Ishbel Maria Gordon, Marchioness of Aberdeen and Temair, Lac Long, C.-B., Archie et son père au premier plan, v. 1895. Similigravure en relief, 10.6 x 16.4 cm. Don de Mary et Clarke Ketchum, Smiths Falls, Ontario, 1980. Musée des beaux-arts du Canada. Photo: MBAC

Le livre photo de Lady Aberdeen en hommage à son fils : une élégie visuelle

Au cours des années qu’elle passe au Canada à titre de consort vice-royale entre 1893 et 1898, Lady Aberdeen manifeste un vif intérêt pour la photographie et est une photographe amateur très active. Son livre photo Through Canada with a Kodak, publié en 1893, est un mélange de récit de voyage et de tour d’horizon des photographies qu’elle a collectionnées ou prises elle-même avec son appareil photo Kodak. Même si on fait peu de cas d’elle dans l’histoire de l’art canadien, Lady Aberdeen fait partie des rares femmes photographes amateurs à se distinguer dans le Canada de la fin de l’époque victorienne. Alors qu’elle voyage à travers le pays, elle documente ses visites en prenant des « instantanés » Kodak de paysages et de vues, mais aussi de sujets vernaculaires et familiaux. On trouve aujourd’hui l’œuvre de cette photographe et personnalité publique exceptionnelle du tournant du siècle dans la collection de l’Institut canadien de la photographie du Musée des beaux-arts du Canada, et notamment un livre photo hommage particulier qui touche à la fois aux domaines public et privé de sa vie.

William James Topley, La Comtesse d'Aberdeen (née Ishbel Maria Marjoribanks), en robes quand elle a reçu son doctorat honorifique de Queen's University,  Ce fut la première fois qu’une université canadienne décernait un diplôme honorifique à une femme, mai 1897. Photograph. Topley Studio Fonds / Bibliothèque et Archives Canada / PA-027870/  MIKAN 3212455

Ishbel Marie Marjoribanks Hamilton-Gordon, marquise d’Aberdeen et Temair (1857– 1939), née de Sir Dudley Coutts Marjoribanks et d’Isabella Weir Hogg en 1857, est l’épouse du comte d’Aberdeen, John Campbell Hamilton-Gordon. Celui-ci, homme politique écossais, va occuper à deux reprises la fonction de vice-roi d’Irlande et servir comme gouverneur général du Canada de 1893 à 1898. L’héritage de Lady Aberdeen est très largement associé à son engagement philanthropique et en faveur des droits et de l’histoire des femmes canadiennes, avec la création d’institutions comme le Conseil national des femmes du Canada, la Women’s Art Association of Canada et les Infirmières de l’Ordre de Victoria. Elle est également la première femme à s’adresser à la Chambre des communes canadienne et à recevoir un diplôme honorifique au Canada, de l’Université Queen’s à Kingston. Elle est en outre longtemps présidente du Conseil international des femmes et auteure de plusieurs livres.

L’œuvre photographique de Lady Aberdeen, telle qu’on la voit avec ses images de Through Canada with a Kodak, tend à épouser résolument le regard du voyageur européen, témoignant d’un contexte colonial qu’est celui de l’Empire britannique. De telles photographies illustrent sa propre perspective « impériale » sur le Canada, comme l’évoque l’universitaire Mary Louise Pratt dans Imperial Eyes: Travel Writing and Transculturation. Les images qu’elle publie sont typiques de ce point de vue et conformes à l’esthétique d’autres livres photographiques produits par des voyageuses aristocrates de l’époque, par exemple A Cruise in the Eothen, de l’illustre écrivaine de voyage Lady Anna Brassey.

Ishbel Maria Gordon, Marchioness of Aberdeen and Temair, Making the Best of a Broken Arm et After Chipmunk, v.  1896–97. Similigravure en relief, 11 x 9.3  and  9.3 x 17 cm. Don de Mary et Clarke Ketchum, Smiths Falls, Ontario, 1980. Musée des beaux-arts du Canada, Ottawa. Photo: MBAC

Archie Gordon, In Memoriam, livre photo de Lady Aberdeen de 1909, comprend neuf des photographies de celle-ci qui sont aujourd’hui dans la collection du Musée des beaux-arts du Canada. À la différence de celles de Through Canada With a Kodak, il s’agit d’instantanés intimes sur sa vie privée. Archie Gordon, In Memoriam est un livre commémoratif à diffusion restreinte créé par Lady Aberdeen en souvenir de son troisième fils Archibald, mort cette même année en pleine jeunesse à 25 ans dans un accident de voiture. On y voit des photographies de famille et des clichés pris par elle, ainsi que des images provenant de photographes de studio professionnels, comme William Topley et Elliott & Fry. Des photographies réalisées par d’autres membres de la famille Aberdeen figurent aussi dans l’album, dont certaines par Archie Gordon lui-même. Des reproductions en couleur d’œuvres d’art sont collées dans l’ouvrage, notamment de toiles de la peintre britannique Louisa Starr-Canziani et du portraitiste canadien et peintre de figures Wyatt Eaton.

Ishbel Maria Gordon, Marchioness of Aberdeen and Temair, Coldstream - Hops Going to Market, v. 1896–97. Similigravureen relief, 8.9 x 11.9 cm. Don de Mary et Clarke Ketchum, Smiths Falls, Ontario, 1980. Musée des beaux-arts du Canada, Ottawa. Photo: MBAC

Les instantanés de Lady Aberdeen dans le livre commémoratif présentent des moments intimes de sa vie de famille. Making the Best of a Broken Arm, un portrait d’Archie enfant avec le chien de la famille, est très sentimental. Une autre photo de famille, After Chipmunk, évoque par des contrastes saisissants entre ombre et lumière une idée de temporalité. Elle reflète une vision affective de la nature éphémère du moment, ce qui laisse au lecteur une impression de profonde émotion. Preparing for a Roundup at Coldstream, BC et Coldstream-Hops Going to Market, également des clichés familiaux des Aberdeen, présentent des paysages bucoliques. Ces œuvres témoignent d’un véritable intérêt pour l’esthétique, tant par l’emploi de miniatures que par un souci évident de la composition.

Attribué à Ishbel Maria Gordon, Marchioness of Aberdeen and Temair, L'entrée au cimetière, Haddo House, v. 1910. Photogravure, 10.1 x 17.6 cm. Don de Mary et Clarke Ketchum, Smiths Falls, Ontario, 1980. Musée des beaux-arts du Canada, Ottawa. Photo: MBAC

Contrastant avec ces photographies familiales, L'entrée au cimetière, Haddo House est une œuvre qui traite de l’image publique de la famille. Cette photo montre une vue du cimetière privé du domaine familial d’Haddo House, dans l’Aberdeenshire, en Écosse. L’image figure vers la fin de l’ouvrage commémoratif, aux côtés de photographies du fils décédé de Lady Aberdeen prises par un inconnu. Si les funérailles d’Archie Gordon et l’accès au cimetière des Aberdeen sont réservés à un cercle restreint, ces illustrations sont insérées dans le livre pour permettre aux personnes n’appartenant pas aux proches immédiats de partager ces moments privés. Il est vraisemblable que Lord et Lady Aberdeen ont choisi de donner ainsi accès à leur vie personnelle dans le but d’entretenir leur image sociale d’une famille unie, stable et aimante, pour réaffirmer leur rôle politique en tant que représentants de l’empire de la reine Victoria.

D’autres photographies dans le livre vont dans le sens d’un tel message. Elles sont souvent l’œuvre de professionnels, comme Archie à l'age de trois mois, du Londonien Hayman Selig Mendelssohn. On y voit Lady Aberdeen en mère attentionnée, un procédé servant à projeter d’elle une image sociale d’idéal féminin. Même si le livre commémoratif est avant tout privé, il a comme vocation première de circuler et de connaître une certaine diffusion à des fins de mémoire.

Hayman Selig Mendelssohn, Archie à l'age de trois mois, avec sa mère [Lady Aberdeen] et son frère Dudley, décembre 1884. Photogravure, 20 x 25.1 cm. Don de Mary et Clarke Ketchum, Smiths Falls, Ontario, 1980. Musée des beaux-arts du Canada, Ottawa. Photo: MBAC

La relation entre les photographies intimes et privées vernaculaires de Lady Aberdeen dans Archie Gordon, In Memoriam et le livre commémoratif lui-même évolue entre espace privé et public. L’ouvrage, illustré de photos, diffère d’un album photographique familial en ce qu’il est destiné à une réception et une diffusion publique plus larges et parce que ses images sont organisées autour d’un thème bien particulier. La spécialiste Patrizia Di Bello, dans la publication de 2012 The Photobook: From Talbot to Ruscha and Beyond, écrit : « […] pour qu’un livre puisse être considéré comme un livre de photographies, il doit présenter autre chose qu’une simple collection d’images; on doit y trouver une intention et une cohérence d’un point de vue conceptuel, que celles-ci soient le fait du photographe-auteur, d’un directeur de publication ou même d’une équipe de rédaction ». La signification du livre photo, par conséquent, dépend de la relation entre les images et le texte qu’il contient.

La première moitié d’Archie Gordon, In Memoriam comporte des contributions en hommage à Archibald Gordon, écrites par des gens qui l’ont bien connu, entre autres le recteur et les camarades de l’Université d’Oxford, ainsi que sa sœur Marjorie Pentland. Le livre a pour sous-titre An Album of Recollections [Un album de souvenirs], une allusion à la relation entre objets et souvenir. Les photographies sont placées à la fin du texte et sont intégrées par ordre chronologique. Le lecteur, en tournant les pages, découvre Archie bébé, puis jeune garçon, étudiant et homme, jusqu’à la fin de l’ouvrage où il voit les photographies mortuaires.

Artiste inconnu, For So He Giveth His "Beloved Sleep", 16 décembre 1909. Photogravure, 10.1 x 13.9 cm. Don de Mary et Clarke Ketchum, Smiths Falls, Ontario, 1980. Musée des beaux-arts du Canada, Ottawa. Photo: MBAC

La méthode consistant à représenter des chronologies et des récits dans les livres de photographies et les publications de type album a de tout temps été pour les gens un moyen d’immortaliser les moments les plus heureux et précieux de leur existence, de figer des instants fugaces et de les matérialiser. En réalisant un compte rendu en images de la vie de son fils, Lady Aberdeen crée une élégie visuelle. Les photographies d’Archie Gordon, In Memoriam constituent un point de vue empreint de nostalgie et de mémoire sur cette existence. Le résultat, comme l’œuvre de Lady Aberdeen, sont profondément touchants.

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