La Grande Guerre : cent ans après

Paul Nash, Bombardement de nuit, 1919–20. Huile sur toile, 182.9 x 214.4 cm. Musée des beaux-arts du Canada, Ottawa Transfert du Mémorial canadien de la guerre, 1921 Photo: MBAC


En novembre 1917, alors qu’il est artiste de guerre officiel auprès des forces britanniques en France, Paul Nash, ce peintre de paysages reconnu, explique dans une lettre aux siens comment la dévastation qui l’entoure lui confirme l’importance de son rôle sur les champs de bataille européens souillés de sang. « Je transmettrai aux yeux du monde le message des hommes qui se battent à ceux qui souhaitent que la guerre se poursuive à l’infini, écrit-il à sa femme. Fragile, inarticulé sera mon témoignage, mais empreint d’une vérité amère qui pourra embraser leurs âmes tordues ».

Cette déclaration de Nash – aussi antiguerre que ses célèbres tableaux de champs de bataille – est ouvertement cynique, d’autant qu’il est employé par C. F. G. Masterman, directeur de la propagande au ministère de l’Information, dont la mission est d’entretenir le soutien public à la Grande Guerre. Il n’est pas seul : bon nombre de peintres britanniques et canadiens se sont enrôlés auprès des agences de propagande alliées. Plusieurs d’entre eux ont travaillé pour le Bureau canadien des archives de guerre (BCAG), institué par Max Aiken – qui deviendra peu après lord Beaverbrook –, un Canadien connu comme homme d’affaires et magnat de la presse en Grande-Bretagne. Ce dernier avait imaginé une rétrospective visuelle de la guerre qui, en plus de documenter les futurs historiens, « maintiendrait le patriotisme, l’enthousiasme et l’intérêt pour notre armée en France » et fournirait des « documents commémoratifs appropriés… pour les héros et héroïnes de guerre du Canada ».

Alfred Howell, Buste de soldat canadien, v. 1928. Bronze, 54.7 x 39.8 x 36 cm. Musée des beaux-arts du Canada, Ottawa Photo: MBAC


Une centaine d’années plus tard, on comprend que la plupart des œuvres créées sous cet organe officiel témoignent davantage de l’horreur de la Grande Guerre que de ses héros. L’hécatombe qui, en quatre ans, a tué 9,5 millions de personnes, en a blessé 15 millions en plus d’être la cause d’épidémies, d’une catastrophe économique et de la promesse de conflits renouvelés, a assombri la perspective de ces artistes, dont plusieurs étaient initialement d’enthousiastes idéalistes. À l’inverse de journalistes qui, derrière des œillères, fabriquaient des récits de bataille soutenant le mythe d’une guerre glorieuse, de nombreux peintres ont créé des œuvres reflétant fidèlement l’âpre réalité qu’ils ont vécue.  

Paul Nash, Néant, 1918. Huile sur toile, 71.4 x 91.7 cm. Musée des beaux-arts du Canada, Ottawa Transfert du Mémorial canadien de la guerre, 1921 Photo: MBAC


Néant, la toile de 1918 illustrant la destruction complète de Passchendaele, que l’on peut voir au Musée des beaux-arts du Canada (MBAC), est considérée par son biographe, Andrew Causey, comme l’une des meilleures huiles de guerre de Nash. Présentant un soldat broyé dans un amas de ferraille, des arbres brisés et un biplan s’écrasant au sol en arrière-plan, elle dénonce dans ce décor chaotique l’insignifiance de la torture d’êtres humains. Selon le biographe, Néant est « l’expression la plus pure de la détresse dans l’œuvre du peintre ».

Un bombardement de nuit (1919–1920) est une autre froide représentation du champ de bataille, toile de fond « aux tourments, à la cruauté et à la terreur de cette guerre » que décrit l’artiste dans une lettre. On note aussi une évolution vers les techniques du modernisme avec, par exemple, la dominance de diagonales déroutantes par lesquelles Nash illustre une réalité impossible à exprimer à travers la peinture de paysage conventionnelle. Peint à son retour de la guerre, le tableau « dégage une réaction émotive face au conflit que seule la distance séparant Nash du champ de bataille permet d’exprimer : il démontre, au sens large du vocabulaire artistique, que le peintre a évolué et tend vers une espèce d’abstraction symbolique qui devait l’habiter », explique Causey.

A..Y. Jackson, Ypres, 1917. Huile sur carton encollé, 21.6 x 26.8 cm. Musée des beaux-arts du Canada, Ottawa. Don de la Collection Douglas M. Duncan, 1970. Succession A.Y. Jackson / SOCAN Photo: MBAC


Laura Brandon, ancienne conservatrice du Musée canadien de la guerre, explique que la guerre a imposé une évolution des styles comparable chez certains membres du Groupe des Sept, dont Frederick Varley et A. Y. Jackson, qui ont peint le Front de l’Ouest pour le BCAG. L’œuvre de Jackson comprend Ypres (1917), une toile de guerre empreinte du silence et du désespoir que ressent l’artiste face aux effets dévastateurs de la guerre sur la vie des gens ordinaires et qui est exposée dans une des salles d’art canadien et autochtone du MBAC. Elle côtoie l’œuvre de guerre de Varley, Dead Horse Square, Monchy (v. 1918), une tout aussi puissante illustration du sillage de la destruction et de la mort dans une petite localité française.

L’expérience de la guerre a marqué les deux hommes. Après leur retour, la sérénité et la chaleur des paysages canadiens qu’on leur connaissait ont fait place « aux arbres morts et espaces dévastés » qui avaient intégré leurs œuvres durant les violences. Durant son séjour en Europe, Jackson, tout particulièrement, a développé une fixation sur les troncs d’arbres évidés – une image aussi centrale dans l’œuvre de Nash. Ce style plutôt déstabilisant sera bientôt adopté par d’autres membres du Groupe des Sept, pour devenir une caractéristique familière à la peinture canadienne.

Fred Varley, Pour quoi?, 1918. Huile sur toile 147.4 x 180.6 cm. Beaverbrook Collection of War Art, CWM 19710261-0770, Musée canadien de la guerre


À l’instar de Nash, les deux Canadiens ont développé un sens de l’horreur et du dégoût devant la cruauté des combats. Dans une lettre non datée à son épouse Maud, Varley écrit que, pour comprendre le conflit, le Canadien resté au pays devra « voir le désert aride que la guerre a fait de terres fertiles… voir les sépultures retournées, voir les morts au sol, sauvagement mutilés – étêtés, démembrés, éviscérés, un corps parfait, un visage inexpressif, un crâne brisé et vidé… ». Dans une immense huile de la collection du Musée canadien de la guerre intitulée Pour quoi, l’artiste peint un chariot empli de corps dans un paysage de désolation et de croix blanches alignées qui illustrent la futilité des pertes de vies innombrables de la Grande Guerre.

En fait, cette horreur absolue transformera non seulement ces artistes, mais également l’ensemble de la culture occidentale. Dans The Great War and Modern Memory, l’historien américain Paul Fussell dira que, dans une optique culturelle, la Première Guerre mondiale a remplacé la ferveur par l’ironie. En parallèle dans le monde des arts visuels, le modernisme, soutenu par l’industrialisation massive liée à la guerre, progressera rapidement tant dans la nature que la pensée humaine. L’ensemble du territoire du Front de l’Ouest est devenu surréaliste avant même que le terme surréalisme n’existe, explique l’historien Modris Ecksteins dans Le sacre du printemps : la Grande Guerre et la naissance de la modernité. Les artistes n’ont eu d’autre choix que d’exprimer l’assaut massif de la guerre sur leurs sens, leur lutte innée de survie à travers leur art, dépeignant l’absurdité des champs de bataille modernes. Les arbres furent réduits en souches carbonisées : les souches carbonisées furent ensuite érigées en postes d’observation pour ressembler à des arbres brisés, note Ecksteins.

David Bomberg, Sapeurs au travail : régiment canadien construisant un tunnel, 1919. Huile sur toile, 304.8 x 243.8 cm. Musée des beaux-arts du Canada, Ottawa. Transfert du Mémorial canadien de la guerre, 1921 Photo: MBAC

Malgré cela, plusieurs artistes ont opté pour une représentation thématique de la Grande Guerre. De la collection nationale, les sculptures La misère du siècle (1918) de Frances Loring et le Buste de soldat canadien (1928) d’Alfred Howell, ainsi que la toile Soldat canadien (v. 1917) d’Augustus John en sont des exemples. La recherche de nouveaux modes d’expression pour illustrer les réalités de la guerre a parfois rencontré la désapprobation publique et officielle. La toile de David Bomberg, Sapeurs au travail : régiment canadien construisant un tunnel (1919), utilise des formes géométriques qui suggèrent le confinement des troupes. Bien que le résultat final soit moins sombre et abstrait que dans une étude préparatoire, il fut décrié par certains traditionalistes comme un « avortement futuriste ».

Nash dit de la Grande Guerre qu’elle est « innommable, impie, désespérante », une réalisation humaine où « les levers et couchers du soleil sont blasphématoires ». À propos de la dévastation en Flandre, il écrit : « Aucun stylo ni dessin ne parvient à reproduire ce pays ». Ces artistes ont toutefois persisté, laissant aux générations qui les suivront un aperçu de ce cauchemar, maintenant lointain, qui a refait le monde.

 

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