Meryl McMaster, Au bord de cette immensité, 2019. Épreuve à développement chromogène montée sur panneau d'aluminium composé

Meryl McMaster, Au bord de cette immensité (détail), 2019. Épreuve à développement chromogène montée sur panneau d'aluminium composé, 101.6 x 152.4 x 0.3 cm. Acheté en 2021. Musée des beaux-arts du Canada, Ottawa.  © Meryl McMaster Photo : MBAC

Meryl McMaster. Passages, migration et nature

À sa pratique photographique, l’artiste Meryl McMaster associe des éléments de performance et d’installation, tout en explorant les tensions qui entourent la compréhension de l’identité et des origines, particulièrement les siennes en tant que femme d’ascendance autochtone (Crie des plaines) et européenne (britannique/néerlandaise). Dans son travail, McMaster se concentre sur le territoire, l’environnement naturel et la migration, avec l’espoir que nous tous conservions un équilibre écologique avec le monde qui nous entoure. Ces questions, actuelles et pertinentes, touchent non seulement les peuples autochtones, mais les Canadiens dans leur ensemble, donnant à ses réalisations une résonance universelle.

L’approche performative de McMaster à la photographie (dans ses images mises en scène caractérisées par des costumes et des accessoires élaborés) est au cœur de sa création. Elle joue des frontières entre performance, sculpture et photographie, cette dernière étant le résultat final. L’artiste ne considère pas ces accessoires saisissants (dont des costumes d’animaux complets et un collier fabriqué à partir de centaines de journaux torsadés) comme des œuvres d’art autonomes, mais plutôt comme des outils de transformation personnelle qui deviennent des extensions de son corps.

Meryl McMaster, Conduisez-moi à des endroits que je ne pourrais jamais trouver par moi-même II, 2019. Épreuve à développement chromogène montée sur panneau d'aluminium composé

Meryl McMaster, Conduisez-moi à des endroits que je ne pourrais jamais trouver par moi-même II, 2019. Épreuve à développement chromogène montée sur panneau d'aluminium composé, 101.6 x 152.4 x 0.3 cm. Acheté en 2021. Musée des beaux-arts du Canada, Ottawa. © Meryl McMaster Photo : MBAC

Conséquemment, l’autoportrait figure souvent dans l’œuvre de McMaster. Dans une analyse publiée par Border Crossings en 2017, la critique d’art Manon Gaudet remarque que les photographies de McMaster saisissent la tension entre mémoire culturelle et personnelle, et ce que l’imagination rend possible. Au moment où elle remportait le Prix nouvelle génération de photographes, McMaster a déclaré à la journaliste artistique Lynn Saxberg : « Je cherche vraiment à explorer les questions du sens de soi et de la façon dont nous le construisons à travers le territoire et la lignée, l’histoire et la culture. »

Dans ses œuvres, l’artiste se représente souvent dans la nature et elle voit le paysage et les saisons comme une partie intégrante de sa recherche d’autodécouverte. In-Between Worlds [Entre deux mondes], sa série de 2010–2013, s’inspire de ses expériences approfondies dans l’exploration de paysages éloignés, par lesquelles elle a commencé à se pencher sur ses relations avec les autres et sa place dans la nature. Elle dit avoir vu la création de la série comme un apprentissage transformationnel : « L’idée d’In-Between Worlds m’a frappée comme une occasion d’exprimer mon héritage biculturel, pas comme une lutte, mais plutôt comme une manière stratégique de penser à la façon dont les deux se connectent. J’appartiens à deux legs, j’existe entre les deux... J’ai inséré mon propre corps dans des espaces visuels qui reflétaient à la fois l’inspiration que j’ai ressentie lors de mes moments de solitude dans la nature et le concept d’entre-deux … Plus je progressais, plus j’ai voulu incorporer des sculptures qui prenaient la forme de talismans, suggérant davantage un collage de mes héritages. »

Meryl McMaster, Des univers, nous n'en avons qu'un seul, 2019. Épreuve à développement chromogène montée sur panneau d'aluminium composé

Meryl McMaster, Des univers, nous n'en avons qu'un seul, 2019. Épreuve à développement chromogène montée sur panneau d'aluminium composé, 114.3 x 76.2 x 0.3 cm. Acheté en 2021. Musée des beaux-arts du Canada, Ottawa. © Meryl McMaster Photo : MBAC

Cette année, le Musée des beaux-arts du Canada a ajouté quatre œuvres de McMaster à sa collection : Des univers, nous n’en avons qu’un seul, Au bord de cette immensité, conduisez-moi à des endroits que je ne pourrais jamais trouver par moi-même I et II et Portage pour une chanson. Elles font toutes partie de son corpus d’œuvres le plus récent, Aussi immense que le ciel. Entreprise en 2019, la série porte sur l’intersection entre des visions du monde, résultant de l’éducation de l’artiste dans une famille d’origine autochtone et occidentale. La prise en compte de différentes visions du temps et des innombrables cycles de la vie a conduit à la construction de cette série, comme l’explique McMaster sur son site Web : « Un grand nombre des lieux que j’ai visités revêtent une signification particulière pour mes ancêtres directs, puisqu’ils représentent des moments importants dans leur vie; j’ai été attirée par les sites de récits anciens à travers le centre et le sud de la Saskatchewan et sur les rives des premiers établissements en Ontario et à Terre-Neuve. Mon objectif était de renouer avec celles et ceux qui m’ont précédée et de me familiariser avec la terre sur laquelle elles et ils ont vécu. Je suis venue voir ces paysages comme autant d’immenses capsules temporelles de savoir enterré. Aussi immense que le ciel, c’est emprunter ces sentiers anciens, expérimentant la diversité. » Les images qui en découlent sont un mélange et un effondrement du temps dans le présent, avec la mémoire du passé et le mystère du futur.

Des univers, nous n’en avons qu’un seul a été réalisé pendant une tempête de neige sur les falaises de Scarborough donnant sur le lac Ontario. L’idée de rives et de frontières est importante pour l’artiste, en cela que celles-ci reflètent les divisions et les concepts coloniaux de territoire, particulièrement celui de la nation. Pour cette pièce, McMaster a construit un costume fait de globes réfléchissants. Elle voulait se présenter comme un phare qui guide les gens vers la sécurité. Elle s’est emballée dans une couverture d’urgence, autre signal pour appeler à l’aide. De même, la signalisation représente une force céleste en tant que geste envers l’univers et indicateur de la présence humaine. Le cadre crépusculaire ou couvert fait allusion à la nature solitaire de la condition de l’humanité. Mais à travers l’apparence d’un phare, McMaster suggère les possibilités de connexions et d’approfondissement, de communauté et de rassemblement.

Meryl McMaster, Conduisez-moi à des endroits que je ne pourrais jamais trouver par moi-même I, Épreuve à développement chromogène montée sur panneau d'aluminium composé

Meryl McMaster, Conduisez-moi à des endroits que je ne pourrais jamais trouver par moi-même I, Épreuve à développement chromogène montée sur panneau d'aluminium composé, 101.6 x 152.4 x 0.3 cm. Acheté en 2021. Musée des beaux-arts du Canada, Ottawa. © Meryl McMaster Photo : MBAC

Conduisez-moi à des endroits que je ne pourrais jamais trouver par moi-même I et II ont été prises au parc national des Prairies, dans le bloc Est des Badlands, en Saskatchewan. Désirant explorer les récits cris sur les étoiles et les constellations, McMaster a été attirée vers ce site en raison de sa désignation comme réserve de ciel étoilé. Des guides et des compagnons ont encore une fois influencé son choix de lieu pour faire des photos, les étoiles étant utilisées tant par les humains que les animaux pour se déplacer. Elle a façonné son chapeau à partir d’une corne d’abondance sur laquelle sont perchés des passerins indigo, des oiseaux particulièrement bien connus pour leur capacité à migrer la nuit, se guidant sur les étoiles. McMaster s’intéresse à l’histoire profonde du territoire, ainsi qu’à notre place dans une cosmologie plus vaste. Son panier, qui ressemble à un nid, est rempli d’étoiles et elle se représente comme entreprenant un long voyage, portant l’univers sur son dos.

Meryl McMaster, Au bord de cette immensité, 2019. Épreuve à développement chromogène montée sur panneau d'aluminium composé

Meryl McMaster, Au bord de cette immensité, 2019. Épreuve à développement chromogène montée sur panneau d'aluminium composé, 101.6 x 152.4 x 0.3 cm. Acheté en 2021. Musée des beaux-arts du Canada, Ottawa.  © Meryl McMaster Photo : MBAC

Elle a photographié Au bord de cette immensité sur l’île de Manitoulin, dans la baie de Gore. La pièce exprime un thème persistant dans le travail de l’artiste : l’idée du voyage et le retraçage des mouvements d’individus, dans ce cas ceux de sa famille. Du côté de sa mère, d’origine néerlandaise, ils vivaient dans l’État de New York et sont venus au Canada après la révolution américaine. Ils se sont d’abord installés sur l’île de Manitoulin, puis ont déménagé à la Saskatchewan.

L’œuvre montre McMaster à un moment de son parcours. Pour l’artiste, la région a résonné comme un site où ses ancêtres ont marché et elle se dépeint comme reconstituant leur voyage, portant un bateau qui représente leur passage vers différents territoires. Les oiseaux dans le bateau sont de nature générique, mais ils sont des compagnons et des guides. McMaster a alors eu l’impression que le temps s’était effondré et s’est interrogée non seulement sur ceux qui l’ont précédée, mais aussi sur ceux qui viendront dans le futur. Elle a également réfléchi à ce qui n’appartient pas à la famille, la nature et les animaux, représentés par les oiseaux, et leur moment dans le temps, ainsi qu’à sa responsabilité qui est de les mener à bon port.

Meryl McMaster, Portage pour une chanson, 2019. Épreuve à développement chromogène montée sur panneau d'aluminium composé

Meryl McMaster, Portage pour une chanson, 2019. Épreuve à développement chromogène montée sur panneau d'aluminium composé, 101.6 x 152.4 x 0.3 cm. Acheté en 2021. Musée des beaux-arts du Canada, Ottawa. © Meryl McMaster Photo : MBAC

Portage pour une chanson a été prise à L’Anse aux Meadows, à Terre-Neuve. Dans cette œuvre, McMaster s’est tournée vers des récits plus larges de migrations. Elle voit l’endroit comme un point de rencontre avec l’Europe, remontant aux Norvégiens qui habitaient le site vers l’an 1000 apr. J.-C. Elle s’est également penchée sur toutes les histoires racontées par les gens, Autochtones et non-Autochtones, qui y sont passés. La migration des peuples a soulevé dans son esprit la question de l’hébergement, ou du refuge pour les créatures indésirables, humaines et animales. Les structures tenues et portées par l’artiste reflètent cette idée; ce sont des nichoirs massifs, dans lesquels apparaissent des oiseaux jaunes, des chardonnerets. Aux yeux de McMaster, les peuples, mais également les animaux et autres espèces sont des immigrants; l’oiseau jaune peut aussi renvoyer au canari, ce chanteur domestiqué. Enfin, l’artiste estime que l’ensemble du processus de colonisation a créé un besoin d’hébergement, car les peuples autochtones ont été exploitées par le désir de progrès des autres peuples, ce qui a entraîné une dislocation massive, physiquement et spirituellement.

McMaster traite de thèmes qui touchent tout le monde aujourd’hui, comme les tensions entourant l’identité et l’héritage personnels de chacun, l’acceptation des différentes visions du monde qui peuvent exister en soi et le retour sur son passé. Jeune artiste accomplie dont le travail est à la fois conceptuellement puissant et visuellement spectaculaire, McMaster est assurément à suivre.

 

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