteure Ann Davis s’intéresse à ces années difficiles, telles que les représentent les lettres de Christiane et les souvenirs de sa mère. En 1949, mère et fille sont enfin réunies à Francfort, où Régine s’est mariée et a donné naissance à la demi-sœur de Christiane, Michaela. La famille décide d’émigrer au Canada, mais Christiane choisit de demeurer en Europe pour étudier la mode à l’École Baziot, à Paris, avant de rentrer en Allemagne.

À Paris, elle avait fait la rencontre de Michael Pflug, un étudiant en médecine allemand qui veut devenir artiste. C’est lui qui, à l’origine, pousse Christiane à persévérer dans les arts. « Aux yeux de Michael, l’art permettait d’échapper à la banalité, de tendre à la simplicité, au dévouement et au respect », écrit Davis. Ses conseils en matière de style, de couleur et de technique pallient l’absence d’apprentissage formel de Christiane, qui ne tarde pas à signer des toiles prometteuses. Leur passion les amène à visiter des musées et à fréquenter deux amis de Michael, les artistes abstraits Marie Helena Vieira Da Silva, originaire du Portugal, et son époux, Árpád Szenes. Christiane est alors heureuse. En 1954, elle écrit à sa mère : « Tant de belles choses emplissent chaque jour, ma vie est si enrichissante et je suis si heureuse que c’est presque trop, presque trop beau ». Des toiles de cette période révèlent un talent naturel en train d’éclore chez l’artiste de 18 ans, comme Chambre en Normandie et Palais de Justice, Paris. Elle parvient dans ce tableau à rendre la complexité des lignes et des formes de cet immeuble construit au XIIIe siècle sur les emblématiques rives de la Seine, à Paris.

Christiane Pflug, Intérieur tunisien, 1958, tempéra sur toile, 90.5 x 71.4 cm. Musée des beaux-arts du Canada, Ottawa Photo: MBAC

 

Christiane et Michael se marient en 1956 et vivent deux ans en Tunisie, où naissent leurs filles, Esther et Ursula. Là, Christiane peint et dessine plus fréquemment, s’inspirant de livres sur Picasso et Goya et puisant dans son environnement immédiat les sujets de son art. Intérieur tunisien, une toile aux couleurs vives réalisée en 1958, montre d’ailleurs son intérêt pour les scènes domestiques qui apparaîtront dans sa production au fil des ans. On retrouvera ainsi souvent dans ses compositions ses enfants, des oiseaux en cage, de menus objets, des poupées presque humaines ou alors des paysages vus par l’ouverture d’une porte ou d’une fenêtre.

Christiane Pflug, Vue de la gare de triage de la rue Yonge, 1961, mine de plomb sur papier vélin, 10.3 x 15.3 cm. Musée des beaux-arts du Canada, Ottawa Photo: MBAC

 

En 1959, Christiane rejoint sa famille au Canada avec ses filles, son époux les y suivant un an plus tard. Il lui faudra moins de trois ans pour être représentée par la prestigieuse galerie Avrom Isaacs de Toronto, où son travail côtoie celui d’artistes canadiens établis, tels Joyce Wieland et Michael Snow. Le succès est au rendez-vous dans les années qui suivent, alors que toute la production de Christiane trouve preneur en 1962 lors de sa première exposition commerciale et que le Musée des beaux-arts de Winnipeg présente son œuvre en 1966. En 1967 et en 1968, elle obtient des subventions du Conseil des arts du Canada et accepte brièvement un poste en enseignement à l’Ontario College of Art and Design de Toronto.

Christiane Pflug, La porte de cuisine en hiver II, 1964, huile sur toile, 120.3 x 100 cm. Musée des beaux-arts du Canada, Ottawa Photo: MBAC

 

Christiane est admirée pour son approche de l’art. Elle intègre des éléments imaginaires à des scènes réalistes et revisite ses sujets en les modifiant un peu ou en changeant d’angle de vue. Pour Porte de la cuisine en hiver II (1964), par exemple, une poupée occupe l’endroit où Esther s’assoira un an plus tard, mais la toile de fond n’est pas la même et la porte est close. L’artiste s’investira totalement pour produire cette œuvre, admettant même, après l’avoir terminée, en ressentir plus d’épuisement que de satisfaction. Elle travaille alors très lentement, très attentivement, et les heures passées devant son chevalet pour un tableau peuvent s’étirer sur des jours, des semaines, voire des mois. Ses filles se souviennent de la passion qui l’habitait; souvent au retour de l’école, elles trouvaient leur mère pinceau à la main, déchirée entre les besoins de sa famille et son envie de s’asseoir et peindre, seule. Christiane l’a dit elle-même : « Je ne parviens pas à peindre suffisamment. Ce que j’aime parfois, c’est d’avoir du temps pour moi, du temps sans contraintes... Il y a tant de distractions inévitables qu’il est souvent difficile de trouver l’équilibre. »

Christiane Pflug, L'école Cottingham au drapeau jaune, 1970–1971, huile sur toile, 152.3 x 127 cm. Musée des beaux-arts du Canada, Ottawa Photo: MBAC

Dans ses réalisations plus tardives, Christiane s’affranchira des murs de sa maison de ville de Birch Avenue et son travail aura souvent pour sujets l’école Cottingham en face de chez elle, des paysages horizontaux ou encore des scènes estivales sur les îles de Toronto. C'était ici que Christiane, en proie à la dépression, met fin à ses jours le 4 avril 1972, à Hanlan's Point. Elle n’a alors que 35 ans.

Quarante-six ans plus tard, on reconnaît toujours l’influence de cette artiste. Le travail de Christiane figure dans plusieurs collections publiques, incluant celles du Musée des beaux-arts de l’Ontario et du Musée des beaux-arts du Canada, qui conserve quinze de ses œuvres. Christiane a cherché pendant toute sa carrière à faire vivre son art et à l’emplir de sens; ses toiles et ses dessins constituent le legs impressionnant d’une autodidacte et attestent son influence durable sur le monde de l’art canadien.

Trois tableaux, parmi les quinze œuvres que compte la collection du Musée des beaux-arts du Canada, sont exposés dans la salle A113 du musée. Pour communiquer cet article, cliquez sur la flèche dans le coin supérieur droit de la page. Abonnez-vous à nos infolettres pour demeurer au courant des nouvelles du Musée, et en apprendre plus sur l'art au Canada.

 

Christiane Pflug

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