État d’esprit canadien. Revisiter les créations de Joyce Wieland

Vue d'une des salles du vernissage de l'exposition Véritable amour patriotique au Musée des beaux-arts du Canada en 1971. Avec de l'autorisation de Robert C. Ragsdale. Photo: Robert C. Ragsdale

Avec l’inauguration de son exposition de 1971 Véritable amour patriotique au Musée des beaux-arts du Canada le jour de la fête du Canada (à l’époque la fête du Dominion), l’artiste visuelle, cinéaste et agitatrice Joyce Wieland lance à un pays terne et conventionnel le défi de ré-examiner ses valeurs et remettre en question son sens d’identité nationale. Première femme artiste à laquelle le Musée ait accordé une exposition individuelle de son vivant, Wieland conjuguait méthodes du pop art et humour malin à un profond engagement envers son propre type de nationalisme canadien.  

Influencée par le féminisme, l’écologisme et les luttes émergentes pour la reconnaissance des droits des Autochtones, Wieland exprimait ses préoccupations sociales avec audace et exubérance. Elle évoquait la possibilité d’un Canada dans lequel les femmes se trouveraient sur un pied d’égalité avec les hommes, en envisageant par exemple les symboles nationaux de manière à ce qu’ils communiquent clairement une perspective féminine. Ô Canada (1970) est la représentation d’une paire de lèvres féminines qui prononcent les syllabes de l’hymne national. Un unifolié tricoté et de nombreuses courtepointes sur des thèmes typiquement canadiens introduisent avec fierté les outils utilisés traditionnellement par des femmes (pour créer des œuvres invariablement niées comme simplement « artisanales ») sur la scène privilégiée des beaux-arts. Elle a invité ses contemporains canadiens à réfléchir à leur relation avec l’environnement naturel de manière tout aussi fantaisiste : les spectateurs de Véritable amour patriotique étaient accueillis par des canards vivants barbotant dans un bassin en plastique. 

Joyce Wieland,  L'homme a tendu la main et touché à la lune tranquille, 1970. Plastique, coton, laine et poudre de talc, 298.5 x 163.2 cm Musée des beaux-arts du Canada, Ottawa. © MBAC Photo: MBAC

Comme l’illustre l’exposition de 1971, Wieland (qui est décédée en 1998) abordait des questions épineuses qui continuent à faire l’objet de discorde au Canada un demi-siècle plus tard. Néanmoins, son œuvre n’a jamais cherché à être moralisatrice ou dogmatique, dit Susan Crean, auteure et critique qui s’était liée d’amitié avec Wieland. « Ce qui garde une artiste vivante dans l’esprit des gens, c’est qu’elle leur parle de quelque chose, et Joyce le faisait de façon directe, sans leur dire quoi penser, ajoute-t-elle. Elle était drôle. Elle avait le sourire aux lèvres. Mais le fait qu’elle ait pas été une idéologue pure et dure ne voulait pas dire qu’elle n’avait pas de but dans la vie. » La diversité des œuvres de Wieland exposées au Musée des beaux-arts du Canada dénote l’évolution de ses idées et sa maîtrise de multiples techniques artistiques.

Née à Toronto en 1930 dans une famille de classe moyenne issue du music-hall britannique, Wieland a fait partie du mouvement avant-garde d’art visuel de Toronto (dont les membres comprenaient Graham Coughtry, Gordon Rayner et Jack Chambers) dans les années 1950, obtenant sa première exposition solo à l’Isaacs Gallery en 1960.

Joyce Wieland,  Blues de printemps, 1960. Huile, collage de papier et miroir sur tuile, 116.3 x 81.3 cm. Don de Doug MacPherson (Prince Edward County), Ontario, 2011. Musée des beaux-arts du Canada, Ottawa. © MBAC Photo: MBAC

Une toile de cette période maintenant accrochée au Musée, intitulée Blues de printemps (1960), est un collage et une peinture à l’huile qui la différencie des œuvres de ses contemporains, presque exclusivement masculins, par son usage d’une imagerie sexuelle féminine. Dans la même veine, son œuvre au titre provocateur de Balling (1960) est une image de style Rorschach d’un pénis entouré d’un utérus, que Wieland décrira plus tard comme de la « poésie sexuelle » et une « allusion à mon état – mon infertilité ».

Vivant à New York de 1962 à 1971 avec son mari, l’artiste Michael Snow, Wieland était pour ainsi dire tenue à l’écart de la scène locale des arts visuels, mais elle y était célébrée en tant que cinéaste expérimentale, ses films étant projetés dans des lieux aussi prestigieux que le Museum of Modern Art. Un de ses films les plus admirés, Rat Life and Diet in North America (1968) – aussi présenté actuellement – est une allégorie au sujet des « draft-dodgers » américains qui venaient se réfugier au Canada. En fait, la fixation croissante de Wieland sur l’idée du Canada comme un havre potentiel dans un monde déchiré par les conflits (un thème qui s’est cristallisé dans l’exposition Véritable amour patriotique) découle de son expérience dans le maelström que constituaient les États-Unis dans les années 1960. Bien que la vie à New York ait été « stimulante à bien des niveaux », comme l’écrit la biographe Joanne Sloan dans Joyce Wieland: Life & Work, « …l’orientation idéologique des États-Unis semblait peser sur elle… Comme de nombreux autres, elle participait à des actions collectives pour s’opposer à la guerre du Vietnam [et] était très consciente des injustices raciales aux États-Unis. »

Joyce Wieland, Face au nord - auto-impression, 1973. Lithographie en rouge avec rouge à lèvres sur papier vélin, 33 x 43.5 cm. Musée des beaux-arts du Canada, Ottawa. © MBAC Photo: MBAC

C’est alors qu’elle a commencé à se tourner vers le Nord, en suivant les événements au Canada et incorporant des thèmes nationaux dans son travail. Confedspread (1967) en est un exemple. Créée en hommage au centenaire du Canada, elle marque la première fois que Wieland a utilisé le matelassage pour évoquer la complexité de la mosaïque qu’est le Canada.

Joyce Wieland, Confedspread, 1967. Plastique et tissu, 146.2 x 200.4 cm. Musée des beaux-arts du Canada, Ottawa © MBAC Photo: MBAC

Aujourd’hui, presque cinquante ans après l’inauguration de l’exposition Véritable amour patriotique, des échos angoissants du passé suggèrent que nous pourrions éprouver un sentiment profond de « déjà vu » selon les paroles d’un sage américain vénéré. En 2019 – tout comme en 1971 – un Trudeau occupe le poste de premier ministre. Les questions que Wieland considérait comme critiques pour définir ce que représentait le Canada dans le monde (la manière dont les Canadiens traitent la nature, les rôles que les femmes peuvent jouer dans la société, la possibilité que la culture dominante adopte les perspectives autochtones réprimées depuis si longtemps) continuent à faire l’objet de débats dans les journaux du pays et sur ses écrans de télévision. Remarquablement, le mot « nationalisme » (plus susceptible de nos jours de décrire des mouvements insulaires et xénophobes, plutôt que les visions larges et idéalistes comme celles de Wieland) a repris sa place dans le lexique politique mondial.

Pierre Théberg, conservateur de l'art canadien au Musée des beaux-arts du Canada, et Joyce Wieland au vernissage de l'exposition Véritable amour patriotique en 1971.

Son étrange résonance avec la situation actuelle a rendu évident qu’« il était temps de penser à Wieland et aux thèmes qu’elle abordait et de se demander “que ferait-elle maintenant?” » dit Amy Fung, une des quatre conservateurs de ReJoyce: Wieland for a New Millennium, une exposition et un symposium présentés récemment qui évaluent sa place dans la lignée en évolution des artistes canadiens préoccupés par des questions sociales. Cet événement tenu en avril au Media Arts Centre de Toronto par le Canadian Filmmakers’ Distribution Centre (qui distribue les films de Wieland) ne se voulait pas un « hommage » à Wieland, explique Fung, mais plutôt une occasion pour les artistes travaillant aujourd’hui « de présenter Joyce Wieland à une nouvelle génération » en explorant « selon leurs propres perspectives » les thèmes qui l’avaient fascinée. Même si certains participants ont remis en question des aspects de l’approche de Wieland (telle sa vision d’un Canada créé par « deux peuples fondateurs » qui nie implicitement le droit au concept de nation des Autochtones ), Fung dit que l’événement était fondé sur l’appréciation du rôle précurseur de Wieland en exposant au public les grandes questions sociales de son époque – et de la nôtre.

L’appréciation n’a cependant pas été universelle en 1971, la presse étroite d’esprit d’Ottawa ayant exprimé son aversion à l’égard de Véritable amour patriotique. Un éditorial paru dans l’Ottawa Journal a accusé le Musée des beaux-arts du Canada de « prêter son prestige à l’anti-art », tandis qu’un journaliste de l’Ottawa Citizen décrivait avec condescendance, « Joyce, la ménagère », affirmant qu’il serait plus approprié de parler de ses courtepointes et de son gigantesque Gâteau de passion arctique dans les « pages féminines » que dans la section des arts d’un journal.

Wieland a cependant su résister à ces difficultés et est devenue un exemple éloquent pour les artistes qui l’ont suivie. « Elle était une artiste d’une grande sensibilité, une grande artiste, elle était attentive, dit Fung. Son œuvre était imprégnée de la politique dans le monde où elle vivait, d’une manière qui semblerait manquer dans les arts visuels de nos jours. »

 

Les œuvres de Joyce Wieland sont à l'affiche dans les salles A112 and A113 au Musée des beaux-arts du Canada; pour le détail de ses autres créations, faites une recherche dans la collection. Pour le détail sur ReJoyce: Wieland for a New Millennium, consultez www.joycewieland.ca. Partagez cet article et abonnez-vous à nos infolettres pour connaître les dernières informations et en savoir davantage sur l’art au Canada.

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