Rosalind Solomon, La veille de la Toussaint (détail), 1977. Épreuve à la gélatine argentique, 50.7 x 40.8 cm; image: 38.8 x 39.6 cm. Musée des beaux-arts du Canada, Ottawa. Don de Joel Solomon, Vancouver, 2003. © Rosalind Solomon Photo: MBAC

Masques et métaphores : Hallowe’en de Rosalind Fox Solomon

Le 31 octobre 1977, la photographe américaine Rosalind Fox Solomon a accompagné un ami à une fête costumée en Géorgie, aux États-Unis. Appareil-photo en main, elle photographie une scène d’Halloween très typique : de jeunes enfants, un clown inquiétant et des adultes qui s’amusent de la situation. À l’époque, la photo était tout simplement une représentation du contexte dans lequel se trouvait Solomon – « plus ou moins ce que je voyais à ce moment précis dans le temps, » explique-t-elle. Toutefois, 41 ans plus tard, ce portrait est perçu différemment. De parallèles thématiques à discours politiques, Hallowe’en (1977) révèle l’histoire fascinante de la pratique de la photographe et la signification de son œuvre dans le contexte de notre culture et du climat actuels.

Rosalind Solomon, Masques de carnaval à Huari, Ancash, Pérou, 1981. Épreuve à la gélatine argentique, 50.5 x 40.4 cm; image: 38.8 x 38.4 cm. Musée des beaux-arts du Canada, Ottawa. Don de l'artiste, New York, 2004. © Rosalind Solomon Photo: MBAC


Fox Solomon est née à Highland Park, en Illinois, en 1930. Après avoir obtenu un diplôme universitaire en sciences politiques du Goucher College au Maryland, elle déménage à Chattanooga au Tennessee, où elle se marie et élève deux enfants. C’est seulement à l’âge de 38 ans que Fox Solomon commence à se pencher sérieusement sur la photographie. À l’origine, elle fait des clichés de poupées amochées et expressives dans des marchés aux puces en vue de se faire la main à la prise de portraits. Au début des années 1970, elle commence à étudier sous Lisette Model à New York et finit par faire le portrait de confrères artistes et d’éminents politiciens, dont le président Jimmy Carter, sénateur Jennings Randolph et le membre du Congrès Jack Brooks. Durant les années qui suivent, Fox Solomon voyage à travers le monde, allant en Inde, en Afrique du Sud, en Irlande et au Vietnam, où elle prend des photos riches en métaphores et parfois chargées de violence. Elle représente surtout des scènes de lutte, de survie, de rituel, de religion et de vie quotidienne, tout autant aux États-Unis qu’à l’étranger. Vers la fin des années 1970, selon Ann Thomas, conservatrice en chef par intérim du Musée des beaux-arts du Canada, « elle commence à élaborer un vocabulaire plus indépendant et à s’inspirer de sujets qui semblent provenir en partie d’un désir de comprendre sa propre culture parmi d’autres ». Aujourd’hui, on retrouve ses œuvres dans plus de 50 musées et elle a fait l’objet de 30 expositions individuelles autour du monde.

Rosalind Solomon, La veille de la Toussaint, 1977. Épreuve à la gélatine argentique, 50.7 x 40.8 cm; image: 38.8 x 39.6 cm Musée des beaux-arts du Canada, Ottawa. Don de Joel Solomon, Vancouver, 2003. © Rosalind Solomon Photo: MBAC


À l’origine représentation d’une scène de famille typique, la photographie Hallowe’en trouve aujourd’hui une place spéciale dans le portfolio diversifié d’images en noir et blanc de Fox Solomon. Non seulement se classe-t-elle dans sa collection d’œuvres sur thématique de rituels, mais la présence du grand clown menaçant corrobore l’intérêt qu’elle porte aux visages dissimulés. Que ce soit dans des carnavals guatémaltèques ou au Mardi Gras à La Nouvelle-Orléans, Fox Solomon est toujours fascinée par les visages masqués ou maquillés. « J’aime les symbolismes et métaphores qu’ils illustrent, dit-elle. Ils constituent un moyen de se cacher. Un moyen de dissimuler de manière créative ce qui se passe sous la surface. » Bien qu’elle n’ait pas toujours recherché ces thèmes, Fox Solomon, en réfléchissant rétroactivement à l’ensemble de son œuvre, admet qu’ils sont survenus organiquement.

Les personnages dans cette photo se trouvent dans leur environnement immédiat – quelque chose que Fox Solomon semble faire dans ses divers portraits de visages dans leur milieu. « Lorsque Solomon photographie des personnes, elle tend à accorder au moins autant de poids psychologique dans l’expérience picturale aux objets avoisinants de type “nature morte” qu’aux postures ou expressions de ses sujets humains, écrit la conservatrice américaine Jane Livingston. Solomon se sert parfois de ses sujets comme s’ils étaient véritablement définis par leur environnement; en effet, leurs visages sont souvent pratiquement dépourvus d’expression. » Cela semble particulièrement vrai dans le cas de la photo Hallowe’en, où les journaux froissés, les murs en panneaux rigides, les cadres bizarres au mur et la canette de bière ont tout autant d’importance dans la composition globale que les personnages au visage impassible. Même la rampe de l’escalier y joue un rôle en ayant l’apparence d’une arme dans la main du clown.

Rosalind Solomon, « Je n'étais pas violenté, J'étais armé », 2000, tiré en 2001. Épreuve à la gélatine argentique, 50.5 x 40.6 cm; image: 38.7 x 38.5 cm. Musée des beaux-arts du Canada, Ottawa. Don de Joel Solomon, Vancouver, 2003. © Rosalind Solomon Photo: MBAC


Cette année, l’historique qui sous-tend Hallowe’en se prolonge avec l’insertion de cette image dans une nouvelle publication intitulée Liberty Theater. Réunissant plus de soixante photographies prises par Fox Solomon dans le sud des États-Unis, l’ouvrage raconte une histoire remarquable sur la « division en fonction des classes et du sexe, le racisme implicite ou flagrant, les notions contradictoires de liberté et la violence à fleur de peau ». Parmi les images, plusieurs proviennent de la collection du Musée des beaux-arts du Canada – entre autres : « Je n’étais pas violenté, J’étais armé » (2000) et Rabbi Abraham et Lillian Feinstein (1977). Ensemble, les images « ne procurent ni réconfort ni résolution, dit Fox Solomon. L’intention de mes photos et de mes séries est de permettre l’interprétation individuelle. Je veux que chaque image suscite une réaction émotionnelle qui pourrait être inattendue selon les antécédents et l’expérience du spectateur. »

Quant à Hallowe’en, « le clown géant surplombant la scène pourrait représenter un personnage politique — un long bras nu menace, les deux enfants et leurs parents sont détachés les uns des autres, » ajoute-t-elle. Aux côtés des autres photos dans le riche portfolio de l’artiste, Hallowe’en raconte une histoire captivante bien plus profonde qu’il ne paraîtrait au premier abord.

 

Hallowe'en de Rosalind Fox Solomon  est un des  72 œuvres dans la collection du Musée des beaux-arts du Canada, consultez  Recherche dans la collection. Pour partager cet article, veuillez cliquer sur la flèche en haut à droite de la page. N’oubliez pas de vous abonner à nos infolettres pour connaître les dernières informations et  en savoir davantage sur l’art au Canada.

Partager cet article: 

À propos de l'auteur