Paul Strand et le Canada. Voyages en Gaspésie

Paul Strand, Rivière-au-Renard, Gaspésie, 1936, tirage tardif. Épreuve à la gélatine argentique, 12.2 x 15.4 cm. Acheté en 1979 grâce à une subvention du Gouvernement du Canada en vertu de la Loi sur l'exportation et l'importation de biens culturel; Paul Strand, Un pêcheur de Gaspé, Hilaire Cotton (1865-1959), 1936, tiré en juillet 1937 (?). Épreuve à la gélatine argentique, 14.8 x 11.7 cm. Acheté en 2003 grâce à l’appui des membres et des Amis donateurs du Musée des beaux-arts du Canada et de sa Fondation; Paul Strand, Rivière-au-Renard, Gaspésie​, 1936, tiré en 2015–16. Épreuve à la gélatine argentique, 20.2 x 25.2 cm. Don de Thomas J. Sabourin, Oakville, Ontario, 2017. Tous Musée des beaux-arts du Canada,, Ottawa. Tous © Aperture Foundation, Inc., Paul Strand Archive Photos : MBAC


Une double page publiée dans le magazine Vogue à l’été 1937 reproduit trois images bien connues du photographe américain Paul Strand, prises en 1936 lors de son deuxième voyage en Gaspésie. On y voit sa photographie du pêcheur Hilaire Cotton et deux vues de Rivière-au-Renard, le tout figurant dans la collection du Musée des beaux-arts du Canada. Le titre de l’essai Gaspe–Half-Way to France est prémonitoire, puisque Strand quitte les États-Unis de façon permanente en 1950 pour s’installer en France, où il résidera jusqu’à sa mort en 1976. Il voyage beaucoup en Europe et en Afrique du Nord, mais ne retourne dans son pays d’origine qu’occasionnellement, en route vers le Mexique et le Vénézuéla.

Strand éprouve une curiosité sans failles pour le monde au-delà des frontières de son pays natal, se rendant en Europe pour la première fois en 1911. Explorant plus près de chez lui, Strand voyage vers le nord au Canada à au moins cinq reprises entre 1915 et 1936, visitant les Rocheuses canadiennes (1915), l’Estrie au Québec (1919), la Nouvelle-Écosse (1920) et la Gaspésie deux fois (1929 et 1936).

Paul Strand, Roche, Port Lorne, Nouvelle-Écosse, 1919. Épreuve à la gélatine argentique.

Paul Strand, Roche, Port Lorne, Nouvelle-Écosse, 1919. Épreuve à la gélatine argentique, 24.3 x 19.5 cm. Acheté en 1979 grâce à une subvention du Gouvernement du Canada en vertu de la Loi sur l'exportation et l'importation de biens culturels. Musée des beaux-arts du Canada, Ottawa. © Aperture Foundation, Inc., Paul Strand Archive Photo : MBAC

On ne connaît que peu de choses sur ses premières excursions au Canada. La visite des Rocheuses canadiennes s’inscrit dans un projet commercial plus important, où il cherche à intéresser des institutions à lui faire photographier leurs campus et à acheter ensuite les tirages colorés à la main qui en résultent. Il ne reste aucun négatif ni tirage identifié de ce voyage. Une photographie fascinante à la Brancusi d’une formation rocheuse reste emblématique de sa visite en Nouvelle-Écosse en 1920. Une épreuve de cette image fait aussi partie de la collection du Musée.

Strand se rend au Québec pour la première fois dans les dernières semaines d’août 1919 quand il amène sa tante, Frances Arnstein, et une Mme Greengaard comme invitées à Mossy Ledge, un camp rustique en Estrie géré par Ida May Wilcox. Cette dernière est une jeune femme progressiste qui a étudié aux États-Unis, où elle a habité avec la famille réformiste d’Isabel et Samuel June Barrows. Le camp a certainement été un environnement agréable pour Strand, qui va demeurer un militant politique toute sa vie.

La recommandation de se rendre à Mossy Ledge est probablement venue d’Herbert Seligmann, ami, poète, critique, photographe et défenseur de l’égalité des droits, qui y a déjà résidé. Dans une lettre à son collègue, le photographe américain Alfred Stieglitz, Strand décrit les gîtes du camp sur la rive est du lac Memphrémagog : « ... Nous sommes situés en bordure du lac Memphrémagog, à environ 32 km de Newport, au Vermont. Dans la province de Québec, le lac s’étend de Newport sur quelque 48 kilomètres jusqu’à Magog au Canada, serpentant entre de rares sommets de 900 mètres et de belles forêts de sapins et de bouleaux des basses collines. » À la fin de la lettre, Strand mentionne qu’ils prévoient rentrer à la maison en passant par Québec et Montréal. Malheureusement, il semble que le photographe n’ait pas laissé de témoignage visuel de la visite à Mossy Ledge.

Paul Strand, Plage de Percé, Gaspé, 1929, tiré v. 1945. Épreuve à la gélatine argentique.

Paul Strand, Plage de Percé, Gaspé, 1929, tiré v. 1945. Épreuve à la gélatine argentique, 12.6 x 15.3 cm. Acheté en 2003 grâce à l’appui des membres et des Amis donateurs du Musée des beaux-arts du Canada et de sa Fondation. Musée des beaux-arts du Canada, Ottawa. © Aperture Foundation, Inc., Paul Strand Archive Photo : MBAC

Au contraire, les voyages de Strand en Gaspésie en 1929 et 1936 sont des expéditions photographiques en bonne et due forme, avec des intérêts clairement articulés et un équipement judicieusement sélectionné. À ces occasions, Strand produit entre 55 et 60 images, et le Musée possède un riche fonds de tirages anciens, postérieurs et posthumes. Il est possible de dater les œuvres qu’il a réalisées en fonction de l’appareil qu’il a utilisé. En 1929, il s’est servi d’un Graflex 4x5, et en 1936, d’un 5x7 monté sur trépied qu’il avait modifié pour donner des négatifs de 5x6 1/2 po.

Strand fait son premier voyage en Gaspésie en septembre 1929 et il passe de quatre à six semaines dans la région. Il centre son activité photographique autour de Percé, un site qui a commencé à se développer en attraction touristique à partir de 1928, quand l’autoroute 132 (l’ancien boulevard Perron) a été achevée. Le port de Percé, les embarcations sur le rivage, la préparation des bateaux de pêche qui partent en mer ou qui rentrent au quai sont très nombreux dans ce corpus d’œuvres. Par-dessus tout, c’est la relation entre la terre, la mer et le ciel qui semble avoir saisi son attention, dont la basse couverture nuageuse captée dans Plage de Percé, Gaspé, 1929. Des photographies de maisons et de remises se sont rendues jusqu’à nous, mais peu comptent des êtres humains. Il faut dire que Strand a, sans surprise, évité d’inclure les vues incontournables du rocher Percé dans l’ensemble de ses compositions, ce dernier étant déjà si omniprésent dans l’« image de marque » de la Gaspésie comme destination touristique.

Paul Strand, Cabane blanche, Gaspésie, 1929, tiré en 2015–16. Épreuve à la gélatine argentique.

Paul Strand, Cabane blanche, Gaspésie, 1929, tiré en 2015–16. Épreuve à la gélatine argentique, 20.2 x 25.2 cm. Don de Thomas J. Sabourin, Oakville, Ontario, 2017. Musée des beaux-arts du Canada, Ottawa. © Aperture Foundation, Inc., Paul Strand Archive Photo : MBAC

Dans la rétrospective du MoMA en 1945, Photographs 1915–1945 by Paul Strand, la commissaire Nancy Newhall inclut huit images de la série Gaspésie 1929 dans sa sélection. Toutes sont des épreuves à la gélatine argentique, un procédé que Strand juge mieux adapté à l’expression des conditions météo difficiles du climat et du paysage nordiques. Selon Newhall, en 1929 Strand a « commencé à composer avec tous les éléments du paysage, développant un sens exquis du moment où les forces mobiles des nuages, des gens, des bateaux, sont en relation parfaite avec les formes statiques des maisons et des promontoires. Dans cette petite série, où les blancs flamboient dans la froide lumière du nord, ce sentiment d’esprit du lieu, implicite dans les séries sur New York et le Maine, émerge comme la thématique dominante de l’œuvre de Strand ». En effet, ces images intimes, imprimées par contact, permettent de saisir, de façon quasi miniaturisée, la relation entre la terre, l’eau et l’environnement bâti, ce qui tranche avec les paysages photographiques épiques d’Ansel Adams.

Paul Strand, Les hommes de Sainte-Anna, Michoacan, 1933, tiré en 1967. Photogravure.

Paul Strand, Les hommes de Sainte-Anna, Michoacan, 1933, tiré en 1967. Photogravure, 40.2 x 31.4 cm. Musée des beaux-arts du Canada, Ottawa. © Aperture Foundation, Inc., Paul Strand Archive Photo : MBAC

À la mi-juin 1936, quand Strand se rend en Gaspésie pour la deuxième fois, il peut tirer parti de nouvelles expériences marquantes. Lors d’une visite au Nouveau-Mexique et au Mexique au début des années 1930, il tourne le film Redes à propos de l’exploitation de pêcheurs de la côte du Golfe du Mexique et reproduit des gens dans des villes et des villages mexicains, utilisant un prisme fixé sur l’objectif de son appareil grâce auquel les sujets ne se rendent pas compte qu’ils sont photographiés. Quelques épreuves d’époque de ce voyage, aux côtés de l’édition qu’il a faite en 1967 de son portfolio mexicain, figurent également dans la collection du Musée des beaux-arts du Canada. Il se rend aussi à Moscou, où le critique de théâtre Boris Alpers met en cause « les paysages tragiques » et l’absence de personnages dans les photographies de l’artiste. Dans un article paru dans le Moscow Times, Strand aborde son intention de commencer à photographier des gens.

En Gaspésie, cependant, il estime que sa retraite nordique jadis isolée a changé depuis sa dernière visite. Dans une lettre à Kurt et Isabel Baasch, il déplore : « certains des endroits où j’ai travaillé en 1929 sont déjà dénaturés par les touristes – il y a des hôtels partout. Il n’y a rien comme la photographie pour nous faire réaliser l’impermanence des choses – comment elles peuvent changer ou disparaître ». Étrangement, ou peut-être de façon plutôt prévisible, il ne se sent pas obligé de rendre compte de ces évolutions dans ses photographies. Il semble avoir tout simplement évité Percé.

Paul Strand, Bateaux, Rivière-au-Renard, Gaspésie, 1936, tiré en 2015–16. Épreuve à la gélatine argentique. Jeune fille à la clôture, Gaspésie, 1936, tiré en 2015–16. Épreuve à la gélatine argentique.

Paul Strand, Bateaux, Rivière-au-Renard, Gaspésie, 1936, tiré en 2015–16. Épreuve à la gélatine argentique, 20.2 x 25.2 cm. Don de Paul Sabourin, Mississauga, Ontario, 2017; et Paul Strand, Jeune fille à la clôture, Gaspésie, 1936, tiré en 2015–16. Épreuve à la gélatine argentique, 20.2 x 25.2 cm. Don de Paul Sabourin, Mississauga, Ontario, 2017. Tous Musée des beaux-arts du Canada, Ottawa. © Aperture Foundation, Inc., Paul Strand Archive Photo : MBAC

Dans l’exposition de 1945, Newhall remarque avec pertinence que ce voyage est le moment où Strand se met à photographier les Gaspésiens. Ses portraits de pêcheurs, de jeunes enfants et d’une jeune femme démontrent qu’il est plus à l’aise de photographier des étrangers. Une préoccupation majeure, cependant, est de capter le caractère des bâtiments vernaculaires : granges, maisons, cabanes de pêcheurs, remises, vues de villages et de bateaux retournés. Réagissant aux couleurs des cabanes en bois, il transmet un sens plus palpable de leur matérialité en traduisant ses images en riches épreuves au platine et platine Japine. Les images sont composées avec un soin exquis et communiquent l’esprit du lieu avec sentiment et intelligence. Malgré ses opinions politiques, on y voit un désir de retourner à l’expression de la matérialité et de l’abstraction. Les remises qui ressemblent à de petites boîtes sont reproduites avec de vivantes juxtapositions les unes avec les autres. Les lignes de toits et le ciel vide, ainsi que les lattes de clins horizontaux lui offrent des occasions infinies d’explorer de concert les propriétés matérielles et les valeurs formelles. Comme avec le travail de 1929 en Gaspésie, il n’y a pas d’écart marqué avec son esthétique fondamentale.

Si Strand se rend dans (ou revisite) certains de ces villages de pêcheurs dans l’espoir de pouvoir prendre position à propos des conditions de travail de ces derniers comme il l’a fait au Mexique, il ne trouve probablement pas un climat politique comparable. Dans une région contrôlée par l’Église catholique, les prêtres gaspésiens sont de farouches opposants au communisme, et dissuadent activement leurs paroissiens d’assister à des réunions ou de s’engager dans le mouvement ou son idéologie. C’était peut-être aussi le cas au Mexique jusqu’à un certain point, mais le pays avait connu une révolution politique profonde.

Paul Strand, Pêcheur, Rivière-au-Renard, Gaspésie, 1936, tiré en 2015–16. Épreuve à la gélatine argentique.

Paul Strand, Pêcheur, Rivière-au-Renard, Gaspésie, 1936, tiré en 2015–16. Épreuve à la gélatine argentique, 25.2 x 20.2 cm. Don de Paul Sabourin, Mississauga, Ontario, 2017. Musée des beaux-arts du Canada, Ottawa. © Aperture Foundation, Inc., Paul Strand Archive Photo : MBAC

À cette occasion, Strand ne reste que deux semaines. Dans une lettre datée du 27 juin 1936 adressée aux Baasch, il souligne l’itinéraire qu’ils ont suivi, lui et sa seconde femme, Virginia : « Nous sommes d’abord allés à Montréal, de là à Québec, puis en Gaspésie, le voyage que j’avais fait en 1929 ». Il mentionne aussi qu’ils rentrent en passant par la maison de feu Gaston Lachaise, un sculpteur français, et de sa femme, Isabel, à Georgetown, dans le Maine.

La mesure que prend Strand de l’échelle du paysage, son expression de communauté, sa main-d’œuvre et ses modes d’habitation sont évidents dans ce tendre portrait d’un endroit et de sa population. Cela rappelle la vision holistique que nous rencontrons dans son Time in New England. Nous ne pouvons que spéculer sur les raisons de Strand à choisir la Gaspésie, plutôt que de retourner en Estrie ou en Nouvelle-Écosse. Strand est fortement influencé par Stieglitz pendant l’essentiel des premières décennies de sa carrière et il visitera fréquemment la résidence de celui-ci au lac George. Il a peut-être cherché à trouver son propre lac George en se dirigeant vers le nord, en Gaspésie. Ce sont peut-être les réticences de Stieglitz face aux tentatives de Strand de faire des photographies dans sa propriété du lac George qui ont poussé l’artiste à voyager vers le nord.

 

Pour l'information sur les œuvres de Paul Strand dans la collection du Musée des beaux-arts du Canada, consultez la collection enligne. Partagez cet article et abonnez-vous à nos infolettres pour demeurer au courant des derniers articles, expositions, nouvelles et événements du Musée, et en apprendre plus sur l’art au Canada.

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