Martha Angugatiaq Ungalaaq, Jeannie Arnaannuk et famille, Manteau Angakuq (détail), 1983, récreation d'un originale du 1902. Tendon de mammifère, fourrure de caribou, laine de mammifère, peau de caribou, 106 x 67 cm. Collection of the Canadian Museum of History, Gatineau (IV-C-5137)

L’héritage du chaman. Le manteau de l’angakuq inuit d’Igloulik

Parmi les œuvres exposées au Musée des beaux-arts du Canada figure un manteau de caribou unique qui revêt une grande signification pour les Inuits de l’île d’Igloulik, au Nunavut. Recréé plusieurs décennies plus tard d’après une version originale datant d’environ 1902 et prêté par le Musée canadien de l’histoire, le manteau est un modèle de finesse de confection. « La créatrice autochtone a réalisé un vêtement qui va au-delà du simple côté pratique. Il ne sert pas juste à garder au chaud, c’est aussi un moyen d’expression », commente Christine Lalonde, conservatrice associée de l’art autochtone. « Il est remarquable d’avoir dans une même pièce tout ce qu’il faut pour la chaleur et une conception visuelle élaborée. »

Le premier propriétaire du manteau d’origine, en 1902, était un chaman (angakuq) et chasseur appelé Qingailisaq. Son histoire porte sur une rencontre inoubliable avec des esprits de la terre, mais la légende survit en deux versions. Le premier récit, raconté par Qingailisaq lui-même au capitaine de baleinier George Comer (1858–1937), décrit le jour où il chassait et où il a tué trois caribous. Le lendemain, comme l’a écrit l’anthropologue Franz Boas dans le Bulletin of the American Museum of Natural History en 1907, « il a vu quatre gros mâles, dont l’un était très gras. Il l’a frappé d’une flèche; les bois et la peau de celui-ci sont tombés, sa tête a rapetissé et il a bientôt pris la forme d’une femme aux vêtements finement réalisés. Elle a chuté, accouchant d’un garçon, puis elle est décédée. Les autres caribous se sont changés en hommes, qui lui ont dit de couvrir la femme et l’enfant de mousse, pour que personne ne les retrouve… Ils lui ont ensuite dit de retourner vers son peuple, de raconter ce qui s’était passé et de faire faire des vêtements comme ceux de la femme. » 

Manteau du chaman Qingailsaq, Igloulik, 1900-02. Peau et fourrure du renne, tendon et tissue, 101 x 98 cm. American Museum of Natural History, New York (No. 60/4440). Courtesy of the Division of Anthropology, American Museum of Natural History.

 

Le capitaine George Comer a acquis ce vêtement remarquable directement de Qingailisaq durant son excursion de chasse à la baleine dans la baie d’Hudson en 1900–1902, après une demande de Franz Boas et de l’American Museum of Natural History de New York, selon la chercheuse Bernadette Driscoll Engelstad du Smithsonian’s Arctic Studies Center. Le manteau est entré dans la collection du musée, où il est toujours.

En 1922, le fils de Qingailisaq, Awa (ou Aua) a raconté une seconde version de l’histoire au Danois Knud Rasmussen, explorateur polaire et anthropologue, qui l’a publiée en 1929. Selon cette version, Qingailisaq a rencontré pendant une excursion de chasse quatre esprits de la montagne. Ils soupçonnaient le chaman d’avoir tué un de leurs fils. Le chaman a réussi à les convaincre de son innocence, et ils se sont séparés « amis et en bonne intelligence ». Awa raconte : « Mon père, qui était un grand chaman, est rentré et a fait confectionner un vêtement comme celui de l’ijeraq, mais avec une image de mains devant, à la hauteur du torse, pour montrer comment l’ijeraq l’avait attaqué. Plusieurs femmes ont travaillé à ce manteau, et de nombreuses peaux de caribou ont été utilisées. »

Les deux versions de l’histoire communiquent un même message : Qingailisaq a eu une expérience saisissante pendant la chasse et a été par la suite contraint de faire faire un vêtement spécial.  Mais qui l’a confectionné? Dans le récit d’Awa à Rasmussen, « Plusieurs femmes ont travaillé à ce manteau… » Driscoll Engelstad explique : « Bien qu’on puisse penser naturellement que la femme de Qingailisaq/Oqamineq aurait fait le costume, l’affirmation d’Awa semble indiquer qu’il s’est plutôt agi d’un effort collectif. »

Martha Angugatiaq Ungalaaq, Jeannie Arnaannuk et famille, Manteau Angakuq (le devant), 1983, récreation d'un originale du 1902. Tendon de mammifère, fourrure de caribou, laine de mammifère, peau de caribou, 106 x 67 cm. Collection of the Canadian Museum of History, Gatineau (IV-C-5137)

En 1983, l’anthropologue canadien Bernard Saladin d’Anglure a lancé un projet pour reproduire le vêtement du chaman. Trois répliques précises, produites en partenariat avec la communauté à Igloulik, sont maintenant conservées au musée de l’Université Laval, au Musée canadien de l’histoire et au Centre du patrimoine septentrional Prince-de-Galles à Yellowknife. Ce sont Jeannie Arnaanuk et sa famille, descendants de Qingailisaq, qui ont confectionné les trois copies sur la base des recherches de Saladin d’Anglure, et en consultation avec Ujuraq, petit-fils du chaman. Deux autres reproductions ont été réalisées : une par Rachel Uyarasuk d’Igloulik pour le British Museum et une autre pour un collectionneur privé. 

Le manteau du Musée canadien de l’histoire, présenté dans les salles d’art canadien et autochtone du MBAC, est fait de babiche, de fourrure de caribou, de laine de mammifère et de peau de caribou. Le devant est orné d’un visage, brun sur blanc, de deux mains blanches et de trois rosettes, chacune accompagnée de lanières de caribou blanches (puki). Le dos porte des rosettes semblables et deux lignes verticales de chevrons.

Martha Angugatiaq Ungalaaq, Jeannie Arnaannuk et famille, Manteau Angakuq (le dos), 1983, récreation d'un originale du 1902. Tendon de mammifère, fourrure de caribou, laine de mammifère, peau de caribou, 106 x 67 cm. Collection of the Canadian Museum of History, Gatineau (IV-C-5137)

Les vêtements inuits sont traditionnellement faits par les femmes, très habiles en couture. Elles confectionnent leur fil à partir de babiche, matériau naturel issu de tendons de caribou qui est très résistant et qui gonfle quand il est mouillé, remplissant les trous d’aiguille et rendant le vêtement imperméable. Lalonde explique plus avant : « Il y a contradiction entre le besoin d’être au chaud et la décoration. Quand on découpe une peau de caribou, ça crée un joint, mais les Inuites font une couture qui coupe le vent et est imperméable. Cette liberté en dit long sur le niveau de connaissances en confection. » Le manteau original de 1902 de Qingailisaq n’avait pas de capuchon, mais il était accompagné d’un chapeau spécialement conçu et d’une paire de moufles. Selon Driscoll, « couvrir la tête et les mains était un moyen traditionnel de protéger le corps du contact avec les esprits. »

Récemment, l’industrie de la mode a tenté de s’approprier le concept du manteau. « Le manteau est devenu emblématique aux yeux de nombreux Inuits. Ils ont réagi à l’incident quand des designers l’ont copié – même et surtout sur les médias sociaux, ajoute Christine Lalonde. Ils étaient vraiment préoccupés et prêts à réagir; ils travaillent en ce sens. » 

Nous ne saurons jamais ce que Qingailisaq a vécu cette journée-là. Cette vision qui l’a transformé a toutefois inspiré une œuvre d’art portable unique, aussi belle techniquement qu’audacieuse sur le plan de la conception. 

 

Le manteau du Musée canadien de l’histoire est  présenté dans la salle A105 des salles de l'art canadien et autochtone du Musée des beaux-arts du Canada. Pour partager cet article, veuillez cliquer sur la flèche dans la barre des menus en haut à droite de la page. N’oubliez pas de vous abonner à nos infolettres pour connaître les dernières informations et  en savoir davantage sur l’art au Canada. 

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