Jacob Jordaens et son atelier, détail de Les jeunes piaillent comme chantent les vieux, v. 1640. Huile sur toile, 145.5 x 218 cm. Musée des beaux-arts du Canada, Ottawa. Photo: MBAC

Les secrets de la technique : ce que recèle la peinture

Il faut de multiples couches pour créer une grande toile; s’y croisent des non-dits et des messages qui relèvent tantôt de la technique ou du style, tantôt de la fantaisie ou de l’idéalisation, tantôt de la métaphore ou de la représentation littérale. Ils peuvent être clairs, comme ce chien du peintre flamand Jacob Jordaens qui semble avoir une oreille en trop, ou alors tellement subtils que leur découverte dépend du savoir des seuls chercheurs et des possibilités offertes par une technologie avancée. Il arrive qu’on découvre la volonté et la méthode d’un artiste en observant ce qu’il y a sous la surface.

Titian (Tiziano Vecellio), Daniele Barbaro, 1545. Huile sur toile, 85.8 x 71.5 cm. Musée des beaux-arts du Canada, Ottawa. Photo: MBAC

La technologie vient ainsi en aide aux conservateurs du Musée des beaux-arts du Canada, avec des résultats parfois probants. Par exemple, en 2012, les rayons X ont confirmé qu’une toile datant de 1545 – le portrait du noble Daniele Barbaro – avait été peinte par le Titien. Elle était déjà attribuée au maître vénitien lorsque le musée en avait fait l’acquisition en 1928, mais on avait fini par penser qu’il s’agissait plutôt de la copie d’atelier d’un tableau qui se trouve au musée national du Prado, à Madrid. La radiographie a toutefois montré que le Titien avait apporté des changements subtils, mais bien réels à l’œuvre qui se trouve à Ottawa, notamment aux vêtements et au nez du sujet, changements qui ne se trouvent pas sur la toile du Prado. Or, le Titien n’aurait pas modifié le portrait s’il s’agissait de faire une copie : la toile du Musée n’est donc pas une production d’atelier.

En 2013–2014 se tenait la première exposition de la série Comprendre nos chefs-d’œuvre du Musée des beaux-arts. On y faisait notamment état des conclusions des recherches menées sur une toile représentant le Christ et attribuée à Pierre-Paul Rubens lors de son achat. Des doutes s’étaient élevés parmi les chercheurs, et les travaux de préparation pour l’exposition ont permis clarifier la situation. Il s’agissait du travail d’un assistant de l’atelier de Rubens, copié à la manière du maître et d’après un tableau signé par ce dernier, alors que Rubens avait suspendu sa propre production. Le Rubens en cause se trouve au musée Schottenstift, à Vienne. La recherche, publiée dans la Revue du Musée des beaux-arts du Canada, avait utilisé, entre autres méthodes, la dendrochronologie, les rayons X, la réflexion infrarouge et, surtout, dans ce cas-ci, un examen très minutieux.

Atelier de Peter Paul Rubens, Le Christ, v.  1612. Huile sur chêne, 113.4 x 81.5 cm. Musée des beaux-arts du Canada, Ottawa. Photo: MBAC

Heureusement pour les visiteurs du Musée, il n’est pas toujours indispensable d’avoir recours à la technologie pour constater qu’une œuvre a changé pendant sa création. Ainsi, dans Une allégorie des arts peinte par Giuseppe Maria Crespi en 1730, on voit une femme assise devant son chevalet, en train de peindre. Si vous l’observez attentivement – et ça en vaut la peine –, vous aurez l’impression qu’il y a quelque chose de plus. Des variations, une vibration étrange qui nous font comprendre que le projet de l’artiste a évolué, qu’il s’est fait une idée tout en laissant entrevoir derrière elle le fantôme de sa première vision. La représentation d’une artiste au travail illustre ainsi normalement le procédé créatif de l’artiste réel. L’observateur se trouve alors plongé dans la toile, amené à s’en approcher de près. La toile fera d’ailleurs bientôt l’objet d’un article plus approfondi dans ce magazine.

Giuseppe Maria Crespi, Une allégorie des Arts, v.  1730. Huile sur toile, 126.5 x 138.5 cm. Musée des beaux-arts du Canada, Ottawa. Photo: MBAC

À quelques pas de là se trouve la toile de Jacob Jordaens intitulée Les jeunes piaillent comme chantent les vieux, avec le chien qui a une oreille en trop – la modification la plus visible apportée à l’œuvre et la plus sympathique. Le titre reprend un proverbe sur l’importance de donner le bon exemple aux enfants, une obligation avec laquelle les adultes de la toile semblent prendre une grande liberté. Peint vers 1640, ce chef-d’œuvre montre une scène joyeuse où trois générations d’une famille font la fête et chantent en chœur. Il y a un gros homme, un garçon blond, un bébé potelé, une grand-mère et une mère qui partagent une feuille de chant, un homme qui joue de la flûte et un bouffon qui tient une cage où se trouve un oiseau chanteur. Un chien blond aux oreilles tombantes sort de sous la table, attiré par les plats qui encombrent les lieux avec des chopes.

Jacob Jordaens et son atelier, Les jeunes piaillent comme chantent les vieux, v. 1640. Huile sur toile, 145.5 x 218 cm. Musée des beaux-arts du Canada, Ottawa. Photo: MBAC

En 1968, cette toile a tenu la vedette lors de l’exposition Jacob Jordaens du Musée des beaux-arts. Elle a même fait une tournée triomphale de treize villes canadiennes après son acquisition l’année suivante. Le proverbe flamand du titre a inspiré de multiples toiles à Jordaens. Dans certaines, la table est moins chargée, ou ce ne sont pas tous les adultes qui chantent, ou encore l’ambiance semble moins joyeuse. Des détails, importants ou non, apparaissent et disparaissent d’une toile à l’autre, ou même sur une seule toile, comme l’oreille du chien dans la toile du Musée des beaux-arts. Approchez-vous et vous constaterez que le chien semble bien avoir trois oreilles. Une à droite. Une à gauche. Et une autre à gauche, qui est demeurée là après que Jordaens ait modifié la position de la tête du chien. S’il s’agissait d’informatique, on parlerait d’un « Easter egg », une petite anomalie volontaire qui enrichit un peu l’expérience de l’observateur qui la découvre, pour son plus grand plaisir.

Quoi qu’en aient pensé Jordaens et les assistants de son atelier il y a presque quatre cents ans, cette oreille qui ne devrait pas y être fait prendre conscience à l’observateur que cette toile – et toutes les autres – n’a pas été créée d’un seul geste, qu’elle est le résultat d’une idée en évolution et des décisions qui ont jalonné le parcours du peintre. Pouvoir regarder une œuvre de cette façon, c’est être admis à partager la pensée d’un artiste sans égard aux siècles qui ont pu s’écouler depuis qu’il l’a peinte.

 

Les œuvres sont à l'affiche dans les salles C203, C205a, C206 et C207 au Musée des beaux-arts du Canada. Partagez cet article et n’oubliez pas de vous abonner à nos infolettres pour connaître les dernières informations et  en savoir davantage sur l’art au Canada.

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