Histoires dans les espaces vides : Tremble, de Brenda Draney

Brenda Draney, Tremble, 2013. Huile sur lin, 122.3 x 152.6 x 4.1 cm Acheté en 2017. Musée des beaux-arts du Canada. © Brenda Draney Photo: MBAC

Concernée par les souvenirs personnels, la narratologie et les récits, Brenda Draney est une conteuse qui s’interroge sur qui détient l’autorité pour les raconter. Sa pratique s’appuie sur ses expériences en tant que femme crie de la Première Nation de Sawridge et les relations nouées entre Edmonton, ville où elle réside actuellement, et la collectivité nordique de Slave Lake en Alberta, où elle a grandi. Lauréate du Concours de peintures canadiennes RBC 2009 et finaliste du Prix Sobey pour les arts 2016, Draney est d’abord connue pour ses peintures, qu’on a pu voir dans de multiples expositions à Edmonton, Toronto, Winnipeg, Nelson et cette année, sur l’île Fogo, avec sa résidence artistique.

Son tableau Tremble, à la fois beau et complexe, est le premier de Draney à entrer dans la collection du Musée des beaux-arts du Canada. L’œuvre reflète la triste situation à Slave Lake à la suite des feux dévastateurs de 2011 et ne déroge pas à l’habitude caractéristique de l’artiste de laisser vierges des parties de la composition, invitant ainsi le public à laisser aller son imagination pour remplir l’espace. En 2018, dans une entrevue vidéo pour Canadian Art, elle expliquait que laisser tout cet espace vide était comme « une sorte de portail ou point d’entrée pour le spectateur, lui permettant d’ajouter sa propre histoire et d’entrer dans l’œuvre selon ses choix ».

Draney travaille souvent à partir d’un mélange de souvenirs et de photographies obtenus de sa famille ou des membres de la collectivité. Même si elle ne connaît pas la personne ou ne se rappelle pas l’événement dans une photo, elle cherche quelque chose qui accroche son œil et se met alors à tisser un récit, travaillant sa composition avec une esquisse à l’aquarelle avant de passer à l’œuvre proprement dite sur toile ou sur lin. Draney, au fil de l’évolution de sa démarche, a dépouillé ses peintures de tout ce qui n’est pas essentiel. L’interaction entre les tableaux vides, minimalistes et les images figuratives isolées est essentielle dans sa pratique. Elle ne souscrit à aucune logique linéaire, pas plus qu’elle ne propose d’histoire ou de récit complets, mais choisit plutôt de se concentrer sur des fragments en particulier. Elle voit son approche comme un geste vers une chose, une personne ou un événement remémoré. Dans son essai monographique Less and More: The Painting of Brenda Draney, l’artiste Ben Reeves cite la peintre pour qui « le récit se base sur ce qui manque, et cette absence est importante et présente dans mon travail ». Ce genre d’ambiguïté est souvent présent dans les œuvres de Draney, qui saisissent un moment fugace dans le temps, leur donnant des airs de souvenirs épars.

Malgré ses couleurs vives, Tremble est une image réellement obsédante et sombre. La moitié inférieure de la toile de lin a été laissée vide, invitant l’imagination du public à la remplir. La moitié supérieure est peinte en jaune vif dans des traits de pinceau en apparence nerveux et amples qui lui donnent un aspect inachevé. Trois grands arbres clairsemés évoquent le tremble, très répandu en Alberta et considéré comme une espèce dominante dans la partie septentrionale centrale de la province, où se situe la ville natale de Draney.

Slave Lake a retenu l’attention nationale en mai 2011 quand des feux incontrôlés ont balayé la collectivité, bloquant les autoroutes, piégeant les résidents et détruisant de nombreuses maisons et entreprises. Même si elle vivait à Edmonton à l’époque, Draney a vu nombre de ses amis et connaissances touchés directement par les incendies. Créé à la suite du désastre, Tremble reflète le triste état de Slave Lake après les feux. Les tons de jaune représentent la fureur des flammes, alors que l’espace vide dans le tableau pourrait décrire un jardin, un parc ou une maison disparus dans les destructions. Rien n’indique une activité ou vie humaine, les gens ont été contraints d’évacuer, laissant derrière eux seulement trois arbres endommagés, mais tenaces.
 

2016 Sobey Art Award - Brenda Draney

 

Partagez cet article et abonnez-vous à nos infolettres pour connaître les dernières informations et en savoir davantage sur l’art au Canada.

Partager cet article: 

À propos de l'auteur