Toujours aller de l'avant: des styles divers de Francis Picabia

Francis Picabia, Paroxysme de la douleur, 1915. Encre et peinture métallique sur carton, 80 x 80 cm. Acheté en 1982. Musée des beaux-arts du Canada, Ottawa. © Succession Francis Picabia / SOCAN (2019) Photo: MBAC

Bien que l’on puisse qualifier Paroxysme de la douleur de pièce caractéristique de Francis Picabia (1879–1953), l’œuvre complete de l’artiste dément une telle classification. À New York en 1915, Picabia a créé cette toile qui appartient stylistiquement en grande partie à sa « phase mécanique », de 1915 à 1920. Acquis en 1982 par le Musée des beaux-arts du Canada, le tableau ressemble à un diagramme commercial d’un élément mécanique comme on en trouve dans des manuels techniques et des catalogues de pièces. Appelés « mécanomorphiques », les dessins et peintures de type industriel de la phase mécanique de Picabia représentent souvent des objets inanimés qui assument des états humains. Ces états sont soit explicités dans le titre ou par des inscriptions, faisant souvent référence à des expressions ou à des personnes que Picabia connaissait, soit représentés par la composition elle-même, parfois une allusion subtile à l’imagerie sexuelle. Dans le cas de Paroxysme de la douleur, Picabia a imprimé un état émotionnel à un objet inanimé au moyen du titre.

Il n’a créé des œuvres dans le style mécanique que pendant une courte période, ce qui était typique de sa façon de faire. Ses changements d’intérêt artistique et sa capacité de passer d’un mouvement à un autre après quelques années sont un thème clé de sa production. Dans une photographie de 1911 prise à son atelier de l’avenue Charles Floquet à Paris, l’artiste est assis sur une chaise, les jambes croisées, des pinceaux dans sa main droite et le regard perdu au loin.

Francis Picabia dans son studio, v. 1910–15, Bain News Service photograph collection, Library of Congress Prints and Photographs Division, Washington (LC-B2- 2620-5 [P&P])

Derrière lui, des chevalets présentent quelques-unes de ses toiles. À gauche, on voit un tableau cubiste, sur le sol à droite, une peinture fauviste. Les éléments de la photographie sont soigneusement disposés : la pose de Picabia, son visage de profil, éclairé par la lumière venant de la fenêtre et ses œuvres placées face à l’appareil photo. La photographie constitue un portrait éloquent d’un artiste pensif entouré de ses tableaux de styles divers. Dix ans plus tard, en mai 1921, dans son article « M. Picabia se sépare des Dadas », il annonçait son départ à la dernière ligne du texte et affirmait qu’il resterait Francis Picabia. En quittant un autre mouvement artistique, auquel il aura participé pendant trois ans seulement, de 1918 à 1921, il déclarait au monde qu’il allait demeurer le même, l’artiste qui change constamment.

Picabia est né à Paris en 1879 dans une famille bourgeoise qui s’intéressait aux arts. Le chercheur William A. Camfield rapportait dans sa biographie de 1979 de l’artiste une anecdote racontée par la dernière femme de celui-ci, Olga Mohler Picabia, selon laquelle il se serait fait de l’argent pendant sa jeunesse en remplaçant des toiles de la collection familiale par des copies qu’il avait peintes et en vendant les originaux. Picabia a étudié à l’École des arts décoratifs de 1895 à 1897, puis fréquenté pendant les quatre années suivantes à titre d’apprenti l’atelier du peintre de l’Académie, Fernand Cormon.

Francis Picabia
, Effet de soleil sur les bords du Loing, Moret
, 1905
. Huile sur toile, 73.2 x 92.4 cm. Philadelphia Museum of Art, The Gertrude Schemm Binder Collection, 1951-84-2. © Succession Francis Picabia / SOCAN (2019)

 

Picabia a connu la renommée dès l’âge de 26 ans en faisant ses débuts sur la scène artistique parisienne avec deux expositions individuelles présentant son travail impressionniste – en 1905 et en 1907. Effet de soleil sur les bords du Loing, Moret, de 1905, exemple de cette période, a été créé dix ans avant Paroxysme de la douleur, du Musée. Entre 1903 et 1907, Picabia a peint de nombreuses scènes de Moret-sur-Loing, village qui avait attiré l’attention des impressionnistes dans les années 1880 et 1890. L’intérêt de l’artiste envers l’impressionnisme fut court, cependant, ne durant que quatre ans et donnant le ton de ses futures méthodes de travail. En 1909, il faisait du fauvisme, et en 1911, du cubisme.

La carrière artistique de Picabia a suivi une progression dans les styles d’avant-garde : impressionnisme, fauvisme, cubisme, abstraction, Dada et surréalisme, sans jamais s’engager à fond dans un mouvement, quel qu’il soit. Plutôt que de s’investir dans un style unique et d’en pousser l’innovation, Picabia a plutôt remis en question la notion traditionnelle de l’association d’un artiste avec un seul mouvement. Déstabilisant l’idée d’originalité par l’imitation de tableaux d’autres peintres et de dessins commerciaux, les innovations et la cohérence de Picabia sont conceptuelles plutôt que visuelles. Celui-ci pouvait se donner cette liberté en partie parce qu’il était riche (il avait de l’argent de famille) et parce qu’il a connu des succès financiers avec la vente de ses peintures, lui permettant de se réinventer constamment en tant qu’artiste et d’expérimenter différentes techniques.

Francis Picabia, Tableau Rastadada, 1920. Cut-and-pasted printed paper on paper with ink, 19 x 17.1 cm. Don d'Abby Aldrich Rockefeller (en exchange). Museum of Modern Art. © Succession Francis Picabia / SOCAN (2019)

Après sa phase mécanique, Picabia a adopté Dada, le mouvement international « anti-art » qui vit le jour autour de la Première Guerre mondiale et qui réunissait des artistes comme Jean Arp, Marcel Duchamp et Man Ray. Il a coupé les liens avec Dada en 1921, donnant les raisons suivantes de son départ : « Je me suis séparé de certains dadas parce que j’étouffais parmi eux, chaque jour je devenais plus triste, je m’ennuyais terriblement. » Picabia changeait toujours comme artiste, cherchant à créer quelque chose de nouveau. La constante, c’est que si les mouvements auxquels il s’associait évoluaient après quelques années, son attitude à leur égard était toujours la même, remettant toujours en question le rôle de l’art et de l’artiste.

Seule œuvre de Picabia dans la collection du Musée, Paroxysme de la douleur représente l’un des nombreux mouvements artistiques avec lesquels il a joué et qu’il a manipulés. S’il a créé des œuvres dans de nombreux styles, celles-ci sont rarement accrochées ensemble dans les musées. Elles sont généralement exposées séparément parmi des tableaux d’un même genre. Le spectateur est donc toujours mis au défi de deviner à quel mouvement Picabia appartient, plutôt que de pouvoir se concentrer sur la vaste palette de cet artiste polymathe.

 

Paroxysme de la douleur de Francis Picabia est à l'affiche dans la salle C217 au Musée des beaux-arts du CanadaPartagez cet article et abonnez-vous à nos infolettres pour connaître les dernières informations et en savoir davantage sur l’art au Canada.

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