Philips Wouwerman : réflexion paisible et étude scientifique

Philips Wouwerman, La halte, v. 1648/1650, le tableau avant traitement; Jacques Aliamet, Halte espagnole, 1750, l’image de l’estampe pivotée horizontalement; et Philips Wouwerman, La halte, v. 1648/50, après traitement. Tous les œuvres Musée des beaux-arts du Canada, Ottawa. Photo : MBAC and LRC, MBAC
 

À quelle fréquence prenez-vous conscience de la quiétude qui vous entoure? Prennez-vous régulièrement une pause pour admirer un objet ou une œuvre d’art, à la maison ou dans votre environnement, découvrant chaque fois quelque chose de nouveau? La halte, de Philips Wouwerman, se prêterait à merveille à cet exercice d’observation tranquille. Ce tableau de petites dimensions représente une scène de la vie quotidienne, celle de voyageurs à la fin de la journée. Cet œuvre aurait été parfaite exposée dans une demeure néerlandaise du milieu du XVIIe siècle.

Donnée au Musée des beaux-arts du Canada en 2019 (voir également l’article de Christopher Etheridge), la peinture a été apportée au Laboratoire de restauration et de conservation du Musée pour examen et traitement préalablement à sa présentation. L’œuvre est peinte à l’huile sur un panneau de chêne d’une seule pièce. Le support étant en bon état et ne nécessitant qu’un minimum d’attention, l’intervention s’est surtout concentrée sur la surface peinte. Le vernis de résine naturelle, décoloré, ainsi que les traces de restaurations antérieures ont été retirés minutieusement, permettant une évaluation adéquate des couches de peinture d’origine. Le premier plan, qui montre les voyageurs, est en excellent état. Des opérations de restaurations passées, toutefois, ont apporté des modifications à la montagne, aux formations nuageuses et au ciel, avec pour résultat la perte de profondeur et de transitions subtiles. Les changements ont aussi révélé un repentir (modification apportée par l’artiste) dans la montagne. Finalement, le pigment, autrefois bleu, utilisé pour créer les nuages s’assombrissant dans le coin supérieur droit du ciel au crépuscule a subi une décoloration. Celle-ci, de même qu’une amincissement irrégulière causée par des processus de nettoyage ultérieurs ont créé une forme d’incertitude quant au ciel, brouillant l’interprétation de la période de la journée où se déroule la scène.

Philips Wouwerman, La halte, v. 1648/1650, avant traitement. Huile sur chêne, 32,5 × 36,3 cm. Don d’Alex et Wanda Fallis, Ottawa, 2019. Musée des beaux-arts du Canada, Ottawa. Photo : MBAC

Le smalt est un pigment fait à partir de verre contenant du cobalt. Pigment transparent, sa capacité de coloration dépend de la quantité de cobalt présente et de la grosseur du grain à l’issue du processus de broyage : un smalt finement broyé donne un bleu moins intense. Bien que certains artistes aient su que le smalt a tendance à se décolorer et à virer au gris après une cinquantaine d’années, ce bleu va continuer à être employé aux XVIe et XVIIe siècles, alternative plus économique au lapis lazuli. Le niveau de transformation peut varier, même sur une seule oeuvre. La décoloration est fonction de la quantité de carbonate de potassium ajoutée comme agent fluidifiant en cours de fabrication : le smalt qui a une plus forte concentration en potassium qu’en cobalt ne se décolore pas autant, mais le potassium qui s’infiltre dans le médium à l’huile entourant les fragments de verre peut provoquer son brunissement. D’une façon ou d’une autre, le smalt se modifie.

En l’absence de documentation photographique ancienne du tableau, difficile de déterminer la nature exacte des changements dans l’apparence des couches de peinture. Par chance, pour faciliter ma tâche de restauratrice, un artiste français, Jacques Aliamet, réalise une estampe de La halte une centaine d’années après la création du tableau par le maître néerlandais. Et, coup de chance supplémentaire, une épreuve de cette estampe a été donnée au Musée en même temps que le tableau à l’huile et a été restaurée au cours de l'été 2019.

Jacques Aliamet, Halte espagnole, 1750. Intaglio sur papier vergé beige, 40.1 x 47.7 cm. Don d’Alex et Wanda Fallis, Ottawa, 2019. Musée des beaux-arts du Canada, Ottawa. Photo : MBAC

L’estampe d’Aliamet s’est avérée fort utile dans le processus de restauration du tableau. Les graveurs, dont le défi est de représenter des nuances de couleur seulement au moyen de l’épaisseur et de la densité de traits noirs entrecroisés, acquièrent une compréhension fine des tonalités à travers les teintes relatives, et l’estampe d’Aliamet est une illustration de ce savoir-faire. En prenant des images numériques des deux œuvres et en les superposant grâce à un logiciel, nous avons pu les comparer étroitement et constater que le niveau de précision obtenu par le graveur professionnel était extrêmement élevé. Il est évident qu’Aliamet a consacré du temps à l’observation attentive de cette peinture pendant qu’il la reproduisait : il a rendu fidèlement l’échelle relative et les détails, et s’est montré particulièrement sensible aux nuances tonales de Wouverman. Cette justesse impressionnante signifie que l’estampe pouvait être considérée comme un matériel de premier ordre pour nous guider dans les opérations de retouche.

Philips Wouwerman, La halte, v. 1648/1650, après traitement. Huile sur chêne, 32,5 × 36,3 cm. Don d’Alex et Wanda Fallis, Ottawa, 2019. Musée des beaux-arts du Canada, Ottawa. Photo : MBAC and LRC, MBAC

Pour déterminer le niveau de restauration nécessaire, cette étape a été menée avec minutie et lenteur, en revenant une fois de plus à cet état d’observation paisible auquel le tableau était destiné. Installés côte-à-côte, les restaurateurs et le conservateur responsable de cette œuvre ont patiemment étudié le tableau à différents moments au cours du processus de retouche, l’étape de la restauration où l’on compense la perte de peinture. C’est au cours de ce travail en collaboration que nous avons décidé du déroulement de la restauration, poursuivant la réflexion une fois les zones principales terminées et misant sur une reintégration lente et progressive pour clarifier les étapes suivantes.

Dans l’estampe, il est clair que le graveur a pris grand soin de reproduire au plus près les variations tonales du ciel et exprimé l'approche de la nuit en assombrissant le ciel au coucher du soleil. Nous avons acquis la conviction que le ciel de Wouwerman devait présenter des nuances semblables et qu’il avait déjà été plus foncé et plus bleu dans sa partie droite. Comme il ne restait que très peu de fragments de smalt décoloré, cependant, il n’y avait aucune preuve claire et manifeste que tel était le cas; d’un point de vue éthique, cela nous a empêchés d’explorer davantage cette possibilité dans le cadre de la restauration.

Le tableau La halte de Wouwerman et estampe d'Aliamet superposés grâce au logiciel et manipulation numérique mettant en évidence la perte de smalt et présentant une version possible d’un ciel plus foncé avec une formation nuageuse plus sombre en haut à droite.

La manipulation numérique d’une image ne permet pas de résoudre ces questions éthiques, mais elle offre un aperçu fascinant de ce qui a, un jour, pu exister. La décision définitive quant au niveau d’intervention a été de créer un ensemble cohérent entre retouches dans les zones abîmées par les nettoyages et peinture d’origine alentour, dans l’idée de revenir autant que possible à l’atmosphère créée par le talent de Wouwerman.

Le processus de restauration maintenant mené à bien, le tableau peut s’offrir à nouveau à une observation et une réflexion paisibles, un rôle qui lui était si familier dans les intérieurs résidentiels où il a séjourné auparavant. La halte attend votre retour au Musée.

 

Consultez aussi l'article de Christopher Etheridge sur le même tableau de Wouwerman. Partagez cet article et abonnez-vous à nos infolettres pour demeurer au courant des derniers articles, expositions, nouvelles et événements du Musée, et en apprendre plus sur l’art au Canada.

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