Nina Raginsky, photographe de portraits

Nina Raginsky, Mme B. Morton en promenade, Victoria, Colombie‑Britannique, 1974. Épreuve à la gélatine argentique, virée, avec rehauts de couleur, 25.3 x 20.2 cm; image: 16.9 x 11.4 cm. Collection MCPC, Musée des beaux‑arts du Canada, Ottawa © Nina Raginsky

Nina Raginsky s’est imposée comme photographe canadienne pendant la plus grande partie des années 1960 et 1970. Elle a participé à des expositions internationales et publié dans diverses revues internationales. Elle a été pigiste pour l’Office national du film (ONF) dès 1963, a enseigné à l’Université d’art et de design Emily-Carr de 1972 à 1981 et a reçu l’Ordre du Canada en 1984. À partir du milieu des années 1980, elle s’est cependant consacrée presque exclusivement à la peinture et à sa fille Sofya; en conséquence, ses photos ont moins retenu l’attention des critiques. Bien que sa carrière photographique protéiforme ait débuté dès sa découverte du procédé, en 1963, elle doit largement sa notoriété aux portraits sépia colorés à la main de citoyens de Victoria, Vancouver et l'intérieur de la Colombie-Britannique qu’elle a réalisés au milieu des années 1970.

Nina Raginsky naît à Montréal et après des études en sculpture avec George Segal et peinture avec l’éminent artiste du Pop Art Roy Lichtenstein à l’Université Rutgers du New Jersey, elle repart  pour Montréal en 1962, diplôme en poche, et se tourne vers la photographie. Comme le souligne Andrea Kunard dans le catalogue de 2017 du Musée des beaux-arts du Canada, La photographie au Canada 1960–2000, « elle a excellé dans l’art du portrait et représenté avec sensibilité des personnes de tous horizons ».

Nina Raginsky, Loretta, Montréal, Québec,  de la série My Block, 1965. Épreuve à la gélatine argentique, 39.7 x 49.7 cm; image: 18.4 x 23.4 cm. Collection MCPC, Musée des beaux‑arts du Canada, Ottawa © Nina Raginsky

Les premières œuvres montréalaises de Raginsky attestent une qualité d’ambiance due à un traitement délicat de la lumière et un talent à évoquer un sentiment de bien-être entre le modèle et le photographe. Dans des photos d’une femme simplement appelée « Loretta » de la série My Block, le cadrage serré et l’ombre théâtrale magnifient l’amplitude du registre des émotions. Le visage de Loretta qui se détache de profil sur un fond presque noir est partiellement éclairé d’une vive lumière. Les yeux légèrement baissés, Loretta porte son regard en-dehors du cadre et semble manifestement songeuse.

Nina Raginsky, Montréal, Québec, 1965. Épreuve à la gélatine argentique, 39.7 x 49.8 cm; image: 18.7 x 23.7 cm. Collection MCPC, Musée des beaux‑arts du Canada, Ottawa © Nina Raginsky

Une autre photo prise à Montréal met en relief des détails de l’environnement urbain pour mieux attirer l’attention sur son contexte spatio-temporel. Ici, trois jeunes garçons s’amusent devant un mur affichant les lettres manuscrites « FLQ » (l’acronyme du  Front de libération du Québec, un groupe radical séparatiste créé au début des années 1960). Le plaisir et l’innocence de l’enfance contrastent avec les tensions politiques et sociales de l’époque.

Après une année au Mexique en 1965, Raginsky retourne en Europe et s’installe à Londres où elle propose des reportages photographiques à des revues telles que Queen (Londres) ou L’Express (Paris). Deux ans plus tard, elle repart pour le Canada à cause d'un projet d'ONF au Old Crow en Yukon et s’établit à Vancouver puis à Victoria, continuant à photographier des scènes de la vie quotidienne et des personnes rencontrées au hasard de ses promenades en vélo dans la ville. Le catalogue du Musée des beaux-arts de l’Ontario de 1979, Raginsky Photographs, cite ses propos qui décrivent avec justesse sa fixation sur le sujet humain : « Je m’intéresse au moment intemporel qui accompagne l’interaction entre le sujet et moi-même. Je suis émue et émerveillée par l’innocence, la gaucherie et la fragilité en chacun de nous. »  

Nina Raginsky, Photographe du « Chinese Times », Vancouver, Colombie‑Britannique, 1973. Épreuve à la gélatine argentique, virée, 35.5 x 27.9 cm; image: 18.4 x 12.4 cm. Collection MCPC, Musée des beaux‑arts du Canada, Ottawa © Nina Raginsky

Les portraits en pied ou trois-quarts de Nina Raginsky comprennent des détails essentiels des vêtements, de l’attitude et de l’environnement des sujets qui mettent en évidence les traits distinctifs de toutes ces personnes conscientes de leur image. Le caractère normalisé de ces portraits, le fait qu’ils dépeignent des personnes au travail et leur « précision d’observation », comme l’a noté la directrice par intérim et conservatrice principale Ann Thomas, invitent à une comparaison avec Hommes du XXsiècle du photographe allemand August Sander, une compilation encyclopédique de la population allemande datant de la première moitié du XXe siècle. Si l’œuvre de Raginsky n’a pas la même ambition, ses images n’en font pas moins ressortir des caractères individuels tout en présentant un instantané sociologique d’un groupe de personnes à un moment donné de l’histoire.

Raginsky, M. W.A.C. Bennett, ancien premier ministre de la Colombie‑Britannique, Victoria, Colombie‑Britannique, 1973. Épreuve à la gélatine argentique, virée, avec rehauts de couleur, 25.3 x 20.1 cm; image: 17.1 x 11.4 cm. Collection MCPC, Musée des beaux‑arts du Canada, Ottawa © Nina Raginsky

À partir de 1973, Nina Raginsky expérimente divers procédés d’impression et produit des portraits sépia teintés à la main qui rappellent l’époque d’avant la photographie couleur. À l’instar des photographes commerciaux de la fin du XIXe siècle, elle ajoute de délicates teintes de couleur à ses tirages pour en renforcer le réalisme et la valeur artistique. Par exemple, elle nuance subtilement de rose les joues de l’ancien premier ministre W.A.C. Bennett de la C.-B. pour accentuer son côté turbulent ou bien souligne le style d’une jeune étudiante en art en ajoutant de discrètes touches de couleur à sa barrette, à son collier et ses lèvres. Elle est attirée vers cette ancienne technique en partie à cause de son intérêt pour la matérialité de l’image photographique. Pour elle en effet, il est préférable que les photos soient manipulées plutôt qu’encadrées et accrochées à des murs. Ce faisant, elle revient à une époque où les images portables telles que les daguerréotypes et, plus tard, les portraits carte-de-visite circulaient abondamment, pour le plus grand bonheur des amateurs.

Nina Raginsky, Lynn Chrisman, étudiante du Vancouver Art School, Vancouver, British Columbia, 1975. Épreuve à la gélatine argentique, virée, avec rehauts de couleur, 25.3 x 20.1 cm. Collection MCPC, Musée des beaux‑arts du Canada, Ottawa © Nina Raginsky

Si toutes ces images sont vues comme une reproduction de l’art photographique de la fin des  années 1970 depuis leur première exposition à la Galerie photo de l’ONF en 1977, il n’en demeure pas moins qu’elles ont suscité leur lot de réactions contradictoires. Dans une critique parue la même année, Ann Thomas déclare que les couleurs de Nina Raginsky saisissent l’innocence  et la vulnérabilité des sujets, mais que ce choix est personnel et que les images deviennent surréalistes compte tenu des nouveaux procédés de couleur. Dans un article du Journal of Canadian Art History de 2015, l’historienne d’art Karla McManus observe que ces coloris donnent aux images une dimension humoristique. De son côté, la critique d’art Nancy Tousley estime en 1979 que ces astucieux jeux d’époque s’apparentent davantage à une bonne combine qu’elles ne sont le fruit d’une vision personnelle sérieuse et originale. Dans son livre de 2003 sur la photographie canadienne d’art, la théoricienne de l’art Penny Cousineau-Levine soutient pour sa part que la personnalité des sujets de Raginsky s’efface au profit du changement de tonalité et de l’ajout de couleurs à la main pour finalement sombrer dans la caricature. À l’inverse, pense Andrea Kunard, « Raginsky personnalise la production des images (qui serait autrement mécanique) et rapproche encore davantage le spectateur de l’humanité de ces gens. » 

Le photographe, romancier et critique photographique du New York Times Teju Cole affirme qu’un portrait magistral contient une présence, une tension et équilibre délicat de sentiment et de savoir-faire.  Voilà exactement, du moins pour moi, les sentiments que m’inspirent les portraits originaux de Nina Raginsky.

 

Pour de plus amples détails sur les 183 photos de Nina Raginsky dans la collection du ICP du Musée des beaux-arts du Canada, voir la collection en ligne. Son œuvre est aussi dans les collections du  University of Victoria Legacy Collection et Vancouver Public Library. Les photos de Nina Raginsky sont reproduites dans le catalogue de 2017 d’Andrea Kunard, La photographie au Canada 1960–2000, disponible à la boutique du MBACPartagez cet article et abonnez-vous à nos infolettres pour connaître les dernières informations et en savoir davantage sur l’art au Canada.

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