Paul P. : évanescence lyrique

Paul P., Sans titre , 2018. Huile sur toile et Paul P., Sans titre, 2003. Mine de plomb sur papier vélin crème

Paul P., Sans titre, 2018. Huile sur toile, 35 x  27,3 cm et Paul P., Sans titre, 2003. Mine de plomb sur papier vélin crème, 33.5 x  27.8 cm. Acheté en 2020 grâce à l'appui généreux d'un donateur anonyme, Toronto. Musée des beaux-arts du Canada, Ottawa. © Paul P. Photos : MBAC

Les sujets des portraits de Paul P. portent tous en eux une présence analogue. Les jeunes hommes que l’artiste torontois peint et dessine affichent toute une gamme d’expressions (certains pensifs ou moroses, d’autres faussement timides ou extatiques) mais, invariablement, ils semblent occupés, actifs et pris sur le vif, comme surpris au beau milieu de quelque chose. Ils ont tous un naturel qui évoque l’évanescence. Peut-être est-ce parce que tant la jeunesse que la beauté sont fugaces. Ou encore parce que les sujets de P. appartiennent à une autre époque qui, cruellement, n’était que temporaire.

Début 2020, le Musée des beaux-arts du Canada a ajouté 29 œuvres de l’artiste à sa collection permanente, dont de nombreux exemples de ses portraits. L’acquisition couvre sa carrière et englobe une grande variété de techniques, notamment l’eau-forte, la lithographie, le pastel, l’aquarelle, l’huile et le dessin à l’encre et à la mine de plomb. Elle donne également un bon aperçu des différentes stratégies déployées par P. dans son processus de création : travail en atelier à l’aide d’images qu’il s’approprie ou à partir de photographies prises au cours de ses voyages, ou encore de dessins qu’il réalise en plein air. Ces œuvres, choisies en concertation avec l’artiste, constituent un tour d’horizon détaillé de la pratique d’un artiste canadien largement reconnu internationalement, qui n’était jusqu’alors pas représenté dans la collection nationale. P. lui-même qualifie la sélection d’« exhaustive ». « Elle touche à pratiquement chaque motif, stratégie et façon de travailler qui ont été les miens au cours des quinze ou vingt dernières années. »

Paul P., Sans titre (garçon endormi), 2013. Plume et encre bleu sur papier vélin, et Sans titre, 2008. Aquarelle

Paul P., Sans titre (garçon endormi), 2013. Plume et encre bleu sur papier vélin, 30 x  22 cm et Paul P., Sans titre, 2008. Aquarelle sur papier vélin crème, 21 x 16.5 cm.  Acheté en 2020 grâce à l'appui généreux d'un donateur anonyme, Toronto. Musée des beaux-arts du Canada, Ottawa. © Paul P. Photos : MBAC

L’essentiel du travail de P. débute aux ArQuives (anciennement les Canadian Lesbian and Gay Archives) à Toronto, où il va chercher des images qu’il traduira plus tard dans son atelier en huile ou en autre technique. Pour lui, la découverte de cette ressource a été d’une importance capitale dans l’évolution de sa pratique. Sa recherche d’images se concentre sur les magazines érotiques gais publiés précisément entre Stonewall en 1969 et l’apparition de l’épidémie de VIH/sida au début des années 1980. P. qualifie d’« âge d’or » cette époque de libération et d’effervescence avant l’abominable tragédie. « C’est une période entre parenthèses, où règne le progrès esthétique et culturel, dit-il, cernée par des catastrophes d’ordre politique et autres. » Il ne peut voir ce moment avec nostalgie (il ne l’a pas vécu), mais, né en 1977, il a atteint l’âge adulte comme personne queer ressentant ses répercussions.

Qu’elle prenne la forme de portraits, de paysages ou d’abstractions, l’œuvre de P. établit souvent des comparaisons entre cet « âge d’or » des années 1970 et d’autres périodes semblablement fécondes de l’histoire de l’art. « Je me suis toujours intéressé, précise-t-il, à des artistes comme [James Abbott McNeill] Whistler et [John Singer] Sargent, des créateurs de la fin du XIXe siècle ou de la Belle Époque, qui privilégiaient l’esthétique et ont instauré la philosophie de "l’art pour l’art". Ils étaient eux aussi dans une forme de parenthèse qui tourne autour du début du XXe siècle, avec tous ces bouleversements précédant la Première Guerre mondiale qui s’annonce et un victorianisme des plus radicaux derrière eux. »

Paul PPaul P., Sans titre, 2011. Aquarelle

Paul P., Sans titre, 2011. Aquarelle sur papier crème, 28.9 x 16.6 cm.  Acheté en 2020 grâce à l'appui généreux d'un donateur anonyme, Toronto.  Musée des beaux-arts du Canada, Ottawa. © Paul P. Photo : MBAC

Ces deux sensualistes américains expatriés ont une profonde influence sur le style pictural de P. Celui-ci essaie toujours de trouver un équilibre entre eux, et explique : « Whistler avec ses ambiances vaporeuses et sombres et ses éléments inachevés, mais aussi le panache et le glamour de Sargent ». Dans la collection érotique des archives, P. recherche des images originales qui « non seulement transcendent leur contexte érotique », mais ont également quelque chose en commun avec le « vocabulaire des postures et des regards » qu’il a relevé dans les représentations de femmes chez ces deux peintres de la fin de l’ère victorienne. « C’est parfois un regard fatigué ou circonspect et je crois que, rétrospectivement, on peut y voir une dimension de pressentiment. »

Au milieu des années 2000, l’attention de P. s’est tournée vers le paysage, qui a plus tard imprégné même ses portraits d’une aura environnementale ou atmosphérique; « des paysages marins, dit-il, des crépuscules et aubes ». Dans ses lectures de périodiques sur la sphère sociale et artistique entourant Whistler et Sargent et également à propos de l’univers des magazines d’érotisme simulé pré-sida, un nom s’est imposé dans les deux cas : Venice, à la fois nom en anglais de Venise, la cité portuaire italienne ancienne, et d’un quartier balnéaire de Los Angeles.

Paul P., Sans titre, 2010. Peinture à l'huile sur papier, et Paul P., Sans titre, 2012. Lithographie

Paul P., Sans titre, 2010. Peinture à l'huile sur papier, 23.5 x 15.8 cm et Paul P., Sans titre, 2012. Lithographie sur papier vélin, 32.5 x 18.8 cm.  Acheté en 2020 grâce à l'appui généreux d'un donateur anonyme, Toronto. Musée des beaux-arts du Canada, Ottawa. © Paul P. Photos : MBAC

Il s’est mis à représenter ces deux « Venise », les considérant comme des personnifications ou des fantômes de leurs époques passées. « Ce sont des périphéries géographiques, commente-t-il, des lieux d’exil bordés d’eau, connus tous deux pour leur lumière particulière. Chacun de ces endroits attire également artistes et marginaux. Les deux époques ont eu leur haut lieu, et les deux portent le même nom. » Il reconnaît que ni l’un ni l’autre ne porte plus aujourd’hui la promesse d’évasion ou de récompense qui a fait y affluer chacune de ces générations respectives. En un sens, il peint leurs ruines. Mais l’écho demeure perceptible, conclut-il.

Pour P., cet exercice rétrospectif, d’établissement de liens entre ces deux âges d’or révolus, est une forme d’exploration archéologique et de cartographie du cheminement jusqu’aux réalités actuelles. Mais c’est aussi une manière de se tourner vers l’avenir, dit-il. « Bien que (ce travail) mette le passé en perspective, je crois qu’il porte en lui l’idée de la récurrence de l’histoire et de la tragédie ainsi que de la fragilité des libertés. »

 

Pour l'information sur les œuvres de Paul P. dans la collection du Musée des beaux-arts du Canada, consultez la collection enligne.  Partagez cet article et abonnez-vous à nos infolettres pour demeurer au courant des derniers articles, expositions, nouvelles et événements du Musée, et en apprendre plus sur l’art au Canada.

Partager cet article: 

À propos de l'auteur