La vie à Saint John : Miller Brittain, portraitiste des gens

Miller Brittain, Braderie, 1940. Huile sur masonite, 63.5 x 50.9 cm. Musée des beaux-arts du Canada, Ottawa Photo: MBAC

Sur la côte est du Canada, la braderie de Noël était un régal saisonnier pour les sens : la frénésie des chasseurs d’aubaines, le bavardage des adultes et des enfants, la poussière noble des livres anciens et l’odeur douceâtre de renfermé des vieux vêtements, sans oublier toutes ces tables débordant de pâtisseries maison à la cannelle et au gingembre aux glaçages criards rouge et vert. Était-ce le sucre qui excitait à ce point les enfants, ou était-ce le sentiment de transgression d’être dans une église sans avoir à prier, à s’agenouiller ou, mieux encore, à rester tranquille?

Le tableau de Miller Brittain Braderie pourrait avoir pour cadre la période de Noël; les vêtements portés par ses personnages témoignent du moins que nous sommes à une période froide de l’année dans la ville natale de Brittain, Saint John au Nouveau-Brunswick. Peu importe le moment de l’année, la pauvreté était endémique et la quête d’économies, la règle pour la plupart. Une braderie, parfois appelée bazar, était l’occasion d’en avoir un petit peu plus pour son argent, et ce sont les populations des classes ouvrières en butte à cette réalité qui inspiraient Brittain.

Miller Brittain, Kjeld Deichmann et Jack Humphrey (de gauche à droite) à Kingston Peninsula, le Nouveau-Brunswick, v.1937. Photographe unconnu. Fonds Jack Humphrey, Musée des beaux-arts du Canada, Bibliothèque et Archives, Ottawa

Brittain est né le 12 novembre 1912 à Saint John, à une époque où celle-ci était une ville portuaire misérable, mais néanmoins accueillante pour les artistes. Montrant très jeune du talent, il est parti à 17 ans à New York pour étudier à l’Art Students League. Là, il s’est retrouvé plongé en plein débat entre « les académiciens conservateurs » et modernistes, et « les principes des deux parties devinrent un aspect important de son éducation », selon Tom Smart, dans son catalogue Miller Brittain. Quand les étoiles jetèrent leurs lances, qui accompagnait l’exposition itinérante créée par la Galerie d’art Beaverbrook en 2007–2009 et présentée également au Musée des beaux-arts du Canada.

Miller Brittain, Montant à bord du tramway, v. 1941. Mine de plomb sur papier vélin, 27.3 x 21.5 cm. Musée des beaux-arts du Canada, Ottawa Photo: MBAC

Lorsque Brittain est revenu à Saint John durant la Grande Dépression, « l'art et la poésie étaient au cœur de [sa] sensibilité », écrit Smart. Ses aptitudes en dessin et la sincérité avec laquelle il voulait représenter le plus justement possible la rudesse fière des gens sont évoquées dans le livre Miller Brittain in Focus, publié par Alex Mogelon en 1981, où le jeune Brittain, enthousiaste, raconte comment un étranger lui a acheté un dessin et lui a dit : « Vous avez su à n’en pas douter saisir le personnage, M. Brittain. En quelques traits seulement, vous avez saisi viscéralement l’homme. . . » À la fin des années 1930, sa réputation grandissait, il exposait régulièrement dans des expositions collectives et « avait vraiment trouvé son rythme en tant que peintre », affirme Charles Hill, ancien conservateur de l’art canadien au Musée des beaux-arts du Canada. « Il montrait son empathie pour l’humanité et pour la vie urbaine. »

Miller Brittain, Débardeurs, 1940. Huile sur masonite, 50.8 x 63.4 cm. Musée des beaux-arts du Canada, Ottawa Photo: MBAC

Ce rythme et cette sensibilité donnent toute leur force à Braderie et à Débardeurs, toiles toutes deux peintes en 1940. Accrochées côte à côte au Musée, elles sont des exemples parfaits de sa vision artistique. L’artiste représente les gens et leur ville non pas comme pitoyables, mais forts et pleins de vie. Dans les deux œuvres, les personnages peuplent la toile de manière aussi tapageuse que sympathique. Certaines figures sont tronquées sur les bords du cadre, créant l’impression que quelque chose se poursuit au-delà. Dans Braderie, femmes et enfants se bousculent pour mettre la main sur les meilleures aubaines. Dans Débardeurs, les hommes se pressent, fumant, parlant, argumentant, dans une ambiance fraternelle. Les couleurs dans les deux tableaux sont unies et mates, à la manière des vêtements abondamment portés des travailleurs. Ces gens utilisent au maximum le peu qu’ils ont, ce que fait Brittain avec sa palette restreinte.

Nombreuses ont été les discussions sur l’interprétation à donner des scènes du Saint John d’avant-guerre dépeint par Brittain, notamment sur leur dimension de sympathie ou de satire. L’artiste lui-même a déclaré lors d’une conférence publique au Musée du Nouveau-Brunswick en 1949 (citée dans le catalogue de Tom Smart en 2007) : « Je me suis employé à exprimer en images ce qui se présentait à mes yeux. La ligne, la masse et la couleur sont les moyens à la disposition de tout artiste, et c'était ma tâche de les utiliser dans un espace donné de la façon la plus stimulante possible pour moi » Avec la Seconde Guerre mondiale et la mort prématurée de sa femme, la création artistique de Brittain allait plonger dans la noirceur, reflétant un changement dans sa perspective, un regard désormais non plus porté vers l’extérieur, mais vers l’intérieur, prisonnier des démons logeant dans ses pensées. Et pourtant, au moment de sa mort en 1968, il semblait avoir retrouvé une certaine paix de l’esprit. L’artiste, sans doute, s’était trouvé la force de survivre, tout comme ces robustes « Johners » qui travaillaient sur les quais de Saint John et écumaient les sous-sols d’église à la recherche d’aubaines.

 

Les tableaux Braderie et Débardeurs de Miller Brittain sont présentés dans la salle A109 au Musée des beaux-arts du Canada. Partagez cet article et n’oubliez pas de vous abonner à nos infolettres pour connaître les dernières informations et en savoir davantage sur l’art au Canada.

Partager cet article: 

À propos de l'auteur