Walid Raad, Soyons francs, le temps était favorable (Arabie saoudite, Chine, É.-U., Suisse, OTAN, R.- U., Israël), 1984–2007. Série de 7 épreuves au jet d'encre et texte en vinyle.

Walid Raad, Soyons francs, le temps était favorable (Arabie saoudite, Chine, É.-U., Suisse, OTAN, R.- U., Israël), 1984–2007. Série de 7 épreuves au jet d'encre et texte en vinyle, 46.4 x 71.8 cm chacune. Musée des beaux-arts du Canada, Ottawa. © Walid Raad, avec l’autorisation de Paula Cooper Gallery, New York Photo: MBAC

Réalité, fiction et autres vérités. L’œuvre de Walid Raad

Au début de la guerre civile au Liban, qui allait durer une quinzaine d’années, Walid Raad avait huit ans. Le jeune Raad, qui grandissait à Beyrouth, collectionnait les balles et les éclats d’obus dans ses temps libres. Comme un grand nombre de ses camarades, il parcourait les rues quand les bombardements cessaient, retirant les munitions tirées dans les murs des bâtiments, les véhicules et les arbres. À la différence des habitudes de collectionnement des autres gamins, cependant, Raad prêtait à l’aventure un côté quasi muséologique. Il photographiait les sites de ses découvertes et étiquetait les images avec des points de couleur représentant le lieu, le calibre et le marquage des balles qu’il avait trouvées à cet endroit. Il a mis 10 ans, comme il le dit, à apprendre que les cartouches et pointes de projectiles colorées qu’il utilisait pour cataloguer ses trouvailles correspondaient à un système de codage qui identifiait leur fabricant. Il lui a fallu une autre décennie pour comprendre que ce qu’il avait compilé par inadvertance quand il était jeune était un recueil des entreprises, pays et organisations qui alimentaient en munitions les armées et milices en guerre au Liban.

Raad a fait don de ses cahiers de notes à l’Atlas Group, une fondation vouée à la recherche et la documentation de l’histoire contemporaine du Liban, qui les a exposés largement, ainsi que d’autres dossiers du même genre, à la fin des années 1990 et au début des années 2000. Les photos sont actuellement présentées au Musée. Ce que le texte du panneau omet de dire aux visiteurs, cependant, c’est que l’Atlas Group est une organisation fictive. Ses directeurs, ses collaborateurs et le contenu de ses archives sont inventés par Raad lui-même. Il a imaginé la fondation comme un outil pour poser des questions à propos de l’autorité et de l’authenticité dans la production de la connaissance. Il ne fait pas que tenter de duper son public. Il l’invite plutôt à y regarder de plus près. Tout ce que celui-ci y trouve n’est pas faux. 

Walid Raad, Suisse, 1984–2007. Épreuve au jet d'encre.

Walid Raad, Suisse, 1984–2007. Épreuve au jet d'encre, 46.4 x 71.8 cm. Musée des beaux-arts du Canada, Ottawa. © Walid Raad, avec l’autorisation de Paula Cooper Gallery, New York Photo: MBAC

Qu’est-ce que les spectateurs doivent donc faire de ces photographies parsemées de points de couleur et du récit qui leur correspond? C’est vrai que Raad a grandi pendant la guerre civile au Liban. Et il est tout à fait possible qu’il ait, enfant, collectionné les éclats d’obus dans la rue (on peut trouver des coupures de journaux, en effet, où il mentionne son passe-temps sans aucune référence à ce projet). Il est aussi vrai que les pointes de projectiles portent un code couleur, et qu’un œil exercé peut utiliser l’information pour identifier leur fabricant. Ce qui est plus difficile à croire, cependant, c’est que ce projet de photographie et d’indexation rigoureux soit l’œuvre d’un enfant. Les photos annotées ne peuvent tout simplement pas représenter les événements comme elles le prétendent. Pourtant, bien que fictive, la série communique de nombreuses vérités à propos des forces qui ont influé sur le long conflit sanglant dans le pays natal de l’artiste.

« C’est une ruse très articulée, intéressante et esthétiquement riche, présentée avec la rigueur et le poids d’un fonds d’archives complet », dit Jonathan Shaughnessy, conservateur associé de l’art contemporain. La série de sept photos, intitulée Soyons francs, le temps était favorable (Arabie saoudite, Chine, É.-U., Suisse, OTAN, R.-U., Israël) est actuellement exposée aux côtés d’œuvres de Thomas Demand, Taryn Simon et Nancy Davenport. Celles-ci traitent toutes de « la véracité de l’image documentaire journalistique », ajoute Shaughnessy. Alors que les photographies ont déjà eu la réputation de représenter l’authenticité, en cette ère de désinformation, elles sont loin d’être irréprochables. Dans le cas de Raad, de l’Atlas Group et de ces images à pois, cependant, les faussetés peuvent parfois donner lieu à des vérités autres, différentes.

Walid Raad,  OTAN, 1984-2007. Épreuve au jet d'encre.

Walid Raad,  OTAN, 1984-2007. Épreuve au jet d'encre, 46.4 x 71.8 cm. Musée des beaux-arts du Canada, Ottawa. © Walid Raad, avec l’autorisation de Paula Cooper Gallery, New York Photo: MBAC

Dans une entrevue avec Ixel Rión, Raad décrit « une réponse possible » à son utilisation de ce qu’il a qualifié de « faits dans la fiction ». Il affirme : « Dans certains événements d’extrême violence physique ou psychologique, une brèche émerge entre ce qui a été vécu et expérimenté; et cette brèche est parfois “remplie” par des symptômes hystériques (rêves anxiogènes récurrents, souvenirs, phobies, etc.). On peut dire que ces symptômes hystériques “documentent” les situations qui sont à leur origine. Mais ils le font d’une manière particulière en cela qu’ils sont dans de nombreux cas basés sur des fantasmes (personnels ou collectifs), et non pas un indice historique de ce qui a été vécu. J’ai estimé que cette notion de symptôme hystérique était une belle façon productive de réfléchir aux relations référentielles entre la photographie et le monde. Et j’ai voulu voir si cette notion pouvait nourrir la pratique documentaire au Liban. »

Les taches multicolores, qui ornent un arbre dans une image et mouchètent le mur autour d’un garage dans une autre, rappellent les célèbres points utilisés par l’artiste conceptuel John Baldessari pour maquiller des photographies. On note une sensibilité enfantine, qui convient à l’histoire de l’origine des images, en ce sens qu’un projet d’enregistrement aussi consciencieux se matérialise par des marqueurs de couleur, des autocollants ou autres fournitures artisanales trop voyantes. Cette esthétisation (la dissonance du marquage d’impacts de balles et de lieux d’explosions avec ces petites touches amusantes) met l’accent sur l’aseptisation que peuvent causer l’infographie et la visualisation de données sur ce qu’elles sont censées représenter.

Walid Raad, Arabie Saoudite, 1984-2007. Épreuve au jet d'encre.

Walid Raad, Arabie Saoudite, 1984-2007. Épreuve au jet d'encre, 46.4 x 71.8 cm. Musée des beaux-arts du Canada, Ottawa © Walid Raad, avec l’autorisation de Paula Cooper Gallery, New York Photo: MBAC

Raad intitule les photographies de la série d’après les pays et organisations qui ont prétendument fourni les munitions : Arabie saoudite, Chine, É.-U., Suisse, OTAN, R.-U. et Israël. La recherche de Raad permet d’ajouter à cette liste la Belgique, l’Égypte, la Finlande, l’Allemagne, la Grèce, l’Irak, l’Italie, la Libye, la Roumanie et le Vénézuéla. La série Soyons francs, le temps était favorable ne représente peut-être pas le projet de collection d’un adolescent qu’elle prétend être; elle suggère plutôt une histoire de guerre par procuration, d’intervention occidentale et de la portée du commerce mondial des armes. La supercherie est plutôt productive.

The Atlas Group, J'ai connu un moment de panique à l'idée qu'ils puissent avoir raison, 1998–2004. Masonite, mousse rigide, bois, peinture et texte en vinyle.

The Atlas Group, J'ai connu un moment de panique à l'idée qu'ils puissent avoir raison, 1998–2004. Masonite, mousse rigide, bois, peinture et texte en vinyle, 30 x 330 cm de diamètre. Musée des beaux-arts du Canada, Ottawa. © Walid Raad, avec l’autorisation de Paula Cooper Gallery, New York Photo: MBAC

Raad est assez content de ce stratagème. Une autre œuvre dans la collection permanente du Musée, intitulée J’ai connu un moment de panique à l’idée qu’ils puissent avoir raison, est constituée d’une plateforme basse, ronde, dont la partie supérieure est parsemée de quelques cratères, comme la lune. Les spectateurs apprennent qu’il s’agit de l’œuvre d’un topographe libanais chargé de cartographier toutes les détonations à Beyrouth de 1975 à 1991. Ce qu’ils voient, cependant, n’est qu’une réplique; la vraie maquette a tellement prêté à controverse que, quand elle a été présentée au parlement, elle a été vandalisée et détruite. Bien sûr, l’histoire est fausse, mais elle met en avant la nature antagoniste du processus de dire la vérité et de la narration nationale.

Comme dans Soyons francs, le temps était favorable et à travers l’essentiel du travail de Raad, le public doit reconnaître que la plupart des recettes de l’histoire incluent tant le fait que la fiction. 

 

Let's Be Honest, the Weather Helped (Saudi Arabia, China, US, Switzerland, NATO, UK, Israel de Walid Raad est à l'affiche dans la salle B202 au Musée des beaux-arts du Canada. Partagez cet article et abonnez-vous à nos infolettres pour demeurer au courant des derniers articles, expositions, nouvelles et événements du Musée, et en apprendre plus sur l’art au Canada.

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