Rebecca Belmore : La violation et l'inviolabilité

Vue d'installation de Rebecca Belmore,  Les nommés et les sans-noms, 2002. Vidéo numérique, ampoules électriques, écran de projection,

Rebecca Belmore,  Les nommés et les sans-noms, 2002; vue d'installation au Musée des beaux-arts du Canada en 2018. Vidéo numérique, ampoules électriques, écran de projection, 244 x 274 cm (approx.). Musée des beaux-arts du Canada, Ottawa. © Rebecca Belmore Photo : MBAC


Membre de la Première Nation du Lac Seul (Anichinabeg), Rebecca Belmore, installée à Vancouver, connaît depuis plusieurs décennies une grande renommée pour ses œuvres polémiques en performance, installation, photographie et vidéo. Dans sa pratique, elle traite des politiques de représentation et d’une forme de connaissance issue d’un ancrage « à la périphérie du savoir anichinabeg » (Rebecca Belmore : Fountain [Fontaine], 2005). Ses créations sont remarquées tant pour leur dimension de provocation que pour le sens de la forme, épuré et exigeant, mis de l’avant par l’artiste. Parfois, un objet se transforme sous l’effet d’une action intense; en d’autres occasions, une touche légère ouvre la porte à l’accumulation de significations multiples, souvent à partir d’une série d’inversions tactiques. Sa démarche est axée sur la représentation du corps dans un certain nombre de manifestations : le corps contraint, le corps en lutte, le corps comme intermédiaire, le corps comme symbole et le corps au repos. Comme l’a souligné l’historienne de l’art Marcia Crosby dans Rebecca Belmore: Rising to the Occasion (2008), nombre de ses œuvres puisent dans « la rencontre délicate entre art et traumatisme culturel ou collectif ».

L’installation vidéo Les nommés et les sans-noms (2002) émane de sa performance intitulée Vigil [Veillée], commandée par Talking Stick, un festival d’art autochtone, en 2002. Vigil a été créée en réaction à la disparition de plus de 65 femmes, la plupart membres des Premières Nations, dans le quartier Downtown Eastside à Vancouver à partir de 1978. La performance débute avec Belmore agenouillée, vêtue d’un débardeur blanc et de jeans, récurant vigoureusement le sol à l’angle des rues Gore et Cordova, lieu associé à ces enlèvements. Par la suite, elle allume des chandelles décoratives qu’elle dispose sur le trottoir. Puis elle enfile une longue robe rouge et la cloue à un poteau de téléphone. Ainsi entravée, elle se recule agressivement du poteau, déchirant la robe au passage. Libérée du vêtement, à la fois vulnérable et intense dans ses sous-vêtements, elle lit silencieusement les noms des femmes disparues écrits au marqueur sur ses bras, puis crie un nom dans les rues. Tandis que le nom de la femme se réverbère autour d’elle, elle déchiquette une rose pleine d’épines entre ses dents serrées. Sur fond de tension physique et émotionnelle croissante avec chaque nom qui retentit, la performance s’achève quand Belmore se dirige vers une camionnette noire et s’appuie sur sa porte au son des premières notes de la chanson It’s a Man’s Man’s Man’s World, de James Brown.

Vue d'installation de Rebecca Belmore,  Les nommés et les sans-noms, 2002. Vidéo numérique, ampoules électriques, écran de projection,

Vue d'installation de Rebecca Belmore, Les nommés et les sans-noms, 2002 au Musée des beaux-arts du Canada en 2018. © Rebecca Belmore Photo:  MBAC

L’installation Les nommés et les sans-noms projette la vidéo de Vigil sur écran, avec l’ajout d’un éclairage de 48 ampoules électriques. Comme les chandelles de la performance, elles rendent hommage à la mémoire des femmes disparues et assassinées. La lueur douce et chaleureuse des ampoules imprègne les actions brutales de la vidéo. Elles sont là, immobiles, esprits sereins qui emplissent l’espace d’installation de leur présence.

Les nommés et les sans-noms se vit comme un témoignage persistant, ainsi qu’une forme de protestation face au manque de réponses des autorités devant cette situation aussi horrible que scandaleuse. À l’instar du symbole de la robe rouge, l’installation en vient à incarner un appel à mettre un terme aux violences sans fin envers les femmes, en particulier les femmes autochtones du Canada et d’ailleurs. C’est un véritable monument commémoratif à celles qui sont disparues.

 

Consultez la liste des œuvres de Rebecca Belmore dans la collection du Musée des beaux-arts du Canada, dans la collection en ligne. La publication de cet article coïncide avec la Journée internationale pour l'élimination de la violence à l'égard des femmes des Nations Unies. Partagez cet article et abonnez-vous à nos infolettres pour demeurer au courant des derniers articles, expositions, nouvelles et événements du Musée, et en apprendre plus sur l’art au Canada.

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