Anne-Louis Girodet de Roucy-Trioson, Étude pour « Une scène de déluge » (détail), v. 1795. Pierre noire sur papier vergé bleu, 22.5 x 27.8 cm. Acheté en 2016 grâce à l'appui généreux du Fonds de dotation d'acquisition de dessins Marjorie et Gerald Bronfman. Musée des beaux-arts du Canada, Ottawa Photo: MBAC

Expressive et raffinée : étude pour « Une scène de déluge » d’Anne-Louis Girodet

En 1789, la carrière du peintre français Anne-Louis Girodet est lancée lorsqu’il remporte le Prix de Rome, octroyé par l’Académie royale de peinture et de sculpture, grâce à son tableau Joseph reconnu par ses frères (Paris, École Nationale Supérieure des Beaux-Arts). Il séjourne ainsi en Italie de 1790 à 1795, consacrant son temps à la copie d’après l’antique et aux paysages peints. C’est là, en 1791, qu’il réalise Le sommeil d’Endymion (Paris, Musée du Louvre), qui fait instantanément sa renommée au Salon de 1793. Élève du grand maître Jacques-Louis David (1748–1825), qui le considérait jusque-là comme son disciple le plus doué et le plus prometteur, le jeune Girodet renie ses racines néoclassiques et se tourne rapidement vers une peinture préromantique.

Anne-Louis Girodet de Roucy-Trioson, Madame Erneste Bioche de Misery, 1807. Huile sur toile, 117.5 x 91.5 cm. Musée des beaux-arts du Canada, Ottawa Photo: MBAC

 

Dès son retour à Paris, bien qu’il soit d’ores et déjà connu pour ses portraits, Girodet préfère les sujets recherchés et évite autant que possible les commandes.  La quête d’originalité mène l’artiste à créer l’énorme toile qu’il intitule Une scène de déluge, qui ne fait toutefois pas référence au Déluge biblique. Éblouissante autant par son format que par son traitement du drame et de l’effroi, l’œuvre fait sensation au Salon de 1806 : « Aujourd’hui, tous les regards ont été appelés, à l’ouverture du Salon, sur une scène du Déluge [sic], par Girodet; l’admiration a été générale devant cette belle composition » s’exclame la Gazette de France, alors que le Journal de L’Empire confirme : « Nous attendions nous-mêmes avec une sorte d’impatience, que M. Girodet produisît un ouvrage qui ne laissât aux connaisseurs les plus disposés à la sévérité, aucun doute sur la franchise et la perfection de son talent. »

Anne-Louis Girodet de Roucy-Trioson, Une scène de déluge, 1806. Huile sur toile, 441 x 341 cm. Louvre, Paris, France. Credit Erich Lessing/ Art Resource, NY / ART7859

 

Le gigantesque tableau de 441 × 341 cm sera exposé à nouveau au Salon de 1814 et acheté par la maison du roi en 1818 pour le Musée du Luxembourg à Paris. À la mort de Girodet, il est porté au Musée du Louvre accompagné de son prédécesseur Endymion et de son successeur Atala au tombeau (1808).

Un dessin préparatoire pour Une scène de déluge, récemment acquis par le Musée des beaux-arts du Canada, est une étude clef dans la création de ce chef-d’œuvre de Girodet. Le dessin, de même que plusieurs autres feuilles et esquisses peintes, certaines localisées, d’autres documentées, nous permettent d’ébaucher le développement de ce projet monumental.

Anne-Louis Girodet de Roucy-Trioson, Étude pour « Une scène de déluge », v. 1795. Pierre noire sur papier vergé bleu, 22.5 x 27.8 cm. Acheté en 2016 grâce à l'appui généreux du Fonds de dotation d'acquisition de dessins Marjorie et Gerald Bronfman. Musée des beaux-arts du Canada, Ottawa Photo: MBAC

 

Nous savons que ce sujet intéresse Girodet dès 1789 alors qu’il croque, dans un carnet conservé à Montargis, un relevé à la mine de plomb du Déluge (1789) de Jean-Baptiste Regnault (1754–1829). Il esquisse ensuite à Gênes en 1795 ses propres idées pour une représentation du même sujet, mais sans référence au récit biblique, sur les pages de deux de ses carnets italiens. L’étude acquise par le MBAC se situe probablement quelque part entre la copie d’après Regnault et les deux itérations originales de Girodet, car malgré son graphisme plus achevé, il s’agit sans nul doute d’une première pensée, en quelque sorte plus néoclassique et moins romantique que les subséquentes, dans lesquelles la composition se transforme peu à peu.

Malgré le nombre d’études de figures qui suivront, cette feuille récemment redécouverte compte parmi trois seules études compositionnelles préparatoires à la toile du Louvre, que Girodet peint de 1802 à 1806. Encore à l’horizontale plutôt qu’à la verticale, cette version initiale compte un personnage en moins (l’adolescent agrippé au cou de sa mère dans la peinture), l’arbre n’y apparaît pas encore, mais un chien se trouve à sa place, et, au final, les drapés diffèrent. Le dessin constitue un excellent exemple du classicisme exercé par cet artiste qui est plutôt considéré comme un pionnier du romantisme. En outre, il s’agit de la seule des feuilles préparatoires à Une scène de déluge à l’extérieur de la France, les autres étant conservées dans des institutions publiques françaises.

Anne-Louis Girodet de Roucy-Trioson, Junon et Vénus : Illustration pour l'« Énéide » de Virgile, date inconnu. Plume et encre brune avec lavis brun et gris sur papier-calque, collé en plein sur papier vélin, collé en plein sur carton, 26.2 x 35 cm irregular. Musée des beaux-arts du Canada, Ottawa Photo: MBAC

 

Le MBAC possède trois œuvres de Girodet, le portrait à l’huile de Madame Erneste Bioche de Misery et deux dessins – une illustration à tendance néoclassique et au tracé austère représentant Junon et Vénus et ayant servi à une édition contemporaine de l’Énéide de Virgile – et une esquisse préparatoire à une autre célèbre toile de Girodet conservée au Louvre, Atala au tombeau, mentionné plus haut.

Anne-Louis Girodet de Roucy-Trioson, Étude pour « Atala au tombeau », v. 1806–1807. Plume et encre brune sur mine de plomb sur papier vergé, 32.8 x 42.5 cm. Musée des beaux-arts du Canada, Ottawa Photo: MBAC

 

L’apport à la collection de cette troisième feuille, au graphisme très fort, est significatif puisque, tout comme l’Étude pour « Atala au tombeau », elle est créée en préparation à une œuvre phare de Girodet, conservée au Musée du Louvre depuis la mort de l’artiste. En ce sens, ces deux dessins – un à l’encre et l’autre à la pierre noire – documentent la conception de compositions complexes et ingénieuses et revêtent, du coup, une valeur scientifique particulière en plus de leur valeur esthétique.

 

Les œuvres sont présentées dans la collection en ligne du Musée des beaux-arts du CanadaPour partager cet article, veuillez cliquer sur la flèche en haut à droite de la page. Abonnez-vous à nos infolettres pour demeurer au courant des nouvelles du Musée, et en apprendre plus sur l’art au Canada.

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