« La paperasserie et la volonté du capital » de Taryn Simon : perspectives sur l’impermanence du pouvoir

Taryn Simon, Accord de Gdansk, Chantiers navals de Gdansk, Gdansk, Pologne, 31 août 1980. De la série La paperasserie et la volonté du capital, 2015. Épreuve au jet d'encre, 211.3 x 159.5 cm (approx.) Musée des beaux-arts du Canada, Ottawa. © Taryn Simon Photo: MBAC

Née en 1975 à New York, l’artiste Taryn Simon a acquis une réputation internationale avec une œuvre sans équivalent où se combinent photographie, recherche, performance et narration écrite. Comme l’a souligné Kate Fowle, directrice du MoMA PS1, Taryn Simon est « d’abord et avant tout une conteuse des faits, une chroniqueuse des vérités qui sont difficiles à croire », exhumant des histoires et informations méconnues pour les révéler au grand jour. De manière générale, sa pratique reflète un engagement avec la technique de la photographie elle-même et les débats qui l’entourent, avec un questionnement sur son statut de document, de preuve ou d’indice.

La série de Simon La paperasserie et la volonté du capital, de 2015, comprend 36 photographies et 12 sculptures, avec quatre photographies et une sculpture faisant aujourd’hui partie de la collection du Musée des beaux-arts du Canada. Chacune des photographies grand format représente un bouquet de fleurs, centré dans le cadre et immortalisé sur un arrière-plan à deux tons. Comme le précise le texte accompagnant l’œuvre, « les photographies et sculptures de La paperasserie et la volonté du capital comptent des points de départ doubles : des photographies d’archives de signatures officielles, et l’étude horticole du XIXe siècle de George Sinclair contenant des spécimens de graminées séchées, une expérience en matière de survie et d’évolution citée par Charles Darwin dans sa recherche révolutionnaire.  » D’importance particulière pour le projet, une photographie de la conférence de Munich de 1938 dans laquelle Hitler, Chamberlain et Mussolini sont assis autour d’un bouquet, « témoin silencieux » des négociations entre les hommes. À l’issue d’une recherche approfondie dans les archives, Simon a sélectionné 36 photographies où des hommes puissants paraphant des accords politiques significatifs sont flanqués de compositions florales élaborées pour communiquer l’importance des signataires et des gouvernements qu’ils représentent. Elle a ensuite travaillé avec un botaniste pour identifier les espèces de plantes dans chaque image et s’est servie de ces informations pour recréer et photographier les 36 bouquets.

Ces compositions renvoient au « bouquet impossible » de la nature morte hollandaise du XVIIe siècle, représentant un arrangement idéalisé de fleurs qui ne pourrait jamais exister en réalité, à cause des contraintes saisonnières et géographiques. Au départ, ces tableaux étaient un signe d’opulence pour la classe moyenne alors en pleine ascension. Nourris par l’expansion coloniale et la création de systèmes d’interconnexion du commerce mondial, ils symbolisent les débuts du capitalisme sans frontières et de la société de consommation. Dans sa quête de fleurs pour ses bouquets, Simon a travaillé avec le marché de fleurs aux enchères d’Aalsmeer aux Pays-Bas, « l’Amazon des marchés aux fleurs » comme elle le qualifiait dans une entrevue à la revue Cultured en 2016. Ensemble, ils ont organisé l’expédition de plus de 4000 plantes de partout sur la planète jusqu’à son atelier à New York, faisant jouer les actuels réseaux des échanges mondiaux pour rendre possible l’impossible.

Taryn Simon, Accord de coopération sur le système chinois de navigation par satellite Beidou au Pakistan, Aiwan-e-Sadr, Islamabad, Pakistan, 22 mai 2013. De la série La paperasserie et la volonté du capital, 2015. Épreuve au jet d'encre, 211.4 x 159.7 cm (approx.). Musée des beaux-arts du Canada, Ottawa. © Taryn Simon Photo: MBAC

Rappelant des bandes sur un drapeau, les surfaces planes de couleur à l’arrière-plan de chaque image trouvent leur origine dans les photographies historiques de ces réunions et sont empruntées aux nappes, murs, tissus ou panneaux d’un événement en particulier. Les rencontres choisies ont toutes eu lieu entre dirigeants des pays participant à la Conférence monétaire et financière des Nations Unies à Bretton Woods, au New Hampshire, en 1944. Cette conférence historique a présidé à la création du Fonds monétaire international et de la Banque mondiale, organismes constitutifs de nos systèmes économiques mondiaux actuels, les germes de la « volonté du capital » évoquée dans le titre de l’œuvre. En se concentrant sur les centres de table silencieux, plutôt que sur les leaders mondiaux rassemblés, Simon pointe vers une performance du pouvoir dans lequel la nature est reléguée à un rôle passif, féminisé et décoratif. En faisant référence aux accessoires habituellement relégués au second plan, Simon évoque également le travail (féminin) de préparation de ces rencontres, cette organisation en coulisses pour mettre en scène un cadre neutre, mais formel qui permettra de mettre en valeur toute l’importance des décisions prises.

Taryn Simon, Presse VI. De la série La paperasserie et la volonté du capital, 2015. Presse en béton pigmenté, spécimens de plantes séchées, empreintes d'encre d'archives, texte sur papier d'herbier et armature en acier, presse ouverte : 111.5 x 77.8 x 55.8 cm; presse fermée : 127.9 x 56 x 43.2 cm. Musée des beaux-arts du Canada, Ottawa. © Taryn Simon Photo: MBAC

Cette importance trouve un écho dans les 12 sculptures de la série, chacune formée de deux socles en béton qui présentent un in-folio unique de 64 pages avec des épreuves des photographies et leur légende et, en vis-à-vis, du papier d’herbier sur lequel l’artiste a monté un spécimen de chaque plante utilisée dans la formation de ses bouquets. Avec leur forme qui rappelle un podium ou encore une tour de bureaux, les socles peuvent aussi servir de presse à fleurs en étant exposés fermés en une seule et même presse plutôt qu’en paire séparée. Dans la configuration à deux presses, les pages de l’in-folio sont ouvertes et peuvent être tournées pour changer la présentation. Les spécimens de plantes vont continuer à se décomposer et à disparaître, marquant et froissant la « paperasserie » et illustrant la précarité des accords politiques ou économiques dont ils ont été témoins, nombre d’entre eux ayant périclité, été résiliés ou même oubliés avec le passage du temps. Ils sous-entendent également l’impossibilité de conserver ou d’archiver les facettes multiples d’un événement historique donné, avec le côté un rien embarrassant de pages qui ne seront jamais tout à fait à plat ou qui s’affaisseront sous le poids de la presse, un genre de paperasserie qui résistera toujours à un classement bien ordonné.

Taryn Simon, détail Presse VI. De la série La paperasserie et la volonté du capital, 2015. Musée des beaux-arts du Canada, Ottawa © Taryn Simon Photo: MBAC

Simon a entrepris ses recherches pour le projet à travers son propre intérêt pour la botanique, une source d’inspiration mise en évidence par son utilisation de papier d’herbier et d’un étiquetage taxinomique détaillé de chaque spécimen de plante. En fait, l’histoire de la botanique en tant que discipline est parcourue d’idées changeantes concernant sa pratique comme une esthétique et une « activité raffinée et très largement connotée comme féminine » par opposition à une autre approche professionnalisée considérée comme « utilitaire ou scientifique » (comprendre, masculine), tel que l’explique la chercheuse Ann B. Shtier dans un article d’Osiris de 1997. Cette ambiguïté potentielle résonne une fois de plus avec celle des photographies, qui estompent les distinctions entre les sphères traditionnellement masculines et féminines et qui sont à la fois magnifiques et chargées de signification politique. Des liens peuvent en outre être faits avec la fascination victorienne pour les fleurs « en tant qu’éléments expressifs essentiels dans l’expérience humaine », en particulier dans les publications sur le « langage des fleurs », où chaque espèce florale représente des émotions précises d’amour ou de vertu, sujet abordé par Beverly Seaton dans son article de 1985 sur Ruskin et les livres victoriens sur les fleurs. En revanche, plutôt que de véhiculer des messages romantiques entre personnes, les compositions de Simon ont valeur de symboles des relations entre nations, citoyens et entreprises.

Taryn Simon, Pièces de rechange classées "pièces de rechange". Bureau ovale, Maison Blanche, Washington, D.C., États-Unis, 16 mai 1975. De la série La paperasserie et la volonté du capital, 2015. Épreuve au jet d'encre, 211.2 x 159.5 cm (approx.). Musée des beaux-arts du Canada, Ottawa. © Taryn Simon Photo: MBAC

Comme dans les œuvres antérieures de Simon, les légendes jouent un rôle primordial : les textes vont de pair avec chaque photographie pour en dévoiler la source et le contexte. Chaque étiquette mentionne le nom du traité ou de la décision, le lieu et la date, les participants, la toile de fond et les résultats de l’entente, ainsi que la liste des espèces végétales dans le bouquet. Pour les photographies, les étiquettes ont été intégrées directement dans des cadres en acajou faits sur mesure, qui rappellent le mobilier d’une salle de conférence. La légende pour Gdańsk Agreement. Gdańsk Shipyards, Gdańsk, Poland, August 31, 1980 [L’accord de Gdańsk, Chantiers maritimes de Gdańsk, Gdańsk, Pologne, 31 août 1980] expose en détail l’accord intervenu entre les ouvriers polonais en grève et le gouvernement. Elle en explique également les conséquences, notamment le passage à la clandestinité du syndicat après l’instauration de la loi martiale en 1982 le rôle joué par les organisations syndicales américaines et, finalement, le destin du dirigeant syndicaliste Lech Walesa (négociateur de l’accord initial), devenu le premier président de la Pologne élu démocratiquement en 1990. Pour Agreement for cooperation on China’s Beidou Navigation Satellite System in Pakistan​.​ Aiwan-e-Sadr, Islamabad, Pakistan, May 22, 2013 [Accord de coopération sur le système de navigation par satellite Beidou chinois au Pakistan, Aiwan-e-Sadr, Islamabad, Pakistan, 22 mai 2013], la légende présente l’entente conclue entre la Chine et le Pakistan visant à briser l’énorme dépendance mondiale aux systèmes GPS gérés par le gouvernement des É.-U. et à renforcer la présence du système chinois Beidou comme alternative. Le texte de Classified “Spare Parts” deal. Oval Office, White House, Washington, D.C., United States, May 16, 1975 [Accord classifié sur les « pièces détachées », bureau ovale, Maison-Blanche, Washington, États-Unis, 16 mai 1975] porte sur une réunion de 1975 entre le président Gerald Ford et le chah d’Iran, Mohammad Reza Pahlavi, au cours de laquelle a été élaboré un plan de surfacturation à l’Iran de la vente d’armes, qui pourraient alors être expédiées comme « pièces détachées » en Turquie pour contourner l’embargo imposé par le Congrès américain en 1974.

Taryn Simon, Décision de protocole sur les principes de reprise d’une communication ferroviaire de fret à grande échelle sur le territoire de Pridnestrovie Tiraspol, Transnistrie, 30 mars 2012. De la série La paperasserie et la volonté du capital, 2015. Épreuve au jet d'encre, 211.3 x 159.5 cm (approx.). Don de l'artiste, New York, 2018. Musée des beaux-arts du Canada, Ottawa.  © Taryn Simon Photo: MBAC

L’œuvre Protocol Decision on the Principles of Resumption of a Full-Scale Freight Railway Communication through the Territory of Pridnestrovie. Tiraspol, Transnistria, March 30, 2012 [Protocole de décision sur les principes de rétablissement d’une communication par voie ferroviaire de transport de marchandises à travers le territoire de la Pridnestrovie, Tiraspol, Transnistrie, 30 mars 2012], également dans la collection du Musée, constitue une exception notable parmi les autres photographies de la série. Plutôt que de montrer un bouquet de fleurs, cette image est vide et ne présente qu’un arrière-plan à deux teintes, vert et blanc cassé. La raison de cette composition inhabituelle est que les plantes de l’image source se sont avérées être en plastique, et qu’elles n’entraient donc pas dans la démarche de Simon d’une reproduction fidèle des bouquets d’origine avec des fleurs véritables. Cette approche méthodique non seulement s’étend à la très grande attention que Simon porte au détail dans la composition de ses images (comme avec l’utilisation de la photographie en noir et blanc pour les images sources qui étaient à l’origine également en noir et blanc, comme c’est le cas pour Classified "Spare Parts" deal…), mais elle reflète également son intérêt persistant pour la mise en valeur des vides, des exceptions, des omissions et des irrégularités au sein des systèmes et structures qu’elle analyse. Exemple sans doute le plus évocateur à cet égard, l’accord négocié dans l’image source pour Protocol Decision… concerne la Transnistrie, décrite dans l’étiquette comme « une république territoriale autonome entre l’Ukraine et la Moldavie reconnue par aucun État membre des Nations Unies », dans les faits, pas un « véritable » pays.

Couvrant des accords négociés sur une période de plus de 46 ans, cette série offre une vue panoptique des sujets et sphères d’influence englobés par ces ententes, des gens travaillant sur le terrain aux satellites en orbite autour de la Terre, en passant par les armes circulant clandestinement pour alimenter des conflits en devenir. De loin, les images aux couleurs vives et aux cadres séduisants pourraient passer pour uniquement esthétiques et décoratives. Mais leurs légendes font ressortir la relation entre les bouquets et ce que Simon qualifie de « scénographie du pouvoir », soit les préparations, rituels et contextes ayant permis la tenue de ces rencontres. L’auteur Christian Kerr, qui les a observées de près, remarque dans son article sur l’artiste paru dans Hyperallergic en 2016 que la « beauté de la photo devient pathologique, une diplomatie distillée jusqu’à son esthétique vide ». Ensemble, fleurs, cadres, sculptures et textes établissent un lien entre les produits de luxe circulant sous l’égide du capital mondial, le spectacle recherché de la diplomatie internationale et ces vies humaines et éléments naturels qui sont nécessairement touchés par les accords négociés.

 

Presse VI de la série La paperasserie et la volonté du capital de Taryn Simon est actuellement présenté en salle B201, dans les salles d’art contemporain du Musée des beaux-arts du Canada; les pages de l’œuvre sculpturale seront tournées à intervalles réguliers tout au long de l’exposition. Partagez cet article et abonnez-vous à nos infolettres pour connaître les dernières informations et en savoir davantage sur l’art au Canada.

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