Mélanger la lumière : la photographie abstraite de Jessica Eaton

Jessica Eaton, cfaal 340, 2013. Épreuve au jet d'encre, 127 x 101.5 cm. Musée des beaux-arts du Canada, Ottawa © Jessica Eaton Photo : MBAC

Lorsqu’on l’interroge sur sa méthode de travail complexe, la photographe Jessica Eaton commence par une histoire. En 1861, le physicien écossais James Clerk Maxwell, auteur d’un traité de référence sur la vision en couleur humaine, collaborait avec Thomas Sutton, l’inventeur de l’appareil-photo reflex à un objectif, pour réaliser la première photographie en couleur. Celle-ci montrait un ruban de tartan noué. Sutton avait photographié le ruban trois fois avec trois filtres différents (rouge, bleu et vert) fixés à son objectif. La même année, lors d’une conférence à la Royal Institution of Great Britain, Maxwell s’est servi de trois lanternes magiques, chacune équipée d’un filtre rouge, bleu ou vert, pour projeter et superposer les images séparées, présentant le ruban avec des couleurs quasi-authentiques.

Eaton fait cette entrée en matière pour illustrer sa propre méthode de reproduction de la couleur dans ses photographies, mais l’anecdote révèle aussi subtilement des aspects fondamentaux de sa pratique; voici une artiste très versée dans l’histoire, la physique et les possibilités offertes par la technique photographique.

Jessica Eaton, cfaal 346, 2013. Épreuve au jet d'encre, 127 x 101.5 cm Musée des beaux-arts du Canada, Ottawa © Jessica Eaton Photo : MBAC

La Montréalaise est sans doute surtout connue pour sa série photo en cours Cubes for Albers and LeWitt [Cubes pour Albers and LeWitt], qui couvre plus d’une décennie (les titres des œuvres, « cfaal », correspondent à l’acronyme du nom de la série). Avec leurs teintes intenses aux accents de bijoux, les formes imbriquées et entrelacées d’Eaton sont comme des objets en 3D au comportement singulier. Une partie du plaisir face à son œuvre, en effet, réside dans le décryptage de ce qui nous est donné à voir et de son élaboration. On sera tenté de risquer une comparaison avec l’abstraction géométrique de Josef Albers et Sol LeWitt, les deux artistes à qui la série rend hommage, ou encore avec les peintures de Frank Stella et de l’Op art des années 1960. Les énigmes polychromes d’Eaton, cependant, sont d’origine purement photographique, leurs effets étant produits à même l’appareil photo et grâce au masquage, à l’application de filtres et aux expositions multiples. Le Musée des beaux-arts du Canada compte dans sa collection trois pièces de cette série, cfaal 306, cfaal 340 et cfaal 346.

Les sujets principaux dans le projet d’Eaton sont les cubes de bois éponymes. Ils sont construits dans des dimensions variables et peints uniquement dans des nuances de 11 niveaux de gris, du blanc au noir (basés sur le système des zones du photographe d’avant-garde Ansel Adams). Eaton obtient les couleurs flamboyantes caractéristiques de la série – que ce soit mandarine, roux ou bleu œuf de merle – en prenant des prises de vue multiples avec une combinaison de filtres de sélection trichrome rouges, bleus et verts. Ce système de synthèse des couleurs, qui fonctionne tout particulièrement avec la lumière, s’appelle le mélange additif des couleurs.

Jessica Eaton, Extrait de carnet à dessin pour Cubes for Albers and LeWitt. © Jessica Eaton Photo : Avec l'authorisation de l'artiste

Pour chaque prise, elle prépare des notes détaillées, élaborant les formules pour obtenir les couleurs souhaitées et planifiant la chorégraphie précise des permutations de filtres et des mouvements des cubes dans le cadre. Avec la progression de la série, le processus est devenu à la fois plus méthodique et plus complexe. Une image comme cfaal 346 (2013), dit-elle, a nécessité entre 12 et 24 prises de vue, alors que les créations plus récentes en exigent quelque 90.

Le projet a démarré en partie, explique-t-elle, parce que l’artiste et théoricien Josef Albers, dans son important ouvrage L’interaction des couleurs, de 1963, a rejeté l’idée que le mélange additif était l’apanage des physiciens, et non des artistes. Albers a mené « l'étude la plus exhaustive sur la synthèse soustractive des couleurs de l’époque contemporaine », affirme Eaton, et donc son rejet pur et simple du mélange additif l'a frappée comme étant un défi. Elle a également été influencée par Paragraphs on Conceptual Art et Sentences on Conceptual Art, de Sol LeWitt, parus en 1967–1968, et en particulier par un énoncé à propos du travail à partir d’idées abstraites qui n’ont pas forcément de répertoire physique. LeWitt proposait de prendre une simple forme et de projeter sur elle, et qu’avec la répétition, l’idée pouvait devenir art. Le cube est devenu pour elle ce véhicule.

Jessica Eaton, cfaal 306, 2013. Épreuve au jet d'encre, 127 x 101.5 cm. Musée des beaux-arts du Canada, Ottawa © Jessica Eaton Photo : MBAC

« Mon œuvre met de côté l’idée que la photographie est le "crayon de la nature" », explique Eaton, faisant référence aux explorations menées vers le milieu du XIXe siècle par le pionnier de la photographie William Henry Fox Talbot. « Ce qui m’intéresse dans la photographie est bien moins le rendu de mon expérience de la réalité que des aspirations généralement associées à la peinture : montrer quelque chose qui va au-delà de ma propre expérience. »

Ceci ne signifie pas que ses photographies ne montrent rien de « réel ». Tenue par sa discipline artistique de collecter ses informations seulement dans le monde physique, elle doit négocier l'espace, le temps et le spectre électromagnétique. Les résultats représentent la réalité, même si ce n’est pas ainsi que la perçoit d’ordinaire l’œil humain. Elle en parle comme de la dimension métaphysique de son travail. « Je trouve ça réconfortant. Je sais qu’il y a beaucoup de gens qui ont besoin d’un dieu et de l’idée qu’il y a tous ces absolus, mais j’ai toujours pensé que le mystère insondable de l’univers est beaucoup plus attirant… Il a l’agréable potentiel de vous rappeler qu’il y a bien plus que ce que voient les yeux. Nous, humains, je crois, sommes bien trop souvent englués dans la croyance que notre façon de faire, telle qu’elle est maintenant, est la seule possible. » Les photographies d’Eaton réjouissent par leurs possibilités. « Je n'ai jamais douté que mon travail était, en ce sens là, festif, conclut-elle. Peut-être un rien utopique. »

 

Pour voir la liste des œuvres de Jessica Eaton dans la collection du Musée des beaux-arts du Canada, consultez la collection enligne. Partagez cet article et abonnez-vous à nos infolettres pour demeurer au courant des derniers articles, expositions, nouvelles et événements du Musée, et en apprendre plus sur l’art au Canada.

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