Michael Belmore : matériaux et temps profond

Michael Belmore, Bridal Veil perdu, 2015. Sculpture en cuivre et acier

Michael Belmore, Bridal Veil perdu, 2015. Cuivre et acier, 304.8 x 228.6 x 35.6 cm. Acheté en 2017. Musée des beaux-arts du Canada, Ottawa. © Michael Belmore Photo : MBAC

À une époque qui s’emballe sous l’effet de plus en plus accéléré des bouleversements sociaux et climatiques, j’ai aimé la manière dont le travail de l’artiste Michael Belmore nous remet sur le chemin de l’extrême lenteur et de la permanence des matériaux naturels. Comme individus, nous pouvons modifier notre environnement, laisser une empreinte ou donner un souffle, mais nous ne sommes que quantité négligeable dans la grande marche du temps. Au contact des créations de Belmore, il y a de la transcendance au-delà de l’instant même. Les éléments terrestres sont résolus : ils sont là pour de bon. L’œuvre de Belmore est un murmure contemplatif de cette constatation factuelle.

L’artiste, qui travaille avec des matériaux aussi rigides et exigeants que la pierre et le métal, nous donne à voir ce qu’ils apportent comme confort, évoquant l’âtre et la douceur du foyer. Ses créations sont une méditation sur les moyens de se rassembler : comme si une force glaciaire externe erratique nous forçait à migrer vers un lieu différent, très loin de là d’où nous sommes partis. À notre arrivée, nous laissons notre trace dans le paysage.

Acquise en  2017,  Bridal Veil perdu de Belmore est présentée dans l’enceinte en granit de l’Atrium Famille Michael et Sonja Koerner du Musée. L’île de Manitoulin, à laquelle le titre de la sculpture fait référence, est ici associée à l’île de Manhattan, représentée sur les plaques métalliques de l’œuvre. Sur la surface, Belmore a gravé les voies navigables qui s’écoulent vers et de New York, autrefois territoire des Lenapes. Celles-ci unissent « l'île » d’Amérique du Nord, « axes commerciaux qui apportent l’abondance, drainent les ressources, donnent et prennent la vie », qu’il compare au « sang qui alimente le système circulatoire ou vasculaire, un cycle qui s’écoule vers l’extérieur pour finalement retourner à son point de départ ».  

Lors d’une conversation récente avec l’artiste, nous avons parlé de cette œuvre en particulier, de l’utilisation qu’il fait des matériaux, de sa technique, ainsi que du sens inhérent à cette création.

 

Bridal Veil perdu est faite de multiples feuilles de cuivre. Pour vous, le choix du matériau est délibéré pour diverses raisons. Pouvez-vous me dire pourquoi le cuivre?
Comme matériau, sa patine peut évoquer toute une palette de couleurs différentes. Avec ma pièce de cuivre de départ, l’idée était de créer les couleurs qui existent dans un paysage. Le cuivre permet un tel projet, avec des verts, des rouges, des pourpres, des bleus et des bruns. Il peut recréer ce que l’on voit dans un environnement naturel. L’épaisseur du cuivre est également intentionnelle. Je martèle la surface pour créer un paysage, mais au-delà de la beauté de celui-ci, il y a quelque chose sous cette surface. Nous construisons nos vies à partir du cuivre, de l’acier, de la terre et du bois extraits du sol. C’est une des choses que les matériaux nous permettent, en tant que collectivité, que société. Cette plaque de cuivre de 0,3 cm est magnifique, mais j’ai également conscience de l’utilité qu’a ce matériau.

Il est aussi étonnant de penser à ce qu’il nous permet de faire et à son importance dans nos vies, comment il apporte chaleur et lumière. Si vous prenez n’importe lequel de nos logements, il y a beaucoup de cuivre dans nos murs, de la lumière électrique à la technologie sans fil. Imaginez tous ces fils de cuivre qui connectent les maisons; tous les poteaux sur la rue qui nous relient les uns aux autres d’une manière souvent invisible. Il peut jouer le rôle du feu, lui qui nous tient au chaud, nous donne un sentiment de sécurité, parce qu’il nous apporte l'éclairage et nous permet de rester en relation avec autrui.

Pour les Anishinabés, c’est un matériau important parce qu’il est vu comme un lien entre les Oiseaux-Tonnerre et les Mishibizhiig – les Manitous – nos Grands Esprits. Là d’où je viens, au lac Supérieur, on dit que cette matière première est leur sang séché. Pour cette raison, il est précieux et important. Dans la société occidentale, il est considéré comme un matériau de valeur en tant que ressource, mais il n'a pas cette connotation de rareté que l’on accorde à l’or ou l’argent. Il possède une valeur utilitaire pour tout ce qu’il apporte comme confort dans la maison.

Michael Belmore, Bridal Veil perdu (détail), 2015. Sculpture

Michael Belmore, Bridal Veil perdu (détail), 2015. © Michael Belmore Photo : MBAC

La technique que vous employez pour créer la surface de vos pièces en cuivre demande énormément de travail. Pouvez-vous expliquer le procédé que vous utilisez, le défoncé et le repoussé?
Le défoncé et le repoussé sont une technique traditionnelle de travail des métaux utilisée, par exemple, pour créer un calice. « Défoncer » signifie marteler la surface d'une pièce de métal dans un sens, et « repoussé » dénote pousser dans une autre direction dans le but d’obtenir une représentation en trois dimensions. C’est une technique dont je me sers pour illustrer notre impact sur le territoire. La façon dont je procède, c’est de graver le paysage à même le matériau, les lacs et les rivières. Je martèle le rivage et, en poussant dans un matériau de relief, habituellement du sable, je fais par cette action ressortir la terre. En fait, je lui donne forme, conférant au cuivre un aspect topographique. Les morceaux de cuivre sont des cartes. Elles sont précises, mais dans la limite de mon maniement du marteau. J’ai toujours en tête comment nous nous comportons en tant que gardiens de cette terre, avec cette idée que nous commettons des erreurs, tout comme je le fais avec mon marteau, et pourtant, nous continuons à aller de l’avant.

 

La notion de durée est aussi voulue dans votre travail. Vous ne prenez pas de raccourcis ni ne cherchez à simplifier ou accélérer le processus. Pourquoi?
Une grande partie de mon travail renvoie au temps profond : le procédé, l’effort et la persévérance qui s’incarnent bien dans le processus d’usure d’une pierre sur le littoral ou sur une plage jusqu’à devenir du sable. Je pense au temps que ça peut prendre. Le phénomène se produit et nous le savons, mais nous, les humains, sommes incapables de concevoir la durée qu’il implique (des millénaires), cette usure de quelque chose aussi dur que la pierre jusqu’à en faire du sable. Nous restons plutôt figés dans notre propre condition de mortels. Cela ramène à cette idée de créer ou laisser une empreinte. Les miennes sont faites dans le cuivre et dans la pierre, deux des matériaux les plus durables sur la planète. L’intention est d’ouvrir un dialogue plus large et plus long avec l’environnement, et non de s’attarder uniquement à sa valeur personnelle.

Michael Belmore, Coalescence, Grasslands National Park, Saskatchewan, 2017.

Michael Belmore, Coalescence, Grasslands National Park, Saskatchewan, 2017. © Michael Belmore Photo : Avec l'autorisation de l'artiste

Si l’on pense au sujet de cette œuvre – les rivages – et de nombreuses autres œuvres, qu’est-ce qui vous inspire dans la rencontre entre l’eau et la terre et dans l’écoulement de l’eau?
Je ne pense pas avoir encore trouvé la réponse, comprendre le pourquoi. Dans la tradition anishinabée, il est entendu qu’il y a trois mondes séparés : le monde céleste et le monde sous l’eau sont les domaines des Oiseaux-Tonnerre et des mishibizhiw (les panthères sous-marines) et, entre ce ciel et ce monde hypogé et marin, nous existons. C’est envoûtant, en un sens, que notre existence soit plutôt précaire entre ces deux univers.

 

Dans le numéro d’octobre 2017 d’Art in America, l’autrice Anya Montiel mentionne Ottawa, de Truman Lowe, présentée lors de l’exposition Terre, esprit, pouvoir au Musée des beaux-arts du Canada en 1992. L’œuvre évoque la rencontre de la rivière des Outaouais (Kitchi Sibi) et des rivières Rideau (Pasapkedjinawong) et Gatineau (Tenagagan) et cite l’artiste à propos de l’importance de l’eau et de notre relation avec elle. Je sais que c’est un créateur que vous estimez. En quoi son travail a-t-il influencé le vôtre?
J’ai eu le privilège de rencontrer Truman à l’occasion du vernissage de Terre, esprit, pouvoir et je lui ai parlé devant Ottawa. C’était extraordinaire d’avoir l’occasion de m’entretenir avec quelqu’un d’aussi affable et délicat. Il a énormément influencé ma démarche. Il a fait preuve de curiosité dans la compréhension de ses matériaux, ce qui a éveillé la mienne pour la connaissance des matériaux avec lesquels je choisis de travailler. Il utilise le matériau que je trouve le plus difficile : le bois. Également, c’est un artiste dont l’œuvre parle de persistance et d’observation.

Michael Belmore, Bridal Veil perdu, 2015. Sculpture

Michael Belmore, Bridal Veil perdu, 2015. © Michael Belmore Photo : MBAC

Le titre de votre œuvre fait référence aux chutes du voile de mariée sur l’île Manitoulin, dans le nord-est de l’Ontario. Cette île est un lieu important pour les Anishinabés. Pouvez-vous m’en dire plus sur sa signification et sur les chutes?
L’île est vue comme le cœur même du peuple anishinabé, le point central où nos communautés se réunissaient et récoltaient des plantes médicinales, un endroit important pour nous. Elle a une longue histoire. C’est tout simplement une maison, en un sens. Pour moi, il y avait une signification particulière à créer une œuvre qui s’en inspirait. Bridal Veil perdu met le doigt sur un moment de bascule, quand les choses se sont mises à changer avec l’arrivée de la colonisation. La carte elle-même, restituée sur les plaques de cuivre, est celle de New York, une autre île, qui draine les ressources. Je me sers de l’île de Manhattan pour représenter « l'île » d’Amérique du Nord, pour transposer le micro au macro.

 

Au Musée, Bridal Veil perdu est installée dans l’Atrium Famille Michael et Sonja Koerner, où la lumière naturelle se reflète à travers la verrière sur l’eau dans le bassin à fond de verre. Si l’on pense au cuivre comme ressource et aux pièces de monnaie que les gens jettent dans le bassin, il se crée un dialogue intéressant entre les différents éléments dans cet espace : la sculpture, l’architecture en granit, la lumière et l’eau. C’est une expérience émouvante que de faire face à votre œuvre dans un tel cadre.
Il s’agit du seul endroit au Musée où vous pouvez voir l’eau et le ciel. C’est magnifique en hiver, quand il fait sombre et qu’aucun rayon du soleil ne pénètre par le puits de lumière. C’est une pièce de réflexion, et cette idée que je voulais qu’il s’agisse à la fois d’une célébration du paysage et d’une reconnaissance du matériau en tant que ressource fonctionne bien ici. Les gens le ressentent intrinsèquement. C’est une dimension importante de ma pratique : la subtilité du message et la sérénité, mais produites grâce à la brutalité du martèlement ou du découpage de la pierre et du métal, laissant des empreintes difficiles à réaliser, mais qui vous apportent quelque chose de doux et d’apaisant. C’est toute la beauté du cuivre, peu importe la patine, dont il émane toujours de la chaleur.

 

Bridal Veil perdu de Michael Belmore est présenté dans la salle A116,  l’Atrium Famille Michael et Sonja Koerner, au Musée des beaux-arts du Canada. L'œuvre de l'artiste est aussi à l'affiche à l'Art Gallery of Ontario jusqu'au novembre 2021. Partagez cet article et abonnez-vous à nos infolettres pour demeurer au courant des derniers articles, expositions, nouvelles et événements du Musée, et en apprendre plus sur l’art au Canada.

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