Sculpter le son : le Motet à quarante voix de Janet Cardiff

Janet Cardiff & George Bures Miller, FOREST (for a thousand years …), [FORÊT (pour un millier d’années...)], 2012, vue d’installation, dOCUMENTA (13), Kassel, Allemagne. © Cardiff & Miller Photo : avec l'autorisation des artistes. 

Le son possède cet unique pouvoir transcendantal qui permet de créer un univers imaginaire au-delà du monde dans lequel nous vivons. La musique d’une voix, d’un arbre rempli d’oiseaux, d’une chorale stimule des visions dans la tête de l’auditeur, d’autant plus peut-être quand il est dans une salle vide, sans chorale, oiseau, ni haut-parleur. L’audio peut devenir un environnement virtuel, une pièce de théâtre en trois dimensions qui se joue dans les hautes sphères de notre environnement visible. C’est d’abord cette redéfinition de notre expérience de l’espace qui s’impose à l’artiste Janet Cardiff dans son travail avec le son : « Il peut être sculptural. »

Un chanteur avec qui Cardiff travaillait en Angleterre a remarqué son intérêt pour le son en trois dimensions et lui a donné un enregistrement du chef-d’œuvre choral de la fin du XVIe siècle, Spem in Alium, de Thomas Tallis. La composition est écrite pour huit chœurs de cinq pupitres, chacun intégrant soprano, alto, ténor, baryton et basse, pour un total de quarante voix. Cardiff se souvient d’avoir écouté l’enregistrement à son retour chez elle. « C’était un morceau très beau, mais sur deux haut-parleurs, c’était un peu indistinct, dit-elle. Je voulais entrer dans la musique et vraiment entendre chacune des différentes harmonies. »

Janet Cardiff, Motet à quarante voix, 2001, installation sonore à 40 pistes, installation aux dimensions variable. Acheté en 2001. Musée des beaux-arts du Canada, Ottawa. © Janet Cardiff Photo: MBAC

L’œuvre d’art qui en est née a remporté le Prix du millénaire du Musée des beaux-arts du Canada (MBAC) et est devenue emblématique de l’art contemporain canadien. Le Motet à quarante voix a été enregistré dans le Medieval Hall de Salisbury par le célèbre Salisbury Cathedral Choir. Les cinquante-neuf chanteurs (les pièces pour sopranos ayant été interprétées par de petits groupes d’enfants) étaient équipés de quarante microphones qui ont capté leurs interprétations comme autant de canaux différents. Quarante enceintes acoustiques, disposées en ovale autour d’une salle, restituent l’ensemble, chaque haut-parleur étant consacré à une voix du Motet. Les mélodies qui explosent à l’échelle de la pièce prennent forme et bougent comme des personnages dansant dans l’espace. Les visiteurs peuvent en se déplaçant expérimenter les harmonies individuellement ou les entendre toutes en même temps depuis le centre de l’ovale. Une telle occasion d’entrer dans la musique, comme Cardiff l’avait prévu, est rare.

Janet Cardiff, Motet à quarante voix, 2001, installation sonore à 40 pistes, installation aux dimensions variable. Acheté en 2001. Musée des beaux-arts du Canada, Ottawa. © Janet Cardiff Photo: MBAC

L’installation sonore a été présentée pour la première fois en 2001 dans la Chapelle Rideau du MBAC, un exemple local d’architecture néogothique reconstruite et conservée à l’intérieur du Musée. Au fil du temps, l’œuvre y est revenue à plusieurs reprises, et on peut l’y entendre aujourd’hui de nouveau. Si elle a beaucoup voyagé, la chapelle est devenue son havre. Installée dans ce décor spectaculaire, « l’expérience est très forte », affirme Josée Drouin-Brisebois, conservatrice principale de l’art contemporain au Musée. « J’aime y amener des gens, les laisser vivre l’expérience, puis leur rappeler qu’il s’agit d’art contemporain. »

Comme l’essentiel de l’œuvre de Cardiff (tant sa pratique personnelle que les pièces réalisées en collaboration avec son mari George Bures Miller), le Motet, selon Drouin-Brisebois, répond à la question : « Comment amener le spectateur ailleurs? » Qu’il s’agisse de reproduire une sortie au cinéma, dans Paradise Institute (2001), par exemple, ou l’attente d’une averse, dans Storm Room [Pièce de tempête] (2009), l’art de Cardiff fait vraiment entrer les visiteurs dans des mondes alternatifs. 

Janet Cardiff & George Bures Miller, Storm Room [Pièce de tempête], 2009.  Photo: N.M.Hutcgubson, Calgary Alberta © Courtesy the Art Gallery of Alberta

Cardiff a commencé à utiliser le son pour créer ces mondes dans sa première installation audio, Whispering Room  [Salle des murmures] (1991). À travers seize haut-parleurs disposés dans la salle, les visiteurs font l’expérience d’un récit qui se décompose, comme le dit l’artiste, « à la manière cubiste ». Dans To Touch [À toucher] (1993), les spectateurs explorent avec leurs mains la surface d’un vieil établi de menuisier, révélant un environnement sonore caché tout autour d’eux. Dès les débuts de sa carrière, l’artiste a travaillé sur les idées qui animent encore aujourd’hui sa création artistique : l’interaction avec le public, les différents moyens de conter des histoires et la production spatiale de son. Ces notions sont présentes dans des projets plus récents de Cardiff avec George Bures Miller comme The Murder of Crows [Le meurtre des corbeaux] (2008) et FOREST (for a thousand years…), présentée à la dOCUMENTA (13) en 2012.

Janet Cardiff & George Bures Miller, The Murder of Crows [Le meurtre des corbeaux], 2008, vue d'installation: Nationalgalerie im Hamburger Bahnhof, Berlin 2009. Photo : Roman März © avec l'autorisation des artistes, Galerie Barbara Weiss, Berlin, Luhring Augustine, New York

Sous les voûtes en éventail et devant le retable doré de la chapelle, les tonalités spirituelles du Motet à quarante voix sont amplifiées. Mais le Motet commence à remodeler notre expérience de l’espace avant même que s’envole la première voix – seule et angélique – sur le mot « Spem ». Les micros captent réchauffements vocaux, raclements de gorge, conversations à propos de chefs de chœur, déplacements en ville et le temps exécrable qu’il fait à l’extérieur. Les haut-parleurs technologiques, froids, deviennent des personnages humains. Si vous fermez les yeux, vous êtes dans la salle avec eux. C’est peut-être pourquoi le son réussit si bien à créer un monde dans notre tête, comme le dit Cardiff. « Vous ne pouvez vraiment nier sa présence. » Impossible en effet d’en faire totalement abstraction.

Motet à quarante voix est à l'affiche dans la Chapelle Rideau du Musée des beaux-arts du Canada. Le travail de Cardiff-Miller est à l’honneur dans la Fraenkel Gallery à San Francisco jusqu’en septembre. Si vous désirez communiquer cet article, cliquez sur la flèche en haut à droite de la page.

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