Les New Yorkais : la photographie de Leon Levinstein

Leon Levinstein, 5e avenue, New York, v. 1969. Épreuve à la gélatine argentique, 41.3 x 34.3 cm. Musée des beaux-arts du Canada, Ottawa. © Howard Greenberg Gallery, New York. Photo: MBAC

Le photographe américain Leon Levinstein n’a pas reçu de son vivant la notoriété que la qualité de son travail et l’attachement à son art auraient dû lui valoir. La Guggenheim Foundation lui a bien décerné une bourse en 1975 et, quoique ses photos aient été incorporées à bon nombre d’événements d’ampleur, une seule exposition leur a été consacrée. Aucune monographie ne retrace son parcours. Depuis sa disparition en 1988, son travail n’a cependant cessé de gagner en reconnaissance, au point d’en faire un acteur central de la photographie du XXe siècle.

Leon Levinstein voit le jour en 1908 dans la petite ville de Buckhannon en Virginie-Occidentale. En 1923, il déménage avec sa mère et ses frères et sœurs à Baltimore, où il passera la moitié de son existence. Après le secondaire, il s’inscrit au Maryland Institute of Art et probablement à l’Art Institute of Pittsburgh, travaille comme graphiste, puis s’engage sous les drapeaux en 1942 jusqu’à la fin de la Seconde Guerre mondiale. Peu après son retour, il s’installe à New York pour travailler au sein de la Colby Advertising Agency, société créée par un ami de Baltimore.

Leon Levinstein, Coney Island, v. 1965. Épreuve à la gélatine argentique, 37.8 x 35.4 cm; image: 36.8 x 34.9 cm. Don de l'American Friends of Canada Committee, Inc., 1995, grâce à la générosité de Stuart E. Karu.  Musée des beaux-arts du Canada, Ottawa. © Howard Greenberg Gallery, New York. Photo: MBAC

Dans des ateliers de New York, Levinstein continue à se former en peinture et en gravure. On le retrouve inscrit à des cours de photographie avec Alexey Brodovitch, directeur artistique au magazine Harper’s Bazaar et formateur influent qui eut notamment pour élèves Richard Avedon, Irving Penn, Hiro [Yasuhiro Wakabayashi] et Bruce Davidson. À cette époque, Levinstein fréquente aussi la Photo League, une coopérative regroupant surtout des photo-documentaristes et, incidemment, la seule école de photographie aux États-Unis à la fin des années 1940. Il n’est pas membre en règle, mais il utilise les chambres noires et il assiste aux cours et conférences. Levinstein y est influencé par le directeur Sid Grossman. Pour ce dernier, la photographie peut mettre en œuvre le pouvoir de conviction du réel afin de créer une vision personnelle qui raconte les ressentis humains les plus marquants, y compris ceux du photographe, selon ce que rapportait l’historien de la photographie Bob Shamis en 1995, à l’occasion de l’exposition organisée par le Musée des beaux-arts du Canada. Les classes de Grossman à la Photo League permettent aussi à Levinstein de faire la connaissance de Lisette Model, dont le travail l’influencera également. Selon Shamis, les photographies de Model permettront à Levinstein de saisir à quel point les émotions et les états d’esprit se reflètent dans les attitudes corporelles.

Leon Levinstein, Harlem, v. 1952. Épreuve à la gélatine argentique, 33.5 x 28.2 cm; image: 35.2 x 27.4 cm. Don de l'American Friends of Canada Committee, Inc., 1995, grâce à la générosité de Stuart E. Karu. Musée des beaux-arts du Canada, Ottawa. © Howard Greenberg Gallery, New York. Photo: MBAC

Levinstein sera un photographe de rue passé maître dans l’art de la caméra cachée. Pendant plus de trente ans, il consacre la majeure partie de son temps libre à arpenter New York pour y photographier son sujet de prédilection : la population de la ville. Pris dans l’ensemble, son travail est à la fois un document intéressant sur un lieu et les gens qui y habitent à une époque donnée, ainsi que l’expression d’une vision très subjective, personnelle. Jim Borcoman, un ancien conservateur du Musée, écrira ainsi sur Levinstein : « Un grand intérêt pour l’humanité rencontre un sens aigu de la forme dans ses photographies. Loin de revendiquer une réforme sociale ou de poursuivre une démonstration documentaire, il a juste été ce photographe dont l’œil exercé observe la condition humaine. »

Leon Levinstein, Sans titre, v. 1979. Épreuve au jet d'encre, 39.3 x 48.8 cm; image: 39.3 x 48.8 cm. Don de Lewis Auerbach et Barbara Legowski, Ottawa, 2017. Musée des beaux-arts du Canada, Ottawa. © Howard Greenberg Gallery, New York. Photo: MBAC

Très près de leurs sujets, les images de Levinstein montrent souvent une réalité brute, sans compromis; il y surprend les comportements sociaux et les échanges dans les lieux publics. Elles dévoilent des formes humaines, des visages, des mains, des postures, des détails et des instants exempts de réserve ou de pose. Le Musée des beaux-arts du Canada a récemment fait l’acquisition de Sans titre, photographie prise à Coney Island autour de 1979. Elle illustre bien plusieurs des caractéristiques qui rendent incontournable le travail de Levinstein. Dynamisée autant par sa composition que par son intensité dramatique, la photo montre des jeunes hommes dont la situation, l’expression et la posture laissent supposer qu’ils s’apprêtent potentiellement à réagir à un événement hors du cadre. La structure de l’image et ses propriétés formelles accentuent cette perception, et peut-être même la produisent. Le plan très rapproché, un choix fait lors de la prise de la photo ou lors du travail en chambre noire, place l’observateur directement sur les sujets. La mise au point sélective, le cadrage serré et plein ainsi que la répétition des formes (les visages) guident le regard dans une image où des couches successives laissent une impression de profondeur.

Le Musée possède une riche collection des œuvres de ce maître américain de la photographie urbaine, collection presque entièrement consacrée aux rues de New York et qui comporte 78 photographies et 4 films en format Super 8. En 1995, Bibliothèque et Archives du Musée des Beaux-arts du Canada s’est enrichie au surplus de 752 diapositives couleur et 16 841 négatifs produits par Levinstein, le tout soigneusement classé dans des enveloppes décrivant leur contenu et la manière de les imprimer.

 

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