Carl Moll, détail d'À la table du déjeuner, 1901. Huile sur toile, 107 x 136 cm. Musée des beaux-arts du Canada, Ottawa. Photo MBAC

Tranquillité et harmonie : Carl Moll dépeint la vie familiale

L’art à Vienne au détour du XXe siècle est synonyme des toiles vibrantes et extravagantes de Gustav Klimt, particulièrement ses œuvres les plus radicales et transgressives telles qu’Espoir I (1903), au Musée des beaux-arts du Canada. Par contraste, le tableau calme et réfléchi À la table du déjeuner (1901) de Carl Moll peut nous apparaître comme une anomalie à l’époque. Peinte par l’ami de Klimt et cofondateur de la Sécession viennoise, cette œuvre est néanmoins un ambitieux portrait de la vie moderne, tant en termes de sujet que par l’idiome pictural utilisé pour le transmettre. L’ajout d’À la table du déjeuner à la collection d’art européen du Musée (premier tableau de l’artiste à intégrer un établissement public au Canada) met en valeur la vaste gamme de tendances artistiques en cette période critique de l’histoire de l’art, témoignant des complexités réelles des pratiques de l’avant-garde.

Bien qu’il soit aujourd’hui relativement inconnu à l’extérieur de l’Autriche, son pays d’origine, Carl Julius Rudolf Moll (1861–1945) est l’un des principaux acteurs du monde de l’art à Vienne à l’aube du XXe siècle. Il exerce une grande influence sur le programme de l’avant-garde de la Sécession, faisant la promotion en particulier des expositions d’œuvres d’artistes étrangers de celle-ci. Moll est également partie prenante de la fondation de la Wiener Werkstätte, une coopérative vouée aux arts appliqués. Il demeure une figure clé pour la génération suivante de peintres, soutenant activement le travail de jeunes artistes comme Oskar Kokoschka.

Carl Moll, Autoportrait dans l'atelier, c. 1906. Huile sur toile, 100 × 100 cm. Gemäldegalerie der Akademie der bildenden Künste, Vienna. Erich Lessing / Art Resource, NY

Observateur sensible et peintre subtil, Moll choisit une gamme de sujets réduite : paysages, natures mortes et scènes d’intérieur. Ces dernières comptent parmi ses œuvres les plus connues et elles sont profondément estimées par ses contemporains. Comme Carl E. Schorske le souligne dans son étude révolutionnaire Vienne fin de siècle. Politique et culture, la notion d’intériorité (de la maison et de l’esprit) est l’un des éléments clés de la modernité viennoise. Déçus par l’échec des politiques libérales, écrivains et artistes se retirent de la sphère publique et se tournent vers la vie culturelle du chez-soi. Les artistes de l’avant-garde créent des environnements riches de sensations pour leurs clients bourgeois, caractérisés par les réalisations de la Wiener Werkstätte.

Carl Moll, À la table du déjeuner, 1901. Huile sur toile, 107 x 136 cm. Musée des beaux-arts du Canada, Ottawa. Photo MBAC

En 1895, Moll épouse Anna Schindler-Bergen, veuve de son professeur, peintre de paysage. Dans À la table du déjeuner, l’artiste représente l’idéal du calme foyer privé et l’affection familiale en faisant le portrait de sa femme, de leur fillette Maria et de sa belle-fille Alma (plus tard Alma Mahler). La table richement dressée jaillit vers le spectateur, invitant celui-ci à prendre part au repas tout en rejetant une intimité trop grande. Il s’agit à la fois d’une scène de la vie quotidienne chez des représentants de la classe moyenne supérieure et l’évocation d’une tranquillité harmonieuse et ordonnée. L’attention que porte Moll aux éléments de nature morte n’est pas fortuite : c’est un foyer aisé, mais sans ostentation; tout est soigneusement conçu, élégant et fonctionnel. Les ustensiles et objets de céramique, les rituels familiers et rassurants de la table sont là pour que l’on vive pleinement le moment et qu’on le savoure. Le soin pris pour représenter un mode de vie prévenant et joyeux prend une dimension morale, suggérant une existence ordonnée, paisible et esthétiquement riche, ce qui pour Moll et nombre de ses contemporains est synonyme d’idéal.

De telles scènes intérieures permettent à Moll d’explorer la grande idée sécessionniste de la Gesamtkunstwerk (œuvre d’art totale), réunissant architecture, design et performance. À la table du déjeuner est peint dans la nouvelle villa du peintre conçue par le célèbre architecte sécessionniste Josef Hoffmann dans le cadre d’une colonie d’artistes à Hohe Warte, un quartier à la mode à Vienne. Dans une série de tableaux réalisés à l’époque, Moll présente sa maison comme un ensemble esthétique autosuffisant, où tout (éléments d’architecture, mobilier, vêtements et même les ustensiles les plus banals) crée le cadre pour une vie vraiment moderne, une vie de sensibilité.

Carl Moll, Ma salle de séjour (L'épouse du peintre, Anna Moll, dans leur appartement à Vienne),  1903. Huile sur toile, 100 × 100 cm. Wien Museum Karlsplatz, Vienna. Erich Lessing/ Art Resource, NY

Moll illustre des fragments de ces espaces, comme s’il offrait des moments intimes de la vie privée de sa famille dans des compositions rappelant la peinture néerlandaise du XVIIe siècle. Absorbés dans l’instant présent, ses sujets semblent souvent ignorer qu’ils sont observés. Toutefois, l’attention accordée par Moll à leurs environnements, sa capacité à trouver un moyen pictural de transmettre leur expérience de la lumière filtrée à travers la pièce, l’action de tourner les pages d’un livre ou le toucher d’un tissu ou d’une louche donne au spectateur accès à leur état d’esprit intérieur. Nous sommes dans un certain sens conviés dans leur univers. Les personnages et le lieu font un, et l’environnement les « complète » – eux ou des substituts, s’ils sont détourés ou s’ils sont assis dos à nous – révélant des aspects de leur être et de leur personnalité.

Ce sentiment d’expérience partagée est transmis par l’artiste et en particulier par sa touche. Le style de Moll est personnel, issu de pratiques européennes de la fin du XIXe siècle. Il retient des éléments d’impressionnisme classique dans sa façon de transmettre notre perception du monde, tout en étant influencé par le tournant postimpressionniste vers l’expérimentation avec des qualités plus abstraites. Dans À la table du déjeuner, Moll affiche sa prédilection pour la technique française du pointillisme, avec des touches de couleurs vives méticuleusement appliquées; en même temps, il adopte les éléments structuraux de la peinture décorative contemporaine avec une organisation stricte de la surface.

Carl Moll, À la table du déjeuner (détail).

Cette application soignée de la peinture suppose une observation tout aussi minutieuse. Des variations dans la structure, le type et l’échelle des traits de pinceau accélèrent ou ralentissent notre regard qui se pose sur le tableau. Assiettes, argenterie, fruits et fleurs sont représentés avec rigueur; les fenêtres sont traitées plus librement, les marques sont gestuelles et la peinture a du corps. La description subtile de la scène nous pousse à regarder de plus près et, comme notre œil défile sur la toile, nous voyons la lumière bleue de l’hiver pénétrer à travers les rideaux inondés de soleil, délicatement mêlée à l’éclairage artificiel de la pièce. La lumière naturelle et artificielle, chaude et froide, s’unit dans une synthèse parfaite, captée sur la nappe, l’argenterie, la verrerie et sur les personnages eux-mêmes. En 1906, l'écrivain Ludwig Hevesi s’émerveille de ce traitement « extraordinairement réussi » de la lumière : « Le problème de la lumière est résolu avec esprit et audace du début à la fin, à l’aide d’une nouvelle technique de pointillés qui s’allie très bien avec les différents éléments lumineux et effets de couleurs. » Le résultat est une extraordinaire sensation de la pièce elle-même. Si la toile n’est pas littéralement descriptive (les mêmes marques sont utilisées pour représenter des choses très différentes), il s’en dégage néanmoins une impression de réalité. Elle est partiellement optique, partiellement haptique, comme si nous pouvions ressentir le poids des objets, effet contrebalancé par une présence marquée du design et de l’impulsion décorative, privilégiée par un grand nombre des contemporains de Moll.

À la table du déjeuner, sans doute l’une des œuvres les plus réussies de l’artiste, provient d’une collection privée. Considérée comme perdue pendant près d’un siècle, la toile a déjà appartenu à Siegmund Isaias Zollschan, de Vienne, et figure parmi plusieurs biens qu’il fit parvenir à un proche au Canada pour y être protégés avant la guerre. Les Zollschan, une famille juive, seront malheureusement persécutés par les nazis et Siegmund périra durant l’Holocauste. La famille au Canada a veillé sur l’œuvre depuis.

 

 

La peinture À la table du déjeuner de Carl Moll est présentée dans la salle C215 du Musée des beaux-arts du Canada. Abonnez-vous à nos infolettres pour demeurer au courant des derniers articles, expositions, nouvelles et événements du Musée, et en apprendre plus sur l’art au Canada.​

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