John Greer : concilier l’image et l’objet

John Greer, vue de l'installation en 2009 de  Réconciliation, 1989. Marbre, bronze, bois, installation aux dimensions variable. Acheté en 1993. Musée des beaux-arts du Canada, Ottawa © John Greer Photo: MBAC

En 1985, le sculpteur John Greer (né en 1944) se rend en Italie pour travailler dans les célèbres carrières de marbre de Pietrasanta. Ce séjour de cinq mois sera le point d’orgue d’un changement de pratique amorcé sept ans plus tôt, en 1978, avec le début d’une série de  sculptures en granit dont il dira plus tard qu’elles étaient ses premières vraies sculptures. Avant ce projet de « sculptures conceptuelles », l’artiste était connu pour ce qu’il appelait des « objets conceptuels », c’est-à-dire des objets et des installations d’objets résistant à toute définition précise de genre. Ces objets hybrides réalisés sur plus de dix ans consistaient souvent autant en une série de gestes qu’en une sorte d’objet. Comme le note le critique Gilles Toupin, ces textes, photos, objets trouvés, jeux de langage et processus naturels, voire les musées d’art eux-mêmes, sont le combustible du « champ des expériences textiles, visuelles et intellectuelles » de John Greer. Les œuvres en marbre et en bronze rapportées d’Italie et réunies en 1986 sous le nom de Connected Works à la Dalhousie Art Gallery, à Halifax, s’inscrivent dans le droit fil de ce processus et marquent le point de départ de la nouvelle approche de la sculpture de Greer et de la sculpture canadienne en général.

John Greer, Sleeping Wills, 1986. 5 éléments, marbre italien et portugais, 21.6 cm chaque pièce. © John Greer Photo: Raoul Manuel Schnell

Cette nouvelle orientation se distingue par la réintroduction d’une imagerie figurative étudiée au prisme de l’Art conceptuel. L’« image » telle qu’utilisée par Greer et par d’autres sculpteurs de cette époque a moins une fonction représentative qu’un rôle de contenu, d’expression d’une idée. Le critique américain Douglas Crimp a formulé cette utilisation dans son exposition de 1977, Pictures, qui a lancé le groupe d’artistes (Sherrie Levine, Robert Longo, Jack Goldstein, Cindy Sherman et d’autres) qui allait se faire connaître sous l’étiquette de Pictures Generation. Selon la définition de Crimp et l’utilisation qu’en font ces artistes, les images sont plus que des images et plus que simples représentations de choses réelles : elles sont des mises en scène de fabrication d’images, des images qui représentent d’autres images plutôt que des choses. Crimp affirmait que cette mise en scène faisait partie intégrante de la conception d’une image. « Derrière chaque image, disait-il, il y a toujours une autre image ».

Notamment dans le domaine de la sculpture, le retour de l’image pour ses qualités picturales est dû à la recherche de moyens de structurer des idées de façon concrète, de penser dans la matière. John Greer innove en revenant aux matériaux et procédés traditionnels, plus particulièrement la sculpture directement sur pierre et le bronze, sans toutefois renier les idéaux de l’Art conceptuel. Avec Connected Works, il s’engage dans une nouvelle voie, rejoignant le cercle des artistes du monde entier qui revisitent avec passion les possibilités du procédé.

John Greer, vue de l'installation en 2009 de Réconciliation, 1989. © John Greer. Photo: MBAC

En 1989, Greer (qui partage aujourd’hui son temps entre  l’Italie et la Nouvelle-Écosse) retourne à Pietrasanta et créé Réconciliation, une œuvre monumentale composée de cinq sculptures en marbre et d’un immense bronze en forme de feuille. Les sculptures sont des cosses (une amande et un noyau de cerise, d’abricot, de pêche et de prune) et la feuille fixée à un poteau de bois usé évoque une sorte d’abri précaire. Le visiteur qui circule autour de ces éléments dispersés à même le sol du musée (ici les images de l'installation en 2009 au Musée des beaux-arts du Canada) découvre l’œuvre sans la barrière d’éventuels socles ou bases. L’échelle de cette installation acquise 1993 par le Musée l’incite à s’affranchir de ses habitudes d’observation. Les dimensions relativement importantes de l’œuvre créent un environnement où cohabitent la sculpture et l’observateur. La « réconciliation » évoquée ici par Greer est celle du corps et de l’esprit, de l’être humain et de la nature. Estimant qu’il s’agissait d’un processus vital, l’artiste a d’ailleurs écrit que « à défaut de contrôler notre centrage, nous serons centrés et notre position sera définie».

John Greer, détail de Reconciliation, 1989. © John Greer. Photo: MBAC

Les œuvres de John Greer expriment toujours une préoccupation à l’égard de notre perception du monde alentour et, ce qui est peut-être encore plus important, à l’égard de notre échec à percevoir ce qui se trouve pourtant sous nos yeux. Depuis ses débuts, l’artiste a dans sa ligne de mire les limites imposées par nos conventions et habitudes de réflexion qui nous enferment dans la caverne de Platon, fascinés par des ombres. En 1990, il écrit à propos de l’exposition de Reconciliation présentée à la Southern Alberta Art Gallery qu’il s’agit d’une critique de cette ligne d’enfermement,  associant ce problème à une question d’échelle. « L’ambigüité de l’espace confiné, pictural, impose sa propre échelle; nous abandonnons l’autorité de notre corps à l’ambigüité de l’espace en acceptant que celui-ci nie notre échelle physique, d’où une apparente dissociation de notre esprit et de notre corps. »

Être à la fois présent et conscient, voilà le genre de réconciliation que suggère Greer, une façon de voir le monde comme un tout, ce qu’il appelle « l’intelligence exprimée dans la forme et le fond ». Dans un essai paru dans la revue October, l’historienne d’art américaine Rosalind Krauss a cette expression mémorable voulant que la sculpture existe aujourd’hui dans une « étendue indéfinie ». Évidemment, l’étendue indéfinie mène au sans-forme. Dans son livre Sculpture in the Age of Doubt, l’historien d’art Thomas McEvilley affirme que d’un point de vue sémantique, le mot « sculpture » en est venu à englober tout et n’importe quoi. John Greer concilie la sculpture et le sens. En réfléchissant aussi clairement à la forme et au fond, il exprime ses idées dans la sculpture et ancre sa réflexion, ainsi que notre expérience à cet égard, dans le monde matériel.

 

Consultez les œuvre de John Greer dans la collection du Musée des beaux-arts du Canada sur national collection online. Le livre John Greer: Hard Thought de Ray Cronin sera publié chez Gaspereau Press en 2019. Partagez cet article et abonnez-vous à nos infolettres pour connaître les dernières informations et en savoir davantage sur l’art au Canada.

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