Larissa Fassler, CENTRE. CIVIQUE. I, II, III (détail), 2016. Acrylique, stylo et crayon sur toile, installation aux dimensions variables. Musée des beaux-arts du Canada, Ottawa © Larissa Fassler Photo: MBAC

Perspectives sur les espaces urbains

Dessiné à l’encre noire, un « x » représente un endroit où une femme a été vue en train de fumer. Ailleurs, les « x » indiquent l’endroit où un homme a arrêté son vélo pour se moucher sur le trottoir; ou encore, la présence d’un agent de sécurité. Dans une zone, le nombre de travailleurs de la construction est comptabilisé, alors qu’à proximité, le total des personnes passées entre 12 h 55 et 1 h 15 est réparti entre hommes et femmes, puis subdivisé selon celles et ceux étant « sans-abri/en chômage ».

Les commentaires entendus sont enregistrés de la même façon. L’un affirme : « J’ai fait un séjour de huit mois à Kandahar ». Dans un second, cette remarque : « Il nous faut trouver un exemple qui intéresse tout le monde ». Un autre : « J’ai entendu que tu avais reçu un coup dans l’œil ». Quelqu’un chante l’hymne rock de Queen We Will Rock You, à moins que la chanson ne soit jouée sur une enceinte ou un autoradio. La distinction n’est pas mentionnée.

En 2016, quelque part autour du début de la dernière crise économique en Alberta, l’artiste Larissa Fassler, née à Vancouver et aujourd’hui installée à Berlin, a passé deux semaines à se promener et à observer un périmètre de quatre îlots urbains au centre-ville de Calgary. Son dessin en triptyque CENTRE. CIVIQUE. I, II, III représente ses différentes découvertes, notées à la plume et au crayon sur une carte de la zone en trois toiles à la forme de gratte-ciel. La vision des urbanistes est mise en contraste avec la réalité sur le terrain, tout comme les conversations truffées de jargon à propos du développement se heurtent à des commentaires sur les soupes populaires, les questions de santé mentale et les difficultés à louer. « En réunissant toutes ces dimensions, Fassler insiste sur leur relation les unes avec les autres », explique Nicole Burisch, conservatrice adjointe de l’art contemporain au Musée des beaux-arts du Canada.

Larissa Fassler, CENTRE. CIVIQUE. I, II, III, 2016. Acrylique, stylo et crayon sur toile, installation aux dimensions variables. Musée des beaux-arts du Canada, Ottawa © Larissa Fassler Photo: MBAC

Acquise en 2018 et accrochée  au Musée pour la première fois l'année passée, CENTRE. CIVIQUE. I, II, III propose une expression thématique d’œuvres d’art de la collection permanente, assemblées par Burisch, qui explore les perspectives contemporaines sur la construction de la ville et la vie urbaine. Les questions que pose Fassler continuent tout au long des pièces choisies, précise la commissaire. « Où vous situez-vous dans la ville? D’où observez-vous? En quoi cela influe-t-il sur ce que vous regardez, et comment interagissez-vous avec la ville? » Le groupe d’œuvres traite de la manière dont le dialogue entre urbanistes et résidants joue sur l’expérience urbaine. Ce sont des dialogues et des pratiques qui évoluent rapidement, surtout au cours des deux derniers mois, alors que des centres densément peuplés posent des défis particuliers dans la gestion d’une crise de sécurité publique.

Oliver Michaels
,Train, 2003. Vidéo numérique, 13:00 minutes. Musée des beaux-arts du Canada, Ottawa Don de Jeanne Parkin, Toronto, 2018 © Oliver Michaels Photo: MBAC

L’installation vidéo Train (2003), d’Oliver Michaels, étonne par sa diversité quasi fantastique d’installations, de styles de vie et d’expériences qu’une ville accueille. Sa caméra voyage à bord d’un petit train jouet sur des voies qui traversent de multiples espaces en apparence reliés par des tunnels, de la salle de bal à la terrasse de jardin, croisant des moutons de poussière sous un lit, passant par un bureau ou un entrepôt, et descendant l’allée d’une salle de cinéma. Une épreuve architecturale CAO au jet d’encre accompagne le film, cartographiant ce que la commissaire appelle l’« architecture impossible » d’un tel bâtiment tout en insistant à nouveau sur le lien entre eux.

Sur le mur qui lui fait face, l’huile sur toile Bâtiment cassé, de Shirley Wiitasalo, évoque dans le même ordre d’idées l’expérience du cloisonnement qu’entraîne la densité du bâti. Longtemps avant que la pandémie nous ait tous rendus trop familiers avec le sentiment, elle exprime une impression d’isolement et de solitude peut-être propre aux villes. Son tableau représente une tour à distance moyenne, délavée, comme si on la voyait à travers une fenêtre un jour de pluie. Le reflet des plafonniers fluorescents en losange – du genre que l’on retrouve partout dans les bureaux – est bien en vue au premier plan et, lorsqu’on regarde de plus près, il en va de même pour les jointures des panneaux vitrés. La vue est effectivement à travers une fenêtre, et le point de vue de l’image est sans doute depuis une tour semblable. « Au début des années 1990, Wiitasalo s’intéressait à l’urbanisation rapide en cours à Toronto et au changement induit dans le paysage de la ville, dit Burisch. Je crois qu’il est juste de dire que nous assistons à nouveau à un tel phénomène aujourd’hui. »

Shirley Wiitasalo
, Bâtiment cassé, 1992. Huile sur toile, 203.2 x 152.7 cm. Musée des beaux-arts du Canada, Ottawa © Shirley Wiitasalo Photo: MBAC

Entre ces deux œuvres, la peinture La vie en hauteur dans un quartier construit par la communauté (1998), d’Eleanor Bond, est un rendu d’architecture fictif conçu, à l’époque de sa création, pour représenter une ville du futur. Sa métropole imaginaire est dense, avec son verre monochrome et ses boîtes en béton s’élevant vers le ciel. « Dans un certain sens, nous sommes arrivés à l’avenir qu’elle mettait en scène », constate Burisch.

Plus fréquemment, cependant, les types de changements que subit une ville sont loin des images lisses et lustrées véhiculées par les brochures de promoteurs. Deux petites huiles de Mike Bayne abordent les imprévus négligés liés à la construction urbaine, transformant un poteau d’électricité en objet à l’allure sculpturale et un mur de brique peint plus que grossièrement à répétition en œuvre digne du minimalisme. Ses images sont celles d’une transformation continuelle, soulignant à la fois l’expansion et l’effacement que cela entraîne.

Selon Statistique Canada, en 2018, plus de 70 pour cent des Canadiens vivaient dans une région métropolitaine comptant une population de 100 000 ou plus. Certaines projections montrent qu’en 2030, ce sont quelque 84 pour cent des gens qui vivront en ville au pays. Les œuvres réunies ici représentent des expériences urbaines au cours du dernier quart de siècle, une période durant laquelle l'évolution de la plupart des grandes villes canadiennes a été spectaculaire. Devant ces réalités, les questions se posent tout naturellement : de quoi sera faite la vie dans les villes dans 25 ans d’ici? La pandémie aura-t-elle modifié la tendance, ou nos villes continueront-elles à croître en population et en dimensions tant en étendue qu’en hauteur? Pouvez-vous imaginer à quoi ressemblera alors la vue depuis votre appartement au centième étage d'un gratte-ciel ou, pareillement, les conversations que l'on entendra sur le trottoir?

 

Cette sélection d’œuvres est présentée au Musée des beaux-arts du Canada. Partagez cet article et abonnez-vous à nos infolettres pour demeurer au courant des derniers articles, expositions, nouvelles et événements du Musée, et en apprendre plus sur l’art au Canada.

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