Moridja Kitenge Banza : identité, mémoire et lieu

Moridja Kitenge Banza, De 1848 à nos jours | coupe de bateau négrier, 2006–18, dessin

Moridja Kitenge Banza, De 1848 à nos jours / coupe de bateau négrier, 2006–18. Encre et mine de plomb sur mylar, 106.8 x 280 cm. Acheté en 2021. Musée des beaux‑arts du Canada, Ottawa. © Moridja Kitenge Banza Photo: avec l'autorisation de l'artiste et de la Galerie Hugues Charbonneau, Montréal

Le grand dessin à l’encre De 1848 à nos jours | coupe de bateau négrier, de Moridja Kitenge Banza, acquis par le Musée des beaux-arts du Canada en 2020, est lié à un moment important dans la carrière de l’artiste installé à Montréal : sa présentation lors de Dak'Art – Biennale de l’Art Africain Contemporain de 2010 à Dakar, au Sénégal, qui a valu à son créateur le Grand Prix Léopold Senghor. Le projet global de Banza pour la Biennale, intitulé L’Union des États, passe par la conception d’un État-nation fictif avec hymne national, devise et une vision visant à « remplacer toutes les institutions dans le monde ». Il sous-tend l’essentiel de la suite des choses pour l’artiste dans son vaste corpus qui incorpore peinture, photographie, dessin, vidéo et installation. Dans les mondes que crée Banza, des réalités historiques et contemporaines fusionnent à travers des actes délibérés qui confondent « intentionnellement réalité et fiction afin de perturber les récits hégémoniques et de créer des espaces où le discours marginal peut exister. »

Moridja Kitenge Banza, Union des Etats - Bureau de l'ambassadrice, vue de l'installation Biennale Nationale de Sculpture Contemporaine de Trois-Rivières, 2020

Moridja Kitenge Banza, Union des Etats - Bureau de l'ambassadrice, vue de l'installation Biennale Nationale de Sculpture Contemporaine de Trois-Rivières, 2020. © Moridja Kitenge Banza Photo: Moridja Kitenge Banza

Ce dessin présente des legs du Passage du milieu et de la dispersion diasporique des histoires des Noirs comme une conséquence de nombreuses négociations avec l’identité, la mémoire et le lieu qui ont suivi au sein de sa pratique diversifiée. Mélange d’encres diluées sur une feuille de mylar bien lisse, l’œuvre illustre les contours de la coque d’un bateau à la mine de plomb, sur lesquels un pigment a été ajouté. Tant l’image que le titre laissent entendre que les cuillères, disposées en rangées et en colonnes, représentent les corps d’esclaves africains. La référence est brutale et bouleversante, mais également extrêmement précise quant à la manière dont les esclaves étaient placés dans les cales des navires marchands conçus pour transporter des cargaisons humaines du XVIIe au XIXe siècle. Pour Banza, les cuillères à sucre en particulier sont riches dans leurs associations avec les échanges coloniaux et économiques; en effet, les variétés en argent sterling de ces ustensiles demeurent dans la mémoire populaire, à certaines époques très demandées. Banza a lui-même amassé une collection de centaines de ces cuillères à sucre, qu’il a délibérément recherchées au fil des années en retour de billets de la devise inventée dans le cadre de son projet L’Union des États. Il a exposé ces cuillères selon une grille, leurs surfaces brillantes et réfléchissantes renvoyant les images des spectateurs à eux-mêmes, les impliquant dans les histoires que l’artiste raconte.

De 1848 à nos jours | coupe de bateau négrier, terminé en 2016, est basé sur l’aquarelle originale que l’artiste a réalisée pour Dak’Art 2010, devenue trop fragile pour continuer à être exposée ou à voyager après la biennale. Que Banza ait choisi de recréer le dessin à l’encre sur mylar témoigne de son importance pour l’artiste; celui-ci a officiellement daté l’œuvre de « 2006–2018 », pour souligner son association directe avec le prototype original sur papier.

Moridja Kitenge Banza, De 1848 à nos jours: Banque centrale des États / spécimen billet de 20, 2009–2018

Moridja Kitenge Banza, De 1848 à nos jours: Banque centrale des États / spécimen billet de 20. © Moridja Kitenge Banza Photo: Moridja Kitenge Banza

De 1848 à nos jours | coupe de bateau négrier exprime, pour Banza, la continuité entre le passé et le présent dans lequel l’esclavage et le colonialisme peuvent souvent être relégués aux études et à l’interprétation historiques. L’artiste, qui a quitté l’Afrique pour vivre ailleurs dans la diaspora, met l’accent sur la manière dont les migrations contemporaines depuis le continent vers des horizons inconnus peuvent pour beaucoup être hantées par des destinées indéterminées et souvent tragiques. Dans une entrevue pour Dak’Art, il a affirmé : « Aujourd’hui on ne met pas l’esclave dans le bateau. On part de soi-même. Mais quand on quitte nos pays, on est poussé à émigrer par un système. Le jour où on l’aura compris, on ne partira plus. Si on avait de quoi se nourrir, si on avait les moyens de scolariser nos enfants, on ne partirait pas. »

Banza ne voit pas son dessin comme une « œuvre mémorielle », et c’est pour cela que le titre projette vers « le présent ». La pièce sert de rappel poignant de la réalité que l’esclavage moderne – travail forcé, servitude domestique ou traite des personnes – n’a pas cessé, et que dans certains systèmes de l’industrie mondiale les conditions et les prix de l’extraction des ressources (diamants, zinc, uranium) sont toujours établis par les pays occidentaux, avec des résultats relevant potentiellement de l’exploitation. L’acquisition de De 1848 à nos jours | coupe de bateau négrier par le Musée situe le dessin au sein de l’histoire et des réalités socioéconomiques et politiques du Canada – le pays que Moridja Kitenge Banza considère comme sien aujourd’hui, et une nation qui a jusqu’à très récemment minimisé toute association historique avec l’esclavage des Noirs dans la formulation de ses récits fondateurs.

 

L'installation The National Museum of Africa de Moridja Kitenge Banza sera présenté à Projet Casa à Montréal ce printemps.  Partagez cet article et abonnez-vous à nos infolettres pour demeurer au courant des derniers articles, expositions, nouvelles et événements du Musée, et en apprendre plus sur l’art au Canada.

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