Michael Snow et la recherche sur la forme du livre

Michael Snow, Première de couverture, Cover to Cover, 1975

Michael Snow, Première de couverture, Cover to Cover, 1975. © Michael Snow Photo : MBAC Bibliothèque et Archives


Michael Snow, l’un des artistes les plus importants au Canada, dont la carrière s’échelonne jusqu’à maintenant sur quelque sept décennies, est bien connu pour son apport à la sculpture, au dessin, à la peinture, au cinéma, à la photographie et à la musique. Sa renommée est moindre dans le format du livre, avec des réalisations plus modestes en nombre quand on les compare à l’ensemble de sa production artistique. Il exploite habilement les conventions du livre, toutefois, de manière cohérente avec son travail dans d’autres techniques.

Michael Snow / A Survey, publié en 1970 par le Musée des beaux-arts de l’Ontario en collaboration avec l’Isaacs Gallery en tant que catalogue pour une exposition éponyme, affiche ouvertement la participation de l’artiste avec l’énoncé « Livre par Michael Snow » sur la page de titre/table des matières. Snow a conçu le livre et supervisé sa production et, s’il n’est pas rare qu’un artiste soit impliqué dans un catalogue de ses œuvres, il est moins fréquent que cet engagement soit d’une telle dimension. Destiné à remplir la fonction traditionnelle du catalogue d’exposition en contenant, par exemple, un CV de l’artiste, une liste d’œuvres et des essais, il comprend également une histoire détaillée de la famille de Snow, des dessins humoristiques et des photographies familiales entrecoupés de clichés des pièces. Cette fusion du personnel et de l’impersonnel laisse perplexe dans une publication de ce type, et le brouillage supplémentaire de l’écrit, y compris le texte à l’envers et les pages avec plusieurs passages imprimés les uns sur les autres, l’est encore plus.

Michael Snow, pages 14–15, Cover to Cover, 1975

Michael Snow, pages 14–15, Cover to Cover, 1975. © Michael Snow Photo : MBAC Bibliothèque et Archives

Snow a continué à s’intéresser aux possibilités de subversion et d’engagement de l’artiste permises par le catalogue d’exposition. Il a travaillé avec le Musée des beaux-arts du Canada à deux occasions pour la publication de catalogues : Canada, produit en 1970 pour accompagner sa représentation du pays à la Biennale de Venise et, deux ans plus tard, Autour de 30 œuvres de Michael Snow, une exposition organisée par le MBAC pour le Center for Inter-American Relations. Fait rare, les deux ouvrages sont orientés comme un calendrier, avec des images en haut et du texte en bas. On y voit des anomalies de typographie et de blocs de texte, certaines pages étant composées presque entièrement d’espaces vierges, tandis que sur d’autres, le texte est dense et ne correspond pas à l’image de l’œuvre qu’il décrit. Bien que l’ouvrage ait été conçu par Eiko Emori, la présence de Snow se fait clairement sentir; on y retrouve certaines des mêmes ruptures que dans Michael Snow / A Survey.

Le volume le plus connu de Snow, Cover to Cover, produit en collaboration avec le programme d’édition réputé du Nova Scotia College of Art and Design en 1975, est un livre d’artiste destiné à perturber la manière dont nous lisons habituellement, remettant en question la perception et l’objectivité du lecteur. L’œuvre d’art, en format livre, n’est pas simplement une intervention dans la forme communément acceptée du catalogue d’exposition. Composée de 320 pages d’images imprimées à papier perdu, sans texte, elle tire entièrement parti de tout l’espace disponible. Le livre de photos nous fait vivre une journée dans la vie de son auteur, qui entre chez lui, traverse la ville pour se rendre à sa galerie, puis sort par la porte où il est entré.

Michael Snow, Back cover, Cover to Cover, 1975

Michael Snow, Dernière de couverture, Cover to Cover, 1975. © Michael Snow Photo : MBAC Bibliothèque et Archives

Chacune des scènes est prise par deux photographes depuis deux points d’observation différents et distincts. Pour comprendre ce qui se passe, le lecteur doit tenir compte des deux côtés de la même page, plutôt que de balayer normalement les pages, révélant ainsi une réalité à double face que nous ne pouvons pas concevoir d’une seule perspective, un concept qu’il a également exploré dans son film antérieur, Dans toute histoire il y a deux points de vue. Au moment où l’on pense avoir compris ce que Snow veut faire, il renverse l’orientation des pages de 180˚, obligeant le lecteur à retourner le livre ou à changer de position pour continuer à lire.

La première et la dernière de couverture illustrent les deux côtés de la porte où l’artiste entre et sort. Arrivé à la fin du livre, le lecteur en découvre l’envers, se rendant compte que Snow l’a fait entrer dans une boucle continue. En retournant l’ouvrage, il peut recommencer la lecture. Comme dans beaucoup de ses œuvres, le modus operandi rusé de Snow n’est pas facile à comprendre : cette manière de faire travailler le lecteur transforme l’engagement en conscience de soi. Comme Jon Evans, chef de la bibliothèque et des archives du Museum of Arts de Houston, l’a si bien résumé en 2014 dans Art Documentation : Journal of the Art Libraries Society of North America : « En fin de compte, au fur et à mesure que le récit se déroule et que nous sommes exposés à la conception du livre, nous apprenons que nous sommes un participant actif dans le déroulement de l’œuvre et un acteur essentiel dans la création d’une nouvelle réalité. Bienvenue chez Michael Snow. »

 

On trouvera tous les livres mentionnés dans cet article dans la collection de Bibliothèque et Archives du Musée des beaux-arts du Canada; on pourra les consulter dans la salle de lecture pendant les heures d’ouverture. Partagez cet article et abonnez-vous à nos infolettres pour demeurer au courant des derniers articles, expositions, nouvelles et événements du Musée, et en apprendre plus sur l’art au Canada.

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