Ron Terada,
Vous êtes sortis du secteur américain, 2005.
 Vinyle de signalisation routière réfléchissant. 3M, aluminium extrudé, acier galvanisé et bois, installé 304.8 x 304.8 x 40.6 cm.
 Don de Kenneth Bradley, Calgary, 2016.
 Musée des beaux-arts du Canada, Ottawa.
 © Ron Terada
 Photo: MBAC

Une affaire de frontières : Ron Terada et la force des signes

Dans un certain sens, il est même surprenant que la sculpture ait été réalisée. Fort d’une commande de la Windsor Art Gallery, l’artiste vancouvérois Ron Terada est entré en contact avec le service de la signalisation de l’administration municipale de Windsor pour la production, puis l’installation d’un panneau routier au départ de la rue Church sur la promenade au bord de la rivière de la ville, face à la frontière canado-américaine. Dans le style typique blanc sur vert des renseignements et panneaux indicateurs des autoroutes, et figurant dans les deux langues officielles du Canada, on pouvait y lire : « Vous êtes sortis du secteur américain ».

Ron Terada, le retrait de l'œuvre Vous êtes sortis du secteur américain, 28 septembre 2005. © Ron Terada Photo: Ron Terada

Le panneau a été installé le vendredi 23 septembre 2005 et devait rester en place jusqu’en janvier 2006 pour coïncider avec une exposition des œuvres de Terada à la Windsor Art Gallery. Cinq jours plus tard, cependant, la même équipe de travailleurs de la Ville qui l’avait posé a été chargée par le conseil municipal de le retirer. Lors de sa brève existence, il avait apparemment soulevé la colère de certains politiciens locaux. La controverse a fait la une du Windsor Star. Le commissaire de l’exposition a dit aux journalistes que les conseillers avaient voté derrière des portes closes le retrait de l’œuvre, ce que le maire a contesté. Quand Terada a revu son panneau, ce dernier avait été retourné à la Windsor Art Gallery et découpé en morceaux. 

Pour commémorer l’épisode, l’artiste a demandé peu après à l’atelier de signalisation de la Ville de Vancouver de recréer l’œuvre, cette fois dans une édition de trois exemplaires, en noir sur blanc. Le Musée des beaux-arts du Canada a fait l’acquisition de l’un d’eux en 2016, qui est actuellement présenté dans la salle B205, à proximité de deux tableaux de Terada, appelés « Jeopardy paintings » ou peintures en péril.

Ron Terada,
 Sans titre (Peinture « Jeopardy »), 1999. Acrylique sur toile, 165.4 x 147.5 x 5 cm. Acheté en 2000
. Musée des beaux-arts du Canada, Ottawa. © Ron Terada
 Photo: MBAC

Exposé aujourd’hui, Vous êtes sortis du secteur américain a une nouvelle pertinence, alors que les discussions sur les frontières, sur ce qu’elles permettent et restreignent, constituent une fois de plus un thème important de campagne et de politique. Et pas seulement aux États-Unis – pays du mur de Donald Trump à la frontière mexicaine, de la très publicisée politique de séparation des familles et des inquiétudes à propos de la « caravane » – mais aussi au Canada, où les mêmes populismes et xénophobies de droite concernant les migrants et les réfugiés ont infiltré notre discours politique. (Selon un sondage EKOS dont les résultats ont été publiés en avril, 40% des répondants canadiens pensent que le pays accueille « trop » d’immigrants.) Vous êtes peut-être « sortis du secteur américain », mais cela signifie simplement que vous êtes entrés dans un autre. Sans un important changement de cap, nous semblons nous diriger vers un monde strictement sectorisé.

Terada a réalisé le panneau d’origine après un court séjour à New York (expliquer aux gardes-frontières et douaniers américains qu’il était artiste en résidence aux États-Unis provoquait souvent l’émoi, à cause du caractère sacré et du statut du mot « résident »). L’ère de l’après 11 septembre était toute fraîche. Le département de la Sécurité intérieure n’avait pas encore trois ans. La guerre contre le terrorisme avait lieu en Afghanistan et des troupes venaient tout juste d’être déployées en Iraq. Terada avait récemment réalisé Five Words in Coloured Neon [Cinq mots en néon de couleur] (2003), reprenant le code couleur des échelles de menace terroriste. Il se souvient d’avoir vu des hélicoptères en patrouille lors de sa première visite du site proposé, le long du bord de la rivìere Detroit à Windsor. La logique accrue de sécurité, particulièrement autour des frontières, était manifeste, et l’anxiété qui l’accompagnait, palpable.

Ron Terada, Five Words in Coloured Neon (Cinq mots en néon de couleur), 2003. Installation, tubes en néon, 170 x 127 x 8 cm. Vue de l'installation à WOOSH, Griffin Art Projects, North Vancouver, Canada, 2015. Avec authorisation de Catriona Jeffries, Vancouver. © Ron Terada


Terada a été frappé, lors de ce premier contact, par la proximité de Windsor et de Detroit, et donc des États-Unis, séparés seulement par la rivière Detroit, « une distance facile à franchir à la nage ». L’intervention qu’il planifiait devait accueillir ceux qui venaient de quitter les États-Unis. Son panneau aurait évoqué les avertissements affichés à Checkpoint Charlie, le point de passage entre Berlin Est et Ouest lors de la Guerre froide, qui prévenait les voyageurs, « Vous sortez du secteur américain » en anglais, russe, français et allemand. La référence rappelle aux spectateurs que les États-Unis sont une puissance militaire mondiale, une réalité rarement reflétée par les passages transfrontaliers américano-canadiens, bien que marquée ailleurs, ainsi qu’une entité étatique extrêmement préoccupée par le contrôle des frontières.

Ce sont peut-être ces connotations qui émergent en affirmant simplement quelque chose de très évident , « Vous êtes sortis du secteur américain », qui ont ainsi affecté l’administration locale. Le maire a déclaré au Windsor Star qu’un échange de courriels avait eu lieu entre les conseillers concernant des plaintes de résidents, de visiteurs et d’entreprises de la région. Certains édiles ont remis en question la validité même de l’œuvre d’art, ce qui a engendré par rebond un débat sur les attentes et la fonction de l’art dans la sphère publique. Un conseiller particulièrement véhément a déclaré que le panneau devrait être relégué dans un « placard à balais ». (Windsor, curieusement, n’avait pas de politique d’art public avant Vous êtes sortis du secteur américain, mais elle s’en est dotée d’une au cours de la même année.) En réfléchissant à la saga, Terada estime que la Ville a agi par peur (exagérée ou non) d’aliéner les touristes américains et partenaires commerciaux dont dépendent de nombreuses entreprises locales.

Ron Terada,
Vous êtes sortis du secteur américain, 2005.
 Vinyle de signalisation routière réfléchissant. 3M, aluminium extrudé, acier galvanisé et bois, installé 304.8 x 304.8 x 40.6 cm.
 Don de Kenneth Bradley, Calgary, 2016.
 Musée des beaux-arts du Canada, Ottawa.
 © Ron Terada
 Photo: MBAC

La réaction est la marque d’une sensibilité peut-être particulière aux villes frontière, où les pays sont contigus, de même que de notions plus abstraites comme les identités nationales. Dans de tels lieux, les frontières physiques révèlent des frontières psychiques, un sens de ce qui est « verboten », qui peut ne pas être ressenti dans l’arrière-pays. Dans une ville comme Windsor, située le long de ce que l’on considère comme une frontière « amie », les relations étrangères peuvent se mesurer en chambres d’hôtel vacantes, en restaurants vides et en réductions de personnel parce qu’« il n’y avait personne ce soir ». 

Au Musée des beaux-arts, Vous êtes sortis du secteur américain semble maintenant un panneau plus mobile, tenu en position debout par un petit monticule de sacs de sable, comme s’il avait été transporté à Ottawa directement de Windsor. Les sacs de sable suggèrent une autre propriété des frontières : elles sont mobiles, elles changent, elles avancent ou reculent.

Même si elle est née ici, l’œuvre n’est pas propre au Canada : elle s’applique aussi à d’autres régions frontalières. Des déclinaisons sont d’ailleurs apparues ailleurs. À Mostyn au Pays de Galles, le message a été traduit en gallois. Au Museum of Contemporary Art Chicago en 2011, il était en anglais et en espagnol (cette version sera installée à nouveau cet été dans le cadre d’Art Basel en Suisse). De nouvelles itérations sont toujours envisageables. C’est là la grande puissance de l’œuvre : elle s’exerce sur les frontières passées, présentes et futures. Il est possible d’insérer la langue des peuples concernés. Le nom du pouvoir impérial même peut changer. Mais tant qu’il y aura des secteurs, il y aura un panneau.

 

Les œuvres de Ron Terada sont actuellement présentées dans les salles B203 et B205 au Musée des beaux-arts du CanadaPartagez cet article et abonnez-vous à nos infolettres pour connaître les dernières informations et en savoir davantage sur l’art au Canada.

Partager cet article: 

À propos de l'auteur